Philosophie : « La réflexion philosophique nous détache-t-elle du monde ?

Intérêt
Il est temps, après un aperçu sur la Philosophie à travers la publication de 24 articles, de passer à l’application pratique. C’est ainsi que huit sujets de dissertation seront proposés et traités sur le site dans les prochaines semaines à raison d’un corrigé tous les vingt jours. « La réflexion philosophique nous détache-t-elle du monde ? » inaugure ce nouveau cycle.


Table des matières

1. Introduction


La réflexion est un retour à soi. Le sujet qui s'oublie dans les gestes et les mots quotidiens se retrouve différent et distinct des gens réfléchis. La réflexion met, en effet, fin à la perte de soi. Ce retour comme présence à soi est un moment de la réflexion. Cependant il est à se demander à quelle occasion le sujet qui réfléchit se retrouve en tant que sujet. Le retour à soi est-il provoqué par une difficulté vécue à laquelle on ne sait que répondre ? Par ailleurs, ce retour à soi une fois provoqué fait-il que le sujet soit condamné à sa subjectivité ou bien permet-il, une fois épurés ses rapports avec la chose et l'événement, de les penser ? Le commencement de la réflexion ne nous fait plus recommencer l'oubli de notre originalité d'être pensant dans le monde. Mais a-t-on, pour autant, perdu le monde avec lequel nous coïncidions ? Faut-il que ce retour à soi ait pour contrepartie la perte définitive du monde ; ou bien restaure-t-il l'originalité respective d'un sujet qui doit penser et d'un monde qui doit être pensé ?


2. La réflexion philosophique ne nous détache pas du monde : l'apparition de la réflexion est liée à l'obstacle pratique et à la difficulté théorique


Inflexion et accord

L’existence en équilibre dans le milieu où elle se déroule est une existence sans problème. Son horizon est fait de solutions rassurantes qui satisfont les exigences vitales et intellectuelles. C’est, par exemple, l’état de nature chez Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) où le besoin est rapidement satisfait et où l’homme ne connaît pas l’inquiétude des satisfactions prochaines ou plus ou moins probables. L’harmonie qui existe entre l’homme et la nature, c’est-à-dire entre le besoin et l’objet qui le satisfait dispense l’homme de penser ? Ce qui conduit J.J . Rousseau à dire : « L’être qui pense est un animal dépravé. » Si l’harmonie dispense de penser, cela implique que la pensée peut naître d’un déséquilibre physique ou bien de solutions qui seraient contestées.

Le rapport entre la réflexion et le conflit

L'accord entre l'existence et la nature est liée à la représentation d'un « âge d'or » où l'homme est réconcilié avec lui-même, avec les autres et avec les choses. Cette représentation mythique console l'humanité de la réalité vécue car cette dernière est, au contraire, le lieu des contradictions internes et externes. Par exemple, l'homme veut ce qui est rare et entre en conflit avec autrui ; ou bien il désire plus qu'il ne peut et entre en conflit avec lui-même. Cette double expérience malheureuse l'amène ainsi à réfléchir sur les limites de son pouvoir pratique et intellectuel.

Réflexion et pouvoir

L’expérience des limites est triple. En premier lieu, l’homme fait l’expérience de la disproportion entre son être et la nature : « Qu’est-ce que l’homme dans l’univers ? », s’interroge Pascal (1623-1662). Puis l’être humain fait l’expérience, au niveau de ses actes, d’un pouvoir contesté. En effet, le monde naturel ne cesse de contester les équilibres qu’il réalise. L’adaptation n’est jamais définitivement acquise ; elle est sans cesse remise en cause. L’action nie la nature mais, réciproquement, la nature nie les résultats de l’action : « L’éternel de la solitude n’est pas moins vainqueur des rêves que les années. » André Malraux (1901-1976) Enfin, l’homme fait l’expérience, au niveau de la pensée, d’une intelligence humiliée par son ignorance et dirigée, en outre, par les préjugés sociaux, comme le montre Descartes (1596-1650) à travers l’enfant et ses précepteurs.

Cette triple expérience du pouvoir humain bafoué par le monde naturel et social rend l'homme sensible à la présence d'obstacles pratiques et de difficultés théoriques. Il est ainsi évident que c'est bien la prise en considération de ces obstacles qui expliquent l'apparition et le développement de la réflexion philosophique.


3. La réflexion philosophique nous détache toutefois du monde au cours de l'exercice de la réflexion


Réflexion et solitude

L’exercice de la réflexion est liée à une double solitude. Elle requiert, tout d’abord, une solitude matérielle ainsi que le remarque Descartes au début de ses Méditations : « Maintenant que mon esprit est libre de tout soin et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude. » La réflexion philosophique exige, ensuite, une solitude intellectuelle : le sujet pensant, en se détachant de l’attitude naturelle faite d’acceptation, révoque les pensées communes : c’est le moment où le sujet et la société s’opposent et où Socrate et Galilée sont seuls ; c’est le moment où l’homme de réflexion qui a raison est condamné par la société qui le juge déraisonnable.

Réflexion et idées

Cette double solitude conduit le sujet à rompre progressivment les rapports avec la réalité concrète, qu'elle soit naturelle ou sociale. L'incompréhension vécue au contact d'autrui est intériorisée et prend la forme de l'indifférence ou du mépris. Désormais, la réalité concrète n'est plus une occasion pour penser, mais un obstacle à la réflexion. Ainsi le sujet pensant se détourne-t-il de cette source d'empêchement qu'il saisit au niveau de l'expérience pour s'en tenir à la raison. La réflexion est d'autant plus pure qu'elle est une œuvre de la raison qui ne retient pas les données de l'expérience sensible. Cette conception se retrouve chez Platon où l'âme réfléchit d'autant mieux aux idées qu'elle rompt ses liaisons familières avec le corps.

Réflexion et action

Vivre, c’est agir. Le repos est un avant-goût de la mort. Cependant l’action est souvent liée à des opinions fort douteuses, comme le précise Descartes : « Les actions de la vie ne souffrant aucun délai, c’est une vérité très certaine que lorsqu’il n’est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables. Or, ce qui convient à l’action ne saurait convenir à la réflexion. » L’action est, en premier lieu, une réponse à un problème pratique tandis que la réflexion examine la signification du problème et l’action est au service de la vie alors que la réflexion vise la vérité. En second lieu, l’homme d’action construit quand l’homme de réflexion critique. Enfin, l’action cherche la satisfaction mais la réflexion philosophique se nourrit de l’inquiétude. Autrement dit, si l’action se situe au sein des réalités concrètes, la réflexion tend à s’exercer au niveau des idées.


4. L'objet de la réflexion philosophique n'est pas différent du monde vécu


Réflexion et situation humaine

La réflexion qui conduit l’homme à s’interroger sur sa destinée se développe, à l’évidence, au niveau de la situation humaine comme position d’être dans le monde. C’est l’opacité vécue de la situation de l’homme qui provoque la réflexion. Cette dernière entend démêler dans le non-sens apparent les significations peut-être cachées et examiner aussi si l’homme tient ces significations de lui-même ou bien d’un être qui les fonde. Comme le précise Merleau-Ponty (1908-1961) : « On ne philosophe pas en quittant la situation humaine ; il faut, au contraire, s’y enfoncer. » La réflexion se situe alors bien au cœur de la réalité dont il faut démêler, au-delà des apparences, le sens profond.

Sujet et objet

Ce travail de réflexion est l'œuvre d'un sujet qui explicite le sens d'une chose ou d'un événement. Autrement dit, la réflexion suppose un objet de réflexion. Cet objet est posé à distance par le sujet qui réfléchit une fois que la réflexion a été provoquée par le contact avec l'objet. Ainsi l'événement que l'on vit finit-il par être pensé ou encore vient-il au moment où l'expérience se transforme en conscience. Au niveau de la réflexion la subjectivité une fois retrouvée a tôt fait de retrouver un objet à penser.

Une réflexion liée à notre manière d’être au monde

Le sujet est situé parmi les choses naturelles et les événements sociaux. En effet, l’existence est dans le monde comme corps et conscience. Le corps ne cesse de vivre le contact permanent avec les choses. Soit qu’il les modifie, soit qu’il en soit affecté. Par ailleurs la conscience ne cesse de prendre une connaissance plus ou moins vraie de l’événement vécu. Aussi l’existence fait-elle d’abord l’expérience du vécu de la chose et de l ’événement. Autrement dit, ce contact formateur ou destructeur avec la nature et la société commence par être éprouvé avant d’être pensé. Mais si le monde est ce avec quoi je coïncide par mon corps, c’est aussi ce avec quoi je me sépare par ma conscience. La séparation présuppose l’union ; autrement dit, la réflexion philosophique suppose l’incarnation. L’incarnation et autrui sont les labyrinthes de la réflexion et de la sensibilité chez les contemporains. D’autre part, le réel sur lequel réfléchit le sujet n’est en aucune façon « un palais d’idées » mais une présence enveloppante qui affecte mes mouvements et mes décisions si bien que le sujet qui réfléchit n’est pas le fondement du monde mais sa réflexion précède toute reconstruction.


5. Conclusion


En guise de conclusion, nous citerons Merleau-Ponty : « La réflexion ne se retire pas du monde vers l’unité de la conscience comme fondement du monde ; elle prend recul pour voir jaillir les transcendances ; elle distend les fils intentionnels qui nous relient au monde pour nous les faire paraître ; elle seule est conscience du monde parce qu’elle le révèle étrange et paradoxal. »




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-09-13 09:35:57




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