Twentynine palms de Bruno Dumont

Intérêt
En cours de repérage pour son prochain film, Bruno Dumont décide de réaliser un film d’horreur expérimental. Ce sera Twentynine Palms (2003). En fait, on y retrouve cet univers si particulier de L’Humanité qui, quoique primé trois fois à Cannes en 1999, suscita bien des polémiques. Mais nulle grâce ni compassion ne viennent adoucir, cette fois, la vision foncièrement pessimiste de la nature humaine qui est celle du réalisateur.


Table des matières

1. Analyse


Bruno Dumont se place, une fois de plus, sur la frontière ténue qui sépare l’humanité de la bestialité. Mais si L’Humanité (1999) tempérait la présence du Mal par une grâce sous-jacente rédemptrice qu’incarnait le personnage de Pharaon (on songe à son regard interrogateur souvent tourné vers la colline et le ciel - sans doute à la recherche d’un signe divin -, à son attitude et à ses paroles chargées de compassion), Twentynine Palms apparaît, au contraire, empreint du pessimisme le plus noir. Centrant cette fois son propos sur l’observation d’un couple, plus que sur le genre humain, Dumont met en scène deux amants dont la relation se délite et jette un regard sans concession sur les rapports amoureux qu’il place d’emblée sous le signe de l’incommunicabilité. Occupant l’écran en permanence, ses deux personnages vont se déchirer selon les règles millénaires de la guerre des sexes. Le propos n’est, certes, pas neuf, mais une mise en scène d’une rare maîtrise et d’une grande originalité lui confère une force peu commune.

Ainsi, il isole ses deux personnages de toute vie sociale distrayante, les enferme dans leur couple, et avec un regard caméra tantôt proche (à l’aide de très nombreux gros plans et très gros plans sur les visages pour guetter la moindre émotion, pour saisir le plus petit changement d’expression), tantôt lointain (plans larges qui opèrent la fusion entre êtres humains et nature minérale environnante), il observe et décortique, tel un entomologiste, l’être humain qu’il dissèque avec sa caméra scalpel pour mettre à nu les ressorts du malentendu originel entre l’homme et la femme, et de l’incompréhension qui en résulte. Une incompréhension renforcée par l’utilisation, par les personnages, de deux langues différentes (français et anglais) mal maîtrisées par l’un ou l’autre, au vocabulaire donc pauvre qui ne permet qu’un échange limité. Certes, on peut y voir un certain écho au Zabriskie Point (1969) de Michelangelo Antonioni pour le thème de l’incommunicabilité lié au désert et le parti pris d’une réalisation stylisée aux décors épurés. Mais Twentynine Palms se singularise par un traitement original du propos.

D’entrée, Dumont nous donne à voir qu’ Elle (Katia) a besoin d’amour et des signes de l’amour (tendresse, paroles, confidences ou sentiments). Alors que Lui (David) est lointain et obsédé par le sexe (machisme, désinvolture, silence, voracité sexuelle). Le choix des décors renforce le point de vue selon lequel ces deux continents - le masculin et le féminin - ont si peu à partager : le film se déroule dans le désert le plus vide et stérile qui soit ; au milieu de rochers surgissant de quelque chaos originel ; à l’intérieur confiné d’une automobile ou d’une chambre de motel ; dans une petite ville sans âme et réduite à une rue, à quelques bâtiments, à de rares habitants. Tout concourt ainsi à ce que la nature indifférente et minérale fasse écho au vide existentiel et affectif de personnages qui, à l’inverse, fusionnent dans l’acte sexuel qui régénère leur couple et le fait vivre. Matière, voire minéralité, sans la moindre spiritualité.

Réduisant Katia - qui regimbe - et David - qui s'en satisfait - à leur animalité, Bruno Dumont multiplie les scènes d'amour physique les plus crues. Ce qui vaut d'ailleurs au spectateur une étonnante et fort réussie scène d'anthologie au cours de laquelle les deux corps nus se meuvent et ondulent, tels des reptiles aux origines du monde, puis s'abandonnent sur des rochers aussi arrondis, nus et creusés que leurs corps. La séquence se métamorphose alors en un splendide tableau pictural d'une beauté et d'une force magnifiées par l'extrême dépouillement des formes et des couleurs et l'alliance fusionnelle opérée entre les corps et le décor rocheux. Katia et David sont alors tête-bêche et reliés l'un à l'autre par la main de la femme posée sur le sexe masculin, en un geste symbolique d'appropriation.

On notera aussi que David est filmé - en très gros plan - dans la piscine du motel comme une sorte de prédateur antédiluvien qui nage vers sa proie, Katia, pour satisfaire ses seuls besoins organiques. C'est d'ailleurs la violence qui rythme la plupart des scènes d'amour - non simulées, semble-t-il - toujours ponctuées de râles, de gémissements et de cris réciproques. L'animalité, d'abord latente, envahit peu à peu le film, distillant un climat de malaise et de crainte diffuse : la nuit de la dispute qui rejette Katia hors du motel la transforme en femme vulnérable devenue gibier traqué par des chasseurs anonymes, d'autant plus inquiétants qu'ils sont filmés de l'extérieur, enfermés dans leur véhicule. Cette soudaine intrusion de la peur est le signe annonciateur d'une propagation de la violence qui aboutit au déferlement final : jusque-là limitée à l'intimité du couple, elle s'abat sur lui de l'extérieur avant de revenir exploser entre eux. Le film bascule alors dans l'horreur. Le constat, ô combien pessimiste, est sans nuance : faute de se comprendre et de communiquer, femmes et hommes ne peuvent se rejoindre que dans l'animalité sexuelle. Le chemin vers l'humanité semble sans issue. La vie a-t-elle, d'ailleurs, un sens ? Ne suit-elle pas une impasse désolée et vide ? Il s'agit bien d'un film d'horreur...

Décidément le cinéma de Bruno Dumont, reflet d'un univers et d'un regard originaux, et mis en scène avec un réalisme, voire un naturalisme qui appelle à son contraire, ne cesse de surprendre et de fasciner.


2. Synopsis


Un photographe, David, accompagné d'une jeune femme, Katia (qui est sans doute sa maîtresse puisqu'une certaine Michelle téléphone à David pour s'inquiéter de son absence), est à la recherche de décors pour réaliser un reportage. Originaire d'un pays de l'est, Katia s'exprime mal en anglais et ils utilisent parfois le français entre eux.

David trouve les décors recherchés non loin de Los Angeles, dans un désert à proximité de Twentynine Palms, une bourgade. Ils s'installent dans un motel et se rafraîchissent dans la piscine, tout en parcourant les environs et en vivant leur amour.

Le film, qui s'étale sur quatre journées, est le récit de la relation qui lie les deux personnages et de son évolution jusqu'à la fin inattendue.


3. Fiche technique


  • Réalisation : ’Bruno Dumont.
  • Année : 2003
  • Scénario : Bruno Dumont.
  • Directeur de la photographie : Georges Lechaptois.
  • Musique : Takashi Hirayasu.
  • Production : 3B Productions / Thoke Moebius Film Cie.
  • Distribution : Tadrart Films.
  • Durée : 119 minutes.

Distribution

  • Katia : Katia Golubeva
  • David : David Wissak



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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


4. Bande annonce





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2015-02-04 17:05:10




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