Philosophie : « Qu'entend-on par comprendre ?»

Intérêt
En règle générale, comprendre signifie se représenter clairement un objet ou une personne ; saisir les rapports qui existent entre les objets et les êtres et percevoir les causes et les conséquences. Que peut ajouter le philosophe à cette définition déjà si complexe ?


Table des matières

1. Introduction


« Comprendre, affirme Descartes, c’est embrasser par la pensée. » Mais que peut-on embrasser ? Pour comprendre un objet ne faut-il pas comprendre le monde auquel il appartient ? Et pour comprendre le monde ne faudrait-il pas en être le créateur ? Pourtant, nous ne cessons de comprendre des choses précises et des situations définies. Ainsi comprenons-nous nos amis lorsqu’ils sont devenus nos « connaissances ». De même, nous disons comprendre une démonstration mathématique. Comment concevoir des « compréhensions » aussi différentes ?


2. Les différents sens du mot « comprendre »


Le mot « comprendre » est composé du latin « cum » et « prehendere », c’est-à-dire, étymologiquement, « saisir avec ». « Saisir avec » exprime l’idée selon laquelle « J’ai en mains » les différents rapports ou les différents éléments qui constituent un système. « Je saisis » signifie que je suis en train de « prendre possession ». Or, connaître, c’est posséder. Mais « Comprendre » signifie aussi « contenir » : par exemple, on précisera que tel livre « comprend » trois parties pour dire qu'il « a » trois parties. « Avoir » ou « saisir » impliquent que l'on est en possession ou que l'on entre en possession. « Comprendre » signifie donc que l'on cesse d'être intellectuellement et pratiquement déshérité.

Mais comprenons-nous d'une façon uniforme ? Puis-je saisir le fonctionnement d'une machine comme je saisis la conduite d'une personne ? Puis-je comprendre les propriétés d'une figure de mathématiques comme je comprends le maniement d'un outil ? Il s'avère que comprends les propriétés d'une figure géométrique lorsque j'en fais une démonstration par laquelle je montre que le simple est la raison du complexe. Comprendre un objet fabriqué comme l'outil, c'est à la fois saisir le rapport entre ses différentes parties et assimiler son mode d'emploi par la pratique. Ce terme de « pratique » est lourd de sens. Pratiquer une méthode, pratiquer une pensée, c'est finir par les comprendre. Ce terme nous suggère que fréquentation dissipe ce qui demeure incompréhensible.

Comment pouvons-nous comprendre une personne ? Nous ne l'expliquons pas du dehors : son geste ou sa parole relèvent d'une conscience qui leur donne un sens. C'est cette conscience qui constitue l'unité de ce geste et de cette parole. Aussi, pour les comprendre, convient-il de participer par sympathie. Il n'existe, alors, plus de conscience d'un rapport entre différents éléments ; il n'y a plus assimilation d'une technique. Il y a, tout au contraire, une participation du sujet qui comprend et qui cherche à s'identifier à la conduite d'autrui.

Faut-il se résoudre à différents types de compréhension (intellectuelle, pratique, affective) dont chaque type correspond à une réalité particulière (idée, objet fabriqué, personne) ou bien n'existe-t-il pas une structure générale qui, malgré les différents types de compréhension, apparaît dans chacun d'eux ?


3. L'unité de l'acte de compréhension


1° - Comprendre, c’est dénombrer

Comprendre la table, c'est saisir l'unité de la table ; c'est comprendre qu'il s'agit d'un objet. Quoi que je pense, il faut que je pense « un ». Mais penser la table et la comprendre revient à penser et comprendre l'unité d'une pluralité. En effet, la table a quatre pieds. L'unité et la pluralité sont deux limites : on ne pense jamais l'unité pure et la pluralité pure puisque l'unité pure ne peut être saisie que comme la négation de la pluralité. Aussi ce qui m'est donné à comprendre est-il ce qui fait la synthèse de l'unité et de la pluralité, à savoir la totalité. C'est pourquoi comprendre revient à dénombrer.

2° - Comprendre, c’est comparer

Il faut bien reconnaître que nous ne saisissons rien en soi mais toujours par comparaison. Supposons que le monde soit vert, nous ne le saurions pas puisque le vert n'est que par comparaison à d'autres couleurs. Il n'y a donc pas de couleur en soi : si le tableau est, c'est par rapport à la blancheur de la craie. Il y a d'abord une existence qualitative qui s'impose à partir d'une intuition : par exemple, le jaune de la table se donne immédiatement au niveau de la perception. Mais le jaune est une détermination qui exclut tout le reste. Enfin, si je conçois que cette chose est mais qu'elle n'est pas plus que cela, on cerne la couleur jaune par élimination successive. Ainsi paraît la limitation : je saisis les choses comme étant et, par comparaison, n'étant pas plus que ce qu'elles sont.

3° - Comprendre, c'est relier

Comprendre, c'est comprendre selon des rapports et les choses relativement les unes par rapport aux autres. Or, la chose se présente à moi comme devenir. Aussi, pour comprendre l'objet, faut-il voir que tout se tient sous les diverses apparences du devenir. Ce qui se tient, c'est la substance : l'arbre change mais c'est le même arbre. Ainsi pensé-je que le devenir est supporté par une identité à savoir la substance. Mais, à son tour, le changement reste identique à lui-même. Les choses changent toujours de la même façon. Malgré les apparences, les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Nous trouvons donc la permanence à l'intérieur du changement. Dans la nature, tout se tient ; les causes ne sont pas isolées, elles s'entrecroisent. Ainsi le vase clos est-il relié à l'univers par sa clôture.

4° - Comprendre, c’est donner plus ou moins de valeur à son jugement


Comprendre consiste à savoir limiter la valeur de son jugement, c'est-à-dire le nuancer : par exemple, si l'on me pose la question de savoir combien il y a de tables dans une salle et que je suis à l'extérieur, je ferai un calcul qui me permettra de dire qu'il est possible que la salle contienne tant de tables. Le jugement que j'émettrai est problématique. Alors que si je suis dans la salle même, ma perception me met en rapport avec les tables réelles et le jugement que je vais émettre va être un jugement assertorique.

La catégorie du nécessaire apparaît au niveau des rapports conceptuels : j'émets alors un jugement apodictique (par exemple, lorsque j'affirme que la sphère est nécessairement obtenue par un demi cercle tracé autour du diamètre).


4. Les limites de la compréhension


Peut-être la destinée de l’homme est-elle d’essayer de comprendre en apercevant l’incompréhension : ainsi le mal est-il inexplicable, ma présence au monde inintelligible et le monde indéchiffrable. Pourquoi tout paraît-il incompréhensible ? N’est-ce pas parce que nous sommes compris dans un monde dont nous ne sommes qu’une expression momentanée ou encore compris par une raison universelle qui justifie notre présence. Ce qui demeure incompréhensible aujourd’hui, c’est tout ce qui prend l’aspect de l’infini. Il faut bien remarquer que la pensée ne comprend que ce qui est fini, c’est-à-dire déterminé. Elle comprend l’idée platonicienne parce qu’elle a une forme (ideos) ou encore l’idée claire et distincte de Descartes parce que ses contours sont nets. Aussi l’idée est-elle accessible à la pensée parce qu’elle est compris par et dans la pensée. Mais la pensée qui pense ne se pense pas elle-même car la pensée est pensée de quelque chose et qu’il faudrait imaginer une pensée autre pour penser la pensée. Et ainsi à l’infini. Autrement dit, le commencement de la pensée devient la pensée du commencement. On pourrait dire que les limites de la compréhension tiennent au caractère fini de notre être, dans l’espace et dans le temps. Pour tout comprendre, ne faudrait-il pas être le créateur de soi-même, des autres et du monde ?




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-05-08 11:20:43




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