Rodolphe Bresdin

Intérêt
Admiré, à son époque, par un Baudelaire ou un J.K. Huysmans, Rodolphe Bresdin (1822-1885), maître de l’eau-forte, ne connaît pas la renommée qu’il mérite. Son œuvre, très originale, correspond pourtant au goût contemporain pour le répertoire fantastique.


Table des matières

1. BIOGRAPHIE


Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822 à Montrelais, en Loire Atlantique d’un père ouvrier tanneur. Vers 1830, ses parents déménagent à Nogent-le-Rotrou. Très jeune, il manifeste un grand intérêt pour le dessin et l’eau forte. Grand lecteur, il puise alors son inspiration dans les illustrations de ses lectures (par exemple « Le Dernier des Mohicans ») et dans sa propre imagination. Il gagne Paris dès l’âge de dix-sept ans et, sans doute marqué par son roman favori, choisit pour nom celui du héros de Fenimore Cooper, « Chingachgook » qui lui vaudra le surnom de « Chien-Caillou ». Il mène alors une vie de bohème difficile dans une chambre de bonne au septième étage d’un immeuble sis dans la rue des Noyers, près de la place Maubert. Il a accroché au mur l’œuvre de Rembrandt qu’il admire, « La Descente de la Croix ». En 1838, la première pièce de Bresdin datée connue s’intitule « Un buste d’homme barbu dans une niche ». Bresdin est alors lié à aux écrivains Champfleury - dont l’une des nouvelles parue en 1845 a pour titre « Chien-Caillou » et a pour personnage un graveur devenu aveugle -, et Murger. De 1839 sont également datés « La Mort d’Uncas » (en référence à « Le Dernier des Mohicans »), «  La Sainte Famille au chaudron », «  La Crucifixion », « Le Saint en prière », « La Sainte Famille et les bergers ».

On sait qu’en 1840, souffrant des yeux de façon chronique, il doit aller consulter à l’hôpital Necker. Bresdin expose toutefois six dessins au Salon. En 1841, paraissent « Navires en chargement », « Vieillard assis dans un intérieur », « L’Apparition » et « Paysage aux rochers ». En 1843, « Intérieur de ferme ». En 1844, «  La Caravelle ».

Il a sans doute participé au mouvement révolutionnaire de 1848 comme l’atteste une commande qui lui avait été faite en tant qu’artiste de « conviction républicaine » et qu’il n’a pas livrée. De 1849 sont datés « Le Lac au milieu de la forêt », « Le Vallon », « Le Marais », « Le Marécage », « Le Gué », « Le Bon Samaritain » et « La Tentation de Saint Antoine ».

Après la Révolution de 1848, Rodolphe Bresdin quitte Paris, et le 37, rue de Seine où il habitait alors, à pied, emmenant avec lui son lapin Petiot. Il se retrouve à Tulle où il va vivre, pendant trois années, dans une sorte de cabane, en forêt, près d’un étang, au contact même de la Nature et des paysans, près du village de La Joubertie. Il ne produit alors aucune œuvre. Puis, vers 1851, il s’installe à Bordeaux, sans doute en prévision de son rêve : se rendre un jour en Amérique, le pays de son roman favori, « Le Dernier des Mohicans ».

Vers juillet 1852, Bresdin quitte Bordeaux pour les environs de Toulouse. Il y occupe de nouveau, selon ses dires, « une cabane en torchis dans un jardin de maraîchers, non loin du pont des Demoiselles ». Il se lie alors avec Jules Joseph Garipuy, professeur à l’École des Beaux-Arts, et avec Justin Capin, propriétaire terrien, qui habite le château de Saint-Projet, à une centaine de kilomètres au nord de Toulouse. En 1854, il change de logement tout en demeurant à Toulouse.

En 1858, Bresdin tombe malade et il est soigné par une certaine Rose Cécile Maleterre, qui, un an plus tard, lui donne sa première fille, Julie Rodolphine. Trois ans plus tard, Bresdin quitte Toulouse pour Paris, qu’il rejoint à la mi-mars. Il habite à l’hôtel du Luxembourg, 58, rue de Vaugirard. Il expose au Salon et publie plusieurs eaux-fortes dans la Revue fantaisiste. Lorsque la Revue cesse sa parution en décembre, Bresdin a sans doute déjà quitté Paris. En 1862, naît le 7 avril, à Fronsac (Gironde), au lieu-dit Daugey, Rodolphine Julie Émilie, sa deuxième fille, qu’il a de Rose Cécile Maleterre.

En 1863, Bresdin s’installe à Caudéran – une commune proche de la ville de Bordeaux. Le journal « La Gironde » expose ses œuvres dans ses propres locaux. Il se fait alors un disciple qui devient même un ami, Odilon Redon. Il l’initie aux techniques de la gravure et de la lithographie et lui donne le goût d’un art authentique, qui fait fi des conventions et donne libre cours à l’imaginaire selon la tradition romantique. Ce dernier commence, d’ailleurs, sous la direction de Bresdin, une série de onze eaux-fortes (tirées jusqu’en 1866) dans une inspiration romantique et orientaliste. Reconnaissant envers son « maître », le disciple signera d’ailleurs sa première œuvre : « Odilon Redon, élève de Rodolphe Bresdin ».

En 1864, le 18 juillet, à Caudéran, sa femme donne naissance à une nouvelle fille : Julie Rodolphine. Bresdin fait partie de la Société des Amis des Arts de Bordeaux et y expose désormais ses œuvres.

L’année suivante, le 12 novembre, un fils lui naît, Rodolphe Denis Bresdin. Et un mois plus tard, Rodolphe Bresdin épouse civilement Rose Cécile Maleterre, et reconnaît les quatre enfants nés précédemment. Bresdin est employé par la Compagnie des chemins de fer du Midi à enseigner les techniques de l’estampe aux membres de son employeur.

En 1866, il songe partir en Amérique faire de l’agriculture en Louisiane. Il écrit au consul des Etats-Unis pensant, à tort, que le voyage lui serait offert. Bresdin se retrouve donc, en 1867, à Paris et fait tirer des épreuves du « Bon Samaritain » chez Lemercier .

En 1869, Odilon Redon publie un article de fond sur Bresdin dans le journal « La Gironde » (« Rodolphe Bresdin, dessins sur pierre, eaux-fortes, dessins originaux ») évoquant la participation de son « maître » à l’exposition de la Société des amis des arts de Bordeaux. À la fin mars, Bresdin se trouve à Paris avec sa famille et habite au quartier Latin dans une seule chambre. L’année suivante, il vit à Levallois-Perret. Au mois d’avril, malade, il est soigné à l’hôpital Necker. Une soirée littéraire est organisée en sa faveur le mercredi 27 avril au gymnase de la Sorbonne, sous la présidence de Gustave Courbet avec la collaboration de Jules Claretie et de Mlle Agar. Il s’installe à Vaugirard. Sa femme met au monde une nouvelle fille, Ophélie. Puis, le 16 octobre 1872, un garçon, Paul. Entre-temps, il a sans doute participé à la Commune de Paris comme en témoigne une lettre du 30 décembre 1871 adressée à Odilon Redon qui, après avoir décrit ses journées difficiles dans la boue, la neige et sans nourriture, dénonce violemment « les lâches qui ouvrent les portes de la ville à l’ennemi ».

Enfin, le 13 juillet 1973, le rêve américain (il appelait l’Amérique « les Indes ») se réalise : il y est chargé de dessiner un billet de banque et d’en surveiller le tirage. La famille embarque. Et vit quelque temps à New York avant de s’établir à Montréal où il enseigne la gravure pendant deux années. A la mort de Cartier, Bresdin essaie vainement de diffuser une estampe (« L’Apothéose de Cartier »). Peu à peu découragé, il songe à quitter le Canada. En 1875, il fait partie d’un groupe d’immigrés européens projetant de coloniser l’embouchure de l’Amazone, mais, faute d’argent, le voyage ne se fait pas.

En 1876, Catulle Mendès demande à Victor Hugo un soutien pour Bresdin. Le poète adresse le 26 octobre à la revue « La Sieste de Jeanne », dont la publication assurera à Bresdin un peu d’argent. Mais durement éprouvé par sa vie en Amérique, Bresdin abandonne sa mission officielle et rentre en France, en 1877, encore plus pauvre qu’à son départ, avec femme et enfants. Il projette alors avec Redon de réaliser des affaires dans le commerce des vins de Bordeaux. Mais le projet reste en l’état. L’année suivante, le Ministère des Beaux-Arts lui achète quinze épreuves du « Bon Samaritain » pour une somme de 150 francs. Vers 1880, Bresdin semble avoir pris ses distances avec sa famille, qu’il ne voit plus régulièrement. L’année suivante, de nouveau malade, il est hospitalisé pendant deux mois. Il envoie une demande de soutien financier à Victor Hugo, qui la transmet au Ministère des Beaux-Arts. Une commande est passée à l’artiste concernant quinze exemplaires du « Bon Samaritain » , quinze exemplaires d’une autre lithographie et, en 1882, de nouveau, cinquante exemplaires du même « Bon Samaritain ».

Le dimanche 11 janvier 1885, Rodolphe Bresdin meurt d’une congestion dans son atelier à Sèvres. Il est inhumé dans la fosse commune du cimetière de la ville le mardi 13 janvier. (D’après le site de la BnF)


2. ŒUVRE


Rodolphe Bresdin, pourtant apprécié par ses contemporains tels que Olidon Redon, Baudelaire ou encore J.K. Huysmans, apparaît comme l’exemple même de l’artiste solitaire voué tout entier à exprimer les rêves intérieurs qui l’animaient, plutôt qu’à rechercher la consécration et le succès officiels. Dessinateur avant tout, Bresdin sut aborder toutes les techniques : gravure, dessin, report et lithographie. Il est l’un des maîtres de l’eau-forte et son œuvre consiste en quelque cent cinquante planches gravées ou lithographiées - pièces de petites dimensions, plusieurs fois modifiées. Elle est celle d’un visionnaire, au sens propre du terme, qui donne à voir l’exubérance d’une création née d’un regard en va-et-vient entre nature végétale ou animale et humanité. Point de vue réaliste et conception imaginaire rivalisent – comme le noir et l’ombre, le blanc et la lumière - pour composer un univers qui déborde le cadre naturel pour atteindre au fantastique. C’est que cette Nature, toujours perçue de façon globale, s’enrichit des détails - surajoutés, voire multipliés - d’un monde foisonnant où la partie crée l’ensemble autant que l’inverse.


3. ILLUSTRATIONS


HAMEAU DE PÊCHEURS (1848)

Au bord d’un premier plan de calme cours d’eau, fondé sur un amas rocheux, un hameau dresse la flèche d’un clocher vers un ciel tourmenté. Comme se dressent des arbres allongés, cylindriques de volutes ou aigus acérés, en un mouvement général d’ascension de cette terre et de cette eau vers le ciel.


L’ERMITE SOUS LES ARBRES (1850)

Fondue dans l’environnement, la silhouette de l’ermite accroupi semble faire partie de la masse sombre qui figure le pied de l’arbre didyme alors que ses cimes en forme de diapason s’allongent vers le haut dépouillé du dessin. (Dense vers le bas, les arbres s’amincissent en effet pour ne plus figurer que comme simples traits.) Devant le réseau buissonnant et abrité d’ombre, l’ermite, dans une position propice à donner libre cours à la réflexion, fait vibrer ses pensées qui s’adressent peut-être au ciel comme semble le suggérer la forme élancée des arbres…


LE BON SAMARITAIN (1849)


D’un ciel qui bourgeonne de nuages aux volutes semblables à celles des feuilles des arbres descend une clarté sinueuse qui conduit jusqu’à l’élément central : un dromadaire harnaché enserré dans une végétation exotique au pied duquel un homme peu vêtu gît sur le sol et semble réconforté par un autre homme penché qui, à l’inverse de lui, est habillé et coiffé d’un turban. Dans cette lumière qui unit ciel et terre, l’animal semble désigné par ce qui l’environne. Sa tête à demi tournée vers la gauche du dessin et l’œil fixe, grand ouvert, il campe sur ses positions et veille pour ceux qui, à ses pieds, échange misère et compassion : le Bon Samaritain ne serait-il pas l’animal sans lequel les deux hommes ne pourraient survivre ?...

Ce tableau, a priori paisible, laisse, à y regarder de près, une impression mitigée. De cet amas végétal surgissent, en effet, telles des griffes agressives et hostiles pointées vers l’animal et les deux hommes, des ramures dépouillées de feuilles en parfait contraste avec des fleurs arrondies ou ovales exubérantes qui semblent dessiner, en leur sein, des formes simiesques et un bestiaire de belette, de hiboux et de chouettes. Il en ressort l’impression d’une Nature à la fois bienveillante et hostile, mais toujours luxuriante. Une Nature dont l’exubérance contraste avec la simplicité du blessé et de son Bon Samaritain…


BATAILLE ANTIQUE AUPRÈS D’UNE VILLE FORTIFIÉE (Dessin à l’encre de Chine, plume et lavis sur bristol)

Une cité aux formidables remparts inscrite dans la roche des montagnes forme une ligne à peu près horizontale et lie le premier plan à l’arrière plan du dessin. Au premier plan, deux armées s’affrontent en une mêlée furieuse : les combattants, leurs armes et leurs montures, bien que cantonnés à droite et à gauche du point central de leur jonction ne se distinguent visuellement pas, les combattants de gauche étant la réplique des combattants de droite. Des chaînes successives de montagnes se hissent jusqu’au ciel dans lequel elles se fondent. Il s’agit d’un ciel lourd de nuages épais et menaçants suspendus au-dessus du champ de bataille et qui lui donne son sens, comme si les nuées avaient pour fonction d’illustrer les affres de la bataille…


LA COMEDIE DE LA MORT (1854)

De vieux arbres en hiver – ou morts - dressent, vers les cieux tourmentés de lourds nuages, leurs branches décharnées fleuries de squelettes triomphants et d’étranges d’oiseaux. Au premier plan une mare d’eau reflète la clarté du ciel et laisse peu de place à la terre solide où, dans le coin droit, un singe très humain est saisi dans une posture de méditation. A l’opposé gauche, un vieil homme tend le bras vers un ciel indistinct, mais personne ne le regarde. Un autre homme, âgé et accablé, est entouré de crânes, d’ossements divers et d’un faune prêt à l’égorger. A proximité, creusée dans la roche, une grotte, dont l’entrée est sommairement aménagée, s’ouvre sur un troisième homme accroupi qui se cache le visage. Les figures de la mort sont omniprésentes dans le dessin mais l’humanité, à travers ses quatre représentants – et, peut-être, ses quatre âges historiques -, s’en détourne ou refuse d’en voir la réalité. En somme, de gauche à droite, l’un montre une direction, mais n’est pas regardé ; l’autre ne regarde rien ; le troisième ne regarde plus ; le quatrième médite. Face à la mort, quatre attitudes… Il va de soi que tous les éléments du dessin sont parents : le singe a déjà une posture humaine, les squelettes ont encore les gestes de la joie et les crânes sourient toujours. Tout se mêle et cohabite dans ce grand Tout. Toutes les formes - de l’aigu à l’arrondi, du triangle au cercle, de la pointe acérée à la courbe hospitalière – coexistent et s’affichent, comme convoquées en un même rassemblement, celui d’une Vie promise à la Mort..


4. COURT-METRAGE CONSACRÉ À RODOLPHE BRESDIN


En 1962, Nelly Kaplan réalisa un remarquable court métrage de dix-sept minutes sur « Rodolphe Bresdin, sa vie et son œuvre ». Elle proposait la découverte de cet artiste méconnu à partir des dessins et gravures du cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, accomplissant ainsi un véritable travail de réhabilitation. Sur un texte inspiré magnifié par la voix de Michel Bouquet, illustré par une musique de Michel Magne et sur des prises de vue d'Arcady, la caméra de Nelly Kaplan filme au plus près les dessins choisis, alterne très gros plans et vue d'ensemble pour mieux nous immerger dans cette œuvre unique et nous en donner à voir tout le mystère. Il est regrettable que cet excellent documentaire qui fut diffusé, en 1963, dans les salles de cinéma en première partie du film de Bunuel, Viridiana, n’ait, à ma connaissance, fait l’objet, à ce jour, d’aucune édition vidéo...




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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT



Catégorie (1) Arts décoratifs, dessin 
 
Mots-clef 1822  1885  eau-forte  gravure 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-06-28 11:27:20




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