Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich

Intérêt
Ce film de Robert Aldrich met brillamment en scène Bette Davis et Joan Crawford dans un huis clos éprouvant qui nous fait descendre au plus profond de l'âme humaine.


Table des matières

1. Analyse


Ce film fut décrié à sa sortie à Cannes en 1962 sans doute parce qu’il présentait deux grandes actrices dans des rôles peu reluisants ; à moins qu’il ne déplût pour son propos particulièrement outrancier et éprouvant, ou encore qu’il ne heurtât le fameux "bon goût". Il est vrai qu’il met à nu les ressorts profonds qui régissent certains êtres humains et multiplie, non sans une certaine misogynie, les scènes choquantes, notamment à l’époque du film. On y trouve même quelques références au Psychose de Hitchcock sorti l’année précédente, en 1961 : par exemple, ce plan remarquable de la saisie, en plongée verticale, de Blanche tournoyant sans fin dans son fauteuil, qui suggère avec force son emprisonnement physique et moral (et qui reprend le plan de la mort du détective Arbogast du film de Hitchcock) ; ou encore une – brève - reprise d’un thème musical de Bernard Hermann.

La construction est explicite et va à l’essentiel dans sa densité même. Un préambule de six minutes présente les deux sœurs en 1917 lors d’un spectacle donné par la célèbre Baby Jane, au grand dam de sa sœur Blanche. Puis, datée de 1935, une scène de cinq minutes retrace l’évolution des enfants : Blanche, désormais consacrée vedette de cinéma, aide une Baby Jane, peu appréciée des producteurs en raison de son manque de talent, à trouver des rôles. Survient ensuite le choc de la scène de l’accident provoqué. Le générique s’inscrit alors à l’écran. Ce préambule, indispensable à la connaissance du récit, a duré moins de quinze minutes et a posé, de la plus claire des façons, toute la violence des rapports entre les deux femmes.

Robert Aldrich retrace donc le destin, un moment inversé, mais finalement tragique, de deux sœurs rivales - sortes d’Abel et Caïn au féminin - liées par des rapports sadomasochistes : Baby Jane (Bette Davis), enfant prodige qui danse et chante, vedette adulée jusqu’à ce que le temps qui passe lui fasse perdre son statut d’enfant exceptionnel, et qu’elle retombe dans l’anonymat ; c’est alors que sa sœur, Blanche (Katherine Hepburn), révèle son talent et connaît, à son tour, la gloire.

La séquence initiale, modèle d’ironie mordante, fustige le côté singe savant de Baby Jane, et pointe du doigt la responsabilité des parents dans la mise en concurrence des enfants. En effet, on y voit la mère, serrée contre Blanche, qui la dresse, sans même s’en rendre compte, contre sa sœur Baby Jane. De son côté, le père cède aux caprices de sa fille préférée, Baby Jane, pourtant insupportable. Tout est dit sur les jalousies mutuelles à la source du malheur des deux sœurs. D’autant plus que le réalisateur complète ce premier regard acide sur les rapports familiaux d’une satire cruelle de « la fabrique à rêves » hollywoodienne et de ce monde du spectacle que Billy Wilder avait démontré dans son Boulevard du crépuscule, en insistant sur ce que peut avoir d’éphémère la célébrité et, surtout, de dévastateur sur la personnalité même des artistes, ou de leur environnement familial (Cf. le personnage d’Edwin Flagg Flagg dont le père fut un musicien anonyme).

Le film déroule ensuite, de nos jours, le récit d’un huis clos entre les deux enfants devenus des monstres adultes - l’une, infirme ; l’autre, folle - qui se déchirent, jour après jour. Une mise en scène expressionniste fait de cet affrontement un évident film d’horreur, tant par le maquillage des actrices et leurs tenues (visage ravagée et inquiétant de femme vieillie, mais vêtue de robes d’enfant ou de poupée), que par le jeu des éclairages et l’importance du clair-obscur, opposant le passé glorieux au présent sordide. La couleur blanche obsessionnelle (robe blanche de dentelles récurrente, omniprésence de la poupée blanche en grandeur nature comme un véritable alter ego, etc.), censée symboliser les vestiges de la gloire passée de Baby Jane, devient – en un contraste inattendue, mais visuellement impressionnant - le signe visible de la noirceur d’âme.

La brève intrusion, dans cet univers confiné, d’Edwin Flagg (Victor Buono), un pianiste intéressé et velléitaire, que Baby Jane entend utiliser pour relancer sa carrière, loin d’apporter une bouffée d’espoir ne fait que renforcer la méchanceté du propos : lui aussi vit sous la coupe d’une mère – il l’appelle Delia ! -, qui réagit, elle aussi, en femme possessive, jalouse et colérique, quand elle pressent que son fils lui échappe.

Ce film mortuaire en ce sens qu’il montre des personnages sans la moindre dimension altruiste, et qu’il les prive de tout avenir, privilégie le passé comme source de vie et de mort. Il suffit d’évoquer la terrible scène dans laquelle Baby Jane, plongée dans le passé de son paradis perdu, joue une énième fois son numéro à succès d’enfant prodige : mais, cette fois, au cœur même de ce jeu des illusions, son regard accroche, dans le miroir, son reflet blanchâtre, ridé et ravagé, qui lui arrache alors un long hurlement de douleur…

Le film s’achève dramatiquement par une ultime séquence qui révèle le secret si longtemps occulté par Blanche. Sur une plage – idyllique décor hollywoodien d’alors et, ici, désacralisé en lieu mortuaire -, filmée en une plongée cauchemardesque, le dernier plan donne à voir les policiers s’affairant autour du corps de Blanche (c’est-à-dire la Mort), cependant que Baby Jane esquisse des pas de danse, entourée d’une cohorte de baigneurs moqueurs. Ces badauds - sans doute, aussi, nous les spectateurs du film – dessinent une boucle allongée en forme d’ovale, comme un berceau. Un retour à l'enfance, voire à la matrice originelle (c’est-à-dire la Vie). Un plan final savamment composé qui marque une dernière fois, par la similitude et le contraste, l’origine et la fin du tragique destin des deux sœurs : le dernier regard terrifié de Blanche, bouche grand ouverte sur un cri muet, vers une Baby Jane sombrant dans la folie…


2. Compléments


Le film fait, sans doute en partie, allusion à l’enfant prodige Shirley Temple, née en 1928, qui danse et chante dès l’âge de trois ans. Pendant quatre ans, ses films sont les plus regardés aux États-Unis. Des marchandises à son effigie sont produites pendant les années 1930. Elle est la première enfant vedette à recevoir l'Oscar pour jeunes acteurs. Puis sa popularité décroît à mesure qu'elle grandit. Elle met fin à sa carrière vers 1946 après avoir tourné dans une quarantaine de films. Elle mène ensuite une carrière de diplomate.

Lorsque Bette Davis fut contactée par Robert Aldrich, sa carrière marquait le pas, et l’actrice n’était plus sollicitée depuis plusieurs années. Pour être choisie, elle avait même passé une petite annonce dans la presse spécialisée ainsi libellée : « Ex-star encore bonne à quelque chose accepterait grand rôle ».


3. Synopsis


En 1917, enfant prodige adulé, Baby Jane se produit dans des spectacles de chant et de danse organisés par son père. Sa mère essaie de consoler, Blanche, sa jeune sœur jalouse, en lui promettant la même gloire.

Puis les années passent et, en 1935, c’est Blanche qui est devenue une vedette, alors que Baby Jane, sans talent véritable, ne décroche plus que les rôles que sa sœur lui garantit par ses propres contrats. Amère, l’ex-enfant prodige noie son chagrin dans l’alcool. Jusqu’au jour où un accident provoqué, semble-t-il par Jane, laisse Blanche invalide, désormais clouée dans un fauteuil, en brisant sa carrière. Dès lors, les deux sœurs vivent recluses dans une vaste maison. Blanche passe son temps à revoir ses anciens films à la télévision, mais dépend de Jane pour le quotidien de sa vie. Ce dont profite cette dernière pour utiliser l’argent de sa soeur à son profit, couper Blanche de tout contact avec l’extérieur selon son humeur ou ses intérêts.

Elle échafaude le projet de relancer sa carrière en passant une annonce pour recruter un musicien. Poussé par une mère abusive, un candidat, Edwinn Flagg, se présente et comprend qu’il peut soutirer de l’argent à cette vieille femme à demi folle. Progressivement, Jane multiplie les mauvais traitements envers sa soeur et prend plaisir à la terroriser en lui servant son oiseau favori, voire un rat, sur le plateau-repas quand elle ne la prive pas de nourriture.

Mais les événements se précipitent, car Blanche essaie de communiquer avec l’extérieur. Jane la surprend, la roue de coups avant de l’attacher sur son lit. Elvira, la femme de ménage, finit par découvrir les agissements de Jane. Mais elle est aussitôt tuée.

Jane propose à Blanche d’aller sur la plage où elles furent heureuses. Au petit matin, les deux femmes sont allongées sur la plage : Blanche, mourante, révèle à Jane que c’est en voulant la tuer qu’elle s’est rendue elle-même responsable de son infirmité. Jane, devenue définitivement folle, va chercher deux cornets de glaces. Entourée par les baigneurs curieux et moqueurs, elle chante et danse, cependant que Blanche agonise.


4. Fiche technique


  • Réalisation et production : Robert ALDRICH.
  • Année : 1962.
  • Scénario : Lukas HELLER, d’après le roman de Henry FARRELL.
  • Directeur de la photographie : Ernest HALLER.
  • Musique : Frank DE VOL.
  • Production : Seven Arts / Associates and Aldrich / Warner Bros.
  • Distribution : Warner Bros.
  • Durée : 132 minutes.

Distribution :

  • Baby Jane Hudson : Bette DAVIS.
  • Blanche Hudson : Joan CRAWFORD.
  • Edwin Flagg : Victor BUONO.
  • Della Flagg : Marjorie BENNETT.
  • Elvira Stitt : Maidie NORMAN.
  • Mrs Bates : Anna LEE.
  • Liza Bates : Barbara MERRILL.
  • Baby Jane (enfant) : Julie ALFRED.
  • Blanche (enfant) : Gina GILLEPSIE.
  • Ray Hudson : Dave WILLOCK.
  • Cora Hudson : Ann BARTON.
  • Le réalisateur : Wesley ADDY.





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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. Extrait du film





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-08-06 11:15:24




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