Philosophie : « La philosophie devrait être un effort pour dépasser la condition humaine » (Bergson) Comment concevez-vous cet effort et qu'en pensez-vous ?

Intérêt
Table des matières

1. Introduction


Cette affirmation exprime à la fois un désir et un regret : un désir de sortir de l’ignorance et de l’impuissance ; un regret de ne pas posséder la vérité et de ne pas tout maîtriser. Ce désir et ce regret ne sont pas d’un dieu ou d’un animal puisque l’un a tout et ne peut rien désirer quand l’autre est tout entier dans le présent et ne peut donc rien regretter. Pour parler au conditionnel, il faut que le temps soit vécu comme une privation et que l’absence de vérité et de pouvoir soit transformée en conscience. Cela « devrait être » signifie que cela n’est pas, voire que cela n’est plus ou encore ne sera jamais. Ce conditionnel traduit dans le présent décevant le besoin de restaurer une réflexion ancienne ou d’instaurer une réflexion nouvelle, ou encore simplement d’émettre un vœu dont on sait qu’il ne peut être exaucé. Pourtant la philosophie existe. Le sage qui la pratique est à la recherche d’un savoir et d’un style de vie. Descartes ne dit-il pas : « J’avais un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. » S'il en est ainsi, n'y a-t-il pas opposition entre la réflexion philosophique et la condition humaine et entre ce qui est donné et ce qui doit être cherché ?


2. Examen de la condition humaine


L’expérience des limites

La condition humaine est la condition d’un être limité ; Sartre la définit comme « l’ensemble des limites a priori qui esquissent la situation fondamentale de l’homme dans l’univers. » Il s’agit d’une limitation intellectuelle et physique liée à la position d’un être en situation. La parole et le geste sont situés dans une nature et une culture qu’ils expriment. L’homme est ce qui le constitue et sa condition nous semble déterminée par son hérédité, sa classe sociale, sa nation, etc. Il est limité par son passé qui tend à la constituer et par sa présence corporelle.

L’élucidation des limites intellectuelles et pratiques

L’homme est, en outre, limité par ses sens. Or, comme le remarque Platon (Le Mythe de la Caverne), le renseignement sensoriel est erroné. Le prisonnier de la caverne est surtout prisonnier de ses sens. Par ailleurs, l’action qui transforme n’échappe pas à la destruction perpétré par le temps qui passe : l’art est vaincu par la nature. La condition humaine est ainsi placée sous le double signe de l’erreur et de l’échec.

L’expérience de la contingence et le sentiment d’angoisse

L’être humain n’aperçoit pas la nécessité de sa présence. Citons Blaise Pascal : « Quand je considère la petite durée de ma vie (…), le petit espace que je remplis (…), je m’effraie et je m ’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt qu’alors. » Pourquoi y a-t-il l’humanité et moi, ici et maintenant ? A la contingence vécue s’ajoute le sentiment d’être de trop. La crainte de s’aliéner dans une tâche, de « s’engluer » dans un rôle et, enfin, l’angoisse vécue à partir de mon être qui est, comme le dit Heidegger, « un être pour la mort » complètent ce constat désespérant. (1) La condition humaine est bel et bien vécue comme une condition absurde (2) et irrationnelle. Or, ce sentiment que l’humanité est faite pour le néant est difficilement supportable.


3. De la condition humaine acceptée à la condition humaine refusée


L’exemple stoïcien

La conscience occidentale au moment de sa révolte voit poindre la figure accusatrice du stoïcien. L’acceptation stoïcienne instaure un style de vie où la grandeur s’exprime par le silence et la résignation. C’est ainsi qu’Alfred Vigny (1797-1863) conclut son poème stoïcien La Mort du Loup par ces vers :

« A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Gémir, prier, pleurer, est également lâche
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. »

Dès lors, le silence et la résignation ne sont pas imposés mais revendiqués et le stoïcien jouit de sa liberté au moment où celle-ci s'identifie à la nécessité bien comprise. Cette sagesse est celle d'un homme qui croit à la rationalité des événements et des choses et qui se conforme aux lois qui les régissent. Aussi l'acceptation stoïcienne de la condition humaine n'est-elle pas la conséquence d'un sentiment d'impuissance mais la conséquence d'une connaissance toute rationnelle. Pourtant ma condition est-elle rationnellement fondée ? Cette raison qui se meut dans la nature est-elle une représentation consolante ou une réalité ?

De la raison à l’action

L'acceptation est relative à un logos universel ; elle est la condition du bonheur, lequel n'est pas sans l'adhésion à ce qui est. Ce bonheur suppose que la nature soit identique à la raison et que ma nature soit rationnellement fondée. Or, le monde a-t-il un sens ? L'être humain est-il déterminé par sa nature ? Ainsi le marxisme montre-t-il que la condition humaine n'est pas ce que l'on subit mais ce que l'humanité réalise par son travail. Autrement dit, la condition humaine est moins une donnée qu'un produit. Par ailleurs, l'existentialisme sartrien soutient que je réalise ma condition par des choix successifs.

Les insuffisances de l’action

Si le bonheur est à l’horizon de l’action, ne risque-t-il pas d’être continuellement ajourné ? L’action n’est-elle pas un moyen de distraction, ce que Pascal appelle « un divertissement»  ? L’action serait l’oubli momentané de nos insuffisances. Une fois la transformation opérée, il reste l’examen du résultat et l’être humain fait l’expérience de résultats dérisoires. Toute politique, en général, se nourrit d’illusions puisqu’elle vise à l’instauration définitive d’un ordre sans s’apercevoir que l’histoire est une perpétuelle remise en question de l’ordre établi.


4. Philosophie et condition humaine


Du divertissement à la réflexion

L’action est divertissante par essence en ce sens qu’elle préoccupe et empêche de «  penser à notre condition malheureuse. » (Pascal) Elle met fin au « silence des espaces infinis. » L’action tend à nous donner une vie inauthentique où le sujet abdique sa lucidité. Autrement dit, l’action est un moyen de fuite. En effet, le sujet se perd dans l’activité comme d’autres se perdent dans l’alcool ou la frivolité. Le retour à soi est l’œuvre de la réflexion qui empêche l’être humain de « s’engluer »  dans le sérieux d’une tâche, d’une profession ou encore d’un rôle.


La réflexion permet de dépasser la condition humaine


La condition qui est faite à l’homme le conduit à s’aliéner dans ce qu’il fait. L’objet fabriqué – et il y a un prestige de l’objet manufacturé -, c’est l’objectivation du sujet qui risque de ne plus être que ce qu’il fabrique. D’autre part, l’être humain peut se perdre dans la diversité sensible et ne plus être que ce qu’il sent. Or, la réflexion garantit l’originalité du sujet comme cela apparaît dans la philosophie platonicienne et cartésienne où le « Je pense » se dégage du faire et du sentir par le retour aux idées.


La condition humaine est la matière de la réflexion


Cependant la philosophie comme moyen de dépasser la condition humaine n’est-elle pas, à son tour, un moyen de fuir ? Dans Le Théétète, Socrate ne s’exclame-t-il pas : « Fuir le plus vite là-haut. » ? N’y a-t-il pas un abandon injustifié de notre condition ? Aussi la philosophie comme mise en question doit-elle être critique à l’égard de la condition faite à l’homme mais ne peut en faire abstraction.


5. Conclusion


Si philosopher consiste à s’interroger sur l’Être, cette quête de l’Être ne peut se faire qu’à partir de l’homme, être particulier fondé dans l’Être. Dans ce cas, la philosophie ne saurait échapper à cette situation de l’homme en correspondance avec l’Être. Comme l’écrit si bien Merleau-Ponty (1908-1961) : « Si philosopher est découvrir le sens premier de l’Être, on ne philosophe donc pas en quittant la situation humaine ; il faut, au contraire, s’y enfoncer. »



NOTES :

(1) Le roman La Nausée (1938) de Jean-Paul Sartre explore ce sentiment de contingence avec une rare lucidité.

(2) Cf. Le Mythe de Sisyphe [1] et L’Etranger [2] d’Albert Camus, analysés sur Libre Savoir.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



  Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-10-13 13:14:18




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