Oracle grec

Intérêt
Les oracles constituent un aspect fondamental de la religion et de la culture grecques. L’oracle est la réponse donnée par un dieu que l’on a consulté à une question personnelle, question qui porte généralement sur l’avenir. De tels oracles ne peuvent être rendus que par certains dieux, dans des lieux précis, sur des sujets déterminés et dans le respect de rites rigoureux : la prise d’oracle s’apparente à un culte. De plus, interpréter les réponses du dieu, parce que ce dernier s’exprime de diverses manières, peut nécessiter un apprentissage. Aussi, l’oracle nécessite souvent une interprétation, voire une médiation.

Par extension, le terme d’oracle désigne aussi le dieu consulté, l’intermédiaire humain qui transmet la réponse du dieu ou encore le lieu sacré où la réponse est donnée. La langue grecque distingue ces différents sens : entre autres termes, la réponse divine peut être désignée par χρησμός khrêsmós, proprement « le fait d’informer ». On peut aussi dire φάτις phátis, « le fait de parler ». L’interprète de la réponse divine est souvent désigné par προφήτης prophêtês, « qui parle à la place [du dieu] », ou encore μάντις mántis. Enfin, le lieu de l’oracle est le χρηστήριον khrêstếrion.

La mantique, c’est-à-dire le domaine de la divination, n’est, dans le monde grec antique, constituée que par les sciences oraculaires. Les devins célèbres, comme Tirésias, sont considérés comme des personnages mythologiques : la divination, en Grèce, n’est pas l’affaire de mortels inspirés mais de personnes qui respectent des rites déterminés, bien que la tradition ait pu mettre en avant une telle inspiration ou, au sens propre, un tel ἐνθουσιασμός ([enthousiasmós] « enthousiasme »), c’est-à-dire le « fait d’avoir le dieu en soi ».

Pour des raisons de lisibilité, les informations concernant la religion grecque sont divisées en quatre parties :

1. Les sources utilisées pour la connaissance de la religion grecque ;
2. Les notions fondamentales et le vocabulaire religieux ;
3. Les aspects du culte ;
4. Les oracles.


Table des matières

1. Les dieux-devins

La faculté de divination, ou μαντεία manteía, est une capacité purement divine.

Pour comprendre la mantique grecque, il faut savoir que le destin, personnifié par les trois Moires (Μοῖραι mõirai, (« celles qui donnent [le destin] en partage »), est une force indépendante des dieux : ces derniers lui sont soumis et ne peuvent l’infléchir. Tout au plus peuvent-ils tenter d’en retarder le déroulement et, surtout, l’entrapercevoir et en faire part, de manière voilée, aux mortels.

Ce pouvoir divin de divination semble, dans les premiers temps de la mantique, être fortement lié à la terre et aux forces chthoniennes (aux forces des enfers) : de là vient l’idée des oracles rendus par incubation, c’est-à-dire transmis aux mortels par le vecteur des songes, généralement après une nuit passée à même le sol.

1.1. Zeus

Le premier dieu-devin est Zeus : ses oracles sont rendus dans de nombreux sanctuaires, dont le plus ancien est celui de Dodone, en Épire.

Le sanctuaire oraculaire de Dodone, d'ailleurs cité chez Homère, a connu un déclin au IVe siècle avant notre ère. Les oracles de Zeus y étaient transmis, entre autres, aux prêtres Selles par incubation. Ces derniers, pour rester en contact avec le dieu sous un aspect chthonien (ce qui montre l'ancienneté de l'oracle), devaient dormir à même le sol, marcher pieds nus et ne pas se laver les pieds.

Plus tard, l’aspect ouranien du dieu prévalut : c’est par le bruit du vent dans les feuilles des chênes sacrés du bosquet de Dodone que ce dernier s’exprima. L’interprétation put aussi être effectuée à partir du vol des oiseaux par deux prêtresses, surnommées les Colombes : celles-ci pratiquaient peut-être ainsi la prise d’auspices. Certaines des questions posées au dieu ont été retrouvées sous la forme d’inscriptions tardives sur des lamelles de bronze.

Zeus-devin était aussi consulté à Olympie, où il s'adressait aux prêtres Iamides par l'intermédiaire des flammes sacrificielles. Ces prêtres étaient également haruspices : ils pouvaient lire la réponse du dieu dans les entrailles prélevées sur la victime du sacrifice.

À l'époque classique, enfin, Zeus oraculaire fut surtout présent en Égypte, où il fut identifié à Amon.

1.2. Autres dieux

Aphrodite était consultée à Paphos, ville de l'île de Chypre, où elle s'exprimait à travers les entrailles et le foie des victimes sacrificielles ; comme pour Zeus à Olympie, cette méthode oraculaire s'apparente à l'haruspicie.

Athéna, quant à elle, adressait ses réponses à travers la disposition d'un jeu de galets et d'osselets.

Asclépios, ou Esculape, et Amphiaraos s'exprimaient par incubation (voir plus haut) et pouvaient prodiguer des conseils thérapeutiques aux malades sous la forme de rêves : ces derniers devaient passer au moins une nuit dans un sanctuaire dédié à ces dieux : principalement Épidaure et Athènes pour Asclépios ; Oropos (au nord d'Athènes) et Thèbes pour Amphiaraos. L'interprétation devait être faite par le consultant lui-même.

2. Apollon Pythien

Apollon est devenu l'archétype du dieu devin : on le consultait par oracle surtout à Delphes, mais aussi à Dèlos, Patara, ou encore à Claros.

Les oracles que le dieu rendait à Delphes sont encore célèbres et l'importance de ce sanctuaire oraculaire a permis d'en connaître les rites, ainsi que d'apprendre certains détails importants de la mantique grecque.

2.1. Vitalité de l'oracle de Delphes

L'oracle de Delphes est resté très vivant et consulté jusqu'à la période chrétienne ; les chrétiens, cependant, en le caricaturant, en donnant de la pythie – l'interprète oraculaire d'Apollon – la fausse image d'une femme hystérique et droguée, et en transmettant des textes erronés, ont participé grandement à son abandon définitif après, il est vrai, un lent déclin qui avait commencé dès le IVe siècle avant notre ère.

Parmi les témoignages les plus complets concernant l'oracle de Delphes, il faut citer celui de Plutarque (v. 46 – v. 120 de notre ère) : ce dernier a longtemps assumé la charge de prêtre du temple d'Apollon, chargé du sanctuaire oraculaire. Nous savons par ailleurs, grâce aux fouilles menées sur le site, que le sanctuaire de Delphes a été l'un des plus fréquentés et des plus riches de la Grèce antique.

Pour plus de détails sur le sanctuaire lui-même, consulter l'article qui lui est consacré.

2.2. Organisation religieuse

La prophétesse, au sens grec, c’est-à-dire celle qui parle à la place [du dieu], est nommée la Pythie (Πυθία ἱέρεια puthía hiéreia, « prétresse pythienne »). Elle était en théorie choisie parmi les femmes vierges de la région et de préférence inculte.

Son nom (à l’origine un adjectif, mais Πυθία (puthía) fut souvent utilisé seul) vient d’une épithète / d’un attribut d’Apollon : ce dernier était dit Pythien à Delphes parce qu’il y avait terrassé le serpent mythique Python ; Delphes, d’ailleurs, fut souvent nommée Πυθώ puthố (voir l’article Apollon pour plus de détails).

Selon Plutarque, la Pythie était souvent âgée : ce dernier nous apprend qu'elle pouvait avoir une cinquantaine d'années, ce qui, pour l'époque, était un âge avancé.

Elle s'exprimait également en vers (selon Strabon) ou du moins, elle l'avait fait pendant longtemps : Plutarque, encore, fait remarquer qu'à son époque elle parlait en prose, sans cependant en donner l'explication. Il nous apprend également que les propos confus de la Pythie devaient être interprétés par un collège de deux prêtres, assistés par cinq ministres du culte. Chose exceptionnelle, ces charges étaient attribuées à vie.

La marche à suivre pour consulter l'oracle était la suivante :

  • le consultant (qui ne pouvait être une femme) s’acquittait d’une taxe versée à la confédération de cités qui administrait le site via une association ; les consultations pouvaient être demandées individuellement ou collectivement, par exemple au nom d’une cité. Le paiement d’une surtaxe ou, en nature, des services rendus à Delphes, permettaient alors d’acquérir le droit de promancie, c’est-à-dire le droit de consulter avant les autres et ainsi de passer outre la liste d’attente. Cette dernière pouvait être très longue. Les consultations avaient lieu à date fixe : d’abord une fois par an, le septième jour du mois grec correspondant à février-mars (jour d’Apollon), puis le septième jour de chaque mois à l’époque où le sanctuaire connaissait son apogée ; Plutarque nous apprend encore que jusqu’à cinq Pythies avaient pu se partager la tâche de rendre l’oracle, tandis qu’à son époque une seule existait.
  • le consultant offrait un sacrifice sanglant au dieu, sacrifice qui était conduit par les deux prêtres et leurs assistants ; préalablement, la victime était aspergée d'eau froide et, si elle ne tremblait pas, la prise d'oracle était annulée (au risque, sinon, de tuer la Pythie : elle ne pouvait aller contre ce signe du dieu qui donnait ou non son accord) ;
  • on menait le consultant dont le tour était venu dans l'adyton du temple d'Apollon ;
  • La Pythie, qui s'était purifiée, avait bu l'eau d'une source de Delphes et mâchait des feuilles de laurier ; elle était installée sur un trépied.
  • le consultant posait sa question à la Pythie, question que les prêtres avaient souvent remise en forme (afin qu'elle offrît la possibilité d'une réponse alternative) ;
  • la Pythie, enfin, rendait l'oracle du dieu qui s'exprimait à travers elle ; sa réponse devait être éclaircie par un des prêtres d'Apollon. D'après les témoignages, dont ceux de Plutarque, on peut penser que la Pythie n'était pas visible, et que le consultant n'entendait que sa voix : aucune certitude, toutefois, n'existe à ce sujet.

La Pythie était-elle en état d'enthousiasme, c'est-à-dire d'inspiration divine ? La légende rapporte, dès l'antiquité, qu'une fissure sous le trépied qui soutenait la prophétesse exhalait des effluves magiques dans le temple et que ces exhalaisons étaient responsables de l'état second connu par la Pythie lors de l'oracle.

Selon Pausanias (X, 5, 7), qui ne fait alors que répéter la légende, le lieu mantique aurait même été découvert par des bergers « victimes » de ces effluves ; Diodore de Sicile reprend cette tradition et affirme que les exhalaisons auraient même poussé nombre de gens soudain pris d'un délire prophétique au suicide, avant que l'on destine la seule Pythie au rôle dangereux de les respirer.

Il convenait donc que la Pythie, pour qu'elle puisse recevoir l'inspiration divine sans en souffrir, fût à la fois pure, vierge, et menât une vie saine. L'esprit de cette dernière devait être disponible, calme et serein, afin que la possession par le dieu ne soit pas rejetée, au risque de la mener à sa mort.

On l'a dit, les chrétiens ont tourné en dérision cette prêtresse et par là le culte en décrivant la Pythie comme une folle écumant de bave, enivrée de vapeurs de souffre, possédée physiquement par le Malin qui s'introduisait depuis les profondeurs de la terre dans son vagin. De tels propos se trouvent, par exemple, chez Origène ou chez Jean Chrysostome. Quoi qu'il en soit, cette vision tardive ne coïncide absolument pas avec ce que les Grecs ont rapporté de leur oracle.

Enfin, ce qui contredit la tradition antique probablement elle-même d'origine delphique, aucune fissure n'a été découverte sous le temple d'Apollon lors des fouilles menées par l'École française d'Athènes à Delphes. La nature du sol schisteux n'y laisse d'ailleurs aucune chance à d'éventuelles exhalaisons naturelles.

2.3. Rôle politique de l'oracle de Delphes

Outre un rôle religieux majeur dans le monde antique – l'oracle d'Apollon, en effet, n'était pas exclusivement consulté par les Grecs – les oracles de la Pythie purent avoir, à l'occasion, un rôle important à jouer en politique, soit en intervenant dans les relations entre les cités de la Grèce, soit en intervenant dans les relations entre le monde grec et le monde barbare. Trois oracles sont révêlateurs en la matière : ils peuvent traduire, en effet, au-delà de l'opinion que le dieu Apollon était sensé avoir, quelle était la position du sanctuaire de Delphes à différentes périodes :

Lors des guerres médiques (qui opposèrent les Grecs aux Perses), Athènes consulta l’oracle, en 490 avant notre ère, afin de demander s’il était bon que Sparte l’aidât. L’oracle rendit alors une réponse négative ; ce fut pourtant justement l’intervention du Spartiate Léonidas aux Thermopyles, en 480, qui permit aux Athéniens de gagner du temps pour remporter la victoire de Salamine. Cette victoire est néanmoins attribuée à un oracle de la Pythie, celle-ci ayant conseillé de bâtir un mur de bois, ce qui, symboliquement, fut fait en massant la flotte athénienne dans le goulet de Salamine. Toujours est-il qu’après la réponse sur Sparte, les Grecs accusèrent la Pythie de mêdiser (μηδίζειν ; mêdízdein), de « parler en faveur des Mèdes ».

Un deuxième oracle emblématique eut lieu durant les guerres du Péloponnèse qui opposèrent Athènes à Sparte ; l’oracle donna alors clairement raison aux Spartiates. Les Athéniens accusèrent alors la Pythie de lacôniser (λακωνίζειν lakônízdein), de « parler en faveur de Lacédémone », autre nom pour Sparte.

Enfin, lors des conquêtes de Philippe II de Macédoine, l’oracle, résolûment du côté du « barbare », fut accusé par les Athéniens de philippiser (φιλιππίζειν philippízdein).

Au final, il apparaît que l'oracle se montra surtout méfiant vis-à-vis des Athéniens. En fait, il subissait bien sûr l'influence des prêtres, issus de l'aristocratie delphique. Il est donc probable que ceux-ci aient été peu enclins à soutenir la puissante démocratie athénienne. De même, deux de ces épisodes démontrent que l'oracle – lorsque le danger était présent – fut plus facilement du côté du plus fort que de celui des Grecs.

2.4. Rôle spirituel et intellectuel de l'oracle de Delphes

L'oracle de Delphes appuya la fondation de colonies par des Grecs : cela s'explique par le rôle d'Apollon Pythien comme patron des entreprises coloniales. L'appropriation du sanctuaire de Delphes par Apollon est, en effet, dans la poésie homérique un acte fondateur à rapprocher de celui des colons grecs en terre barbare : Apollon conquiert par les armes le site préexistant du culte chthonien de la Terre ; il est aussi, sous la forme d'un dauphin, le chef de marins crétois qui établissent son sanctuaire sur le site de Delphes. Le dieu peut ainsi lui-même être identifié au chef d'une entreprise coloniale.

Un exemple de ce rôle de l'oracle est présent dans la légende de la fondation de la colonie de Cyrène, en Libye : un certain Bathos était affligé d'un bégaiement. L'oracle de Delphes lui conseilla de fonder une cité à Cyrène pour sa guérison ; ce faisant, Bathos rencontra un lion et la peur causée par cette rencontre fortuite le guérit définitivement de son affliction. Il existe un nombre important d'exemples de ce type.

Delphes, d'autre part, joua un rôle économique important dans l'Antiquité grecque : ville très fréquentée, l'argent y circulait (celui des taxes de consultation, des nombreux trésors offerts par les cités que l'oracle avait « favorisées », des offrandes, des achats de victimes sacrificielles que seuls les marchands de la ville avaient le droit vendre, etc.). Apparurent, pour gérer le flux monétaire créé par les consultations oraculaires, des changeurs et des prêteurs. C'est d'ailleurs à Delphes, au VIe siècle avant notre ère, que les premières « banques » firent leur apparition.

Apollon n'était pas, en outre, le seul dieu résidant à Delphes. La notoriété du sanctuaire contribua à l'essor du culte de Dionysos : ce dernier était réputé y passer trois mois d'hiver, lorsqu'Apollon se rendait en hyperborée. C'est probablement à Delphes que Dionysos gagna de l'importance pour devenir le double opposé indissociable d'Apollon. Athéna pronaia – celle qui garde ou celle qui précède – était aussi honorée dans un second temple situé à l'entrée du sanctuaire : la coexistence de ces cultes faisaient dire aux anciens que la présence de l'oracle était un gage de respect mutuel.

Enfin, la ville de Delphes baignait dans un climat de piété et d’effervescence intellectuelle. On s’y dépouillait de ses masques sociaux, à l’image d’Apollon qui, fondant la cité, dut se purifier du meurtre de Python. La philosophie y était pratiquée et encouragée, et c’est un oracle de Delphes qui aurait poussé Socrate à enseigner, après qu’un de ses disciples y avait appris que son maître était le plus sage des hommes. Plusieurs devises à caractère philosophique ornaient des bandelettes du temple d’Apollon : les plus célèbres sont « rien de trop » (μηδὲν ἄγαν mêdén ágan), inculquant la mesure et le rejet des excès, « connais-toi toi-même » (γνῶθι σεαυτόν gnỗthi seautón), enseignant l’importance de l’autonomie dans la recherche de la vérité et celle de l’introspection (Socrate reprit cette formule à son compte). Un très étrange epsilon (« Ε ») ornait le fronton du temple d’Apollon : les Grecs se sont longuement interrogés sur sa signification. Selon un philosophe maître de Plutarque, celui-ci pouvait être une manière de noter le mot εἶ , « tu es », sous-entendu « toi aussi une partie du divin ». Quoi qu’il en soit, la présence de l’oracle a fait de Delphes le lieu par excellence de la révélation à soi.


3. Articles liés

  • Sources utilisées pour la connaissance de la religion grecque ;
  • notions fondamentales ;
  • aspects du culte ;
  • Grèce antique.


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