Notions sur la Liberté

Intérêt
A travers l’Histoire des hommes et des peuples retentit le même cri irrépressible  : Liberté ! Cette aspiration universelle se fonde sur des notions élémentaires qui méritent quelques rappels.


Table des matières

1. Introduction


L'acte libre s'inscrit dans une époque où le thème du dépassement se trouve mis en valeur. Le dépassement est devenu un thème de réflexion à partir du moment où l'on a annoncé « la mort de Dieu ». Sous le règne de Dieu, la liberté obéit à des règles et le sujet agit conformément à des valeurs transcendantes qui constituent les références à des valeurs éternelles. Mais depuis l'acte de décès de Dieu l'esprit de dépassement remplace l'esprit de conformité. Le conformisme apparaît comme un signe de timidité sociale : l'homme bourgeois qui vit conformément aux lois est un témoin du règne passé de Dieu.

Les vrais orphelins de Dieu ont décidé de se mettre à sa place. Leur langage en fait foi qui donne au préfixe « -sur » la valeur d'un mot d'ordre. Nietzsche enseigne le surhomme, Breton et ses amis sont en quête du surréel. Mais ces orphelins de Dieu, désormais sans père, ont voulu se sentir frères. Ainsi Malraux considérait-il « la fraternité virile » comme un signe de liberté authentique. Quant à Sartre, selon qui l'existence apparaît trop isolée, il affirme qu'en se choisissant, l'homme choisit tous les autres.


2. L'acte libre est un dépassement


L’acte libre est-il un acte créateur ou bien un acte conforme à un état des choses ? Si nous accordons le primat à la puissance, l’acte libre est l’acte par lequel le sujet se dépasse et, à la limite, se crée : « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait. » (Sartre) Autrement dit, un acte serait libre dans la mesure même où la volonté ne serait pas mesurée par la raison. L’acte libre est une manière de passer outre. Il enferme en lui une certaine démesure qui le fait apparaître comme plus ou moins déraisonnable. Mais si nous accordons le primat à la raison, l’acte libre devient l’acte qui est accompli en toute connaissance de cause. Il n’est plus outré, il devient harmonieux : c’est l’acte d’une volonté respectueuse des préceptes de la raison.

L’acte libre est un acte raisonnable

Les philosophies de la raison posent pour principe que la connaissance est le moyen de mesurer la conduite. Le savoir n'a pas pour conséquence d'aliéner le sujet dans une spécialité, mais de le libérer des préjugés et de l'erreur. Les chemins de la liberté passent donc par le cabinet de travail. Les bibliothèques ne sont pas des nécropoles de livres mais des lieux privilégiés où la liberté prépare ses heures.

Ce primat de la connaissance se retrouve chez Platon : l'homme est d'autant plus sage qu'il ne se contente pas d'opinions mais qu'il possède la vérité. Le savoir a donc une valeur libératrice : il nous libère de la tyrannie des passions et il nous fait passer de l'apparence trompeuse à la réalité effective. L'acte est libre dans la mesure même où la connaissance du réel permet à la conscience de savoir si telle décision peut ou non être prise.

De même, dans l'état d'Hegel, le citoyen agit librement quand ses actes sont conformes aux lois de l'Etat. On comprend dès lors l'intérêt que Hegel porte à la Cité grecque. La liberté du citoyen grec provient de l'accord qui existe entre sa volonté individuelle et la volonté générale qui s'incarne dans les lois de la Cité. Cet accord entre l'individu et l'Etat ou encore entre le Citoyen et la Cité constitue une situation heureuse de modèle biologique où le tout justifie les parties.

L’acte libre est un acte créateur

Mais cette subordination de la volonté à la raison ne met-elle pas en valeur la tyrannie de la celle-ci sur celle-là ? C’est ce que reprochent les philosophes qui voient dans la raison un élément qui brime la personnalité et qui l’empêche de s’épanouir. Ainsi l’acte libre serait-il l’expression de notre personnalité profonde. L’acte libre ne dépend pas, en effet, de notre « moi » social. A ce niveau, le sujet est plutôt asservi à des règles règles, à des coutumes ou à une tradition. Comme le précise Bergson : « L’acte libre ressemble à cette affinité qui existe entre l’oeuvre et l’artiste. » De plus, si l’acte libre est l’expression de ce que le moi a d’unique et d’original, il n’en reste pas moins accompli par devoir. L’acte moral ne peut-être qu’un acte libre : c’est la liberté qui se donne à elle-même ses propres règles. Et l’acte libre serait l’expression d’une volonté raisonnable. Mais l’on peut se demander si l’acte libre est mue par une volonté qui se donne ses propres lois comme le veut Kant, ou bien par une volonté qui change les valeurs comme le veut Nietzsche : « Tu t’es dépassé toi-même, mais pourquoi te donnes-tu seulement comme celui qui est dépassé : je veux te voir victorieux. » Pour Nietzsche, l’homme valable éprouve le besoin d’aller au-delà de lui-même. La volonté est à elle-même son propre juge ; elle n’a que faire des mises en garde de la raison. Cela signifie qu’au miracle de Dieu il faut substituer le miracle de l’Homme. Un rêve de liberté qui serait une indépendance radicale. Or, cette conception suppose que notre finitude n’est pas un obstacle. Mais peut-on nier que l’homme soit un être fini et qu’il appartienne à une histoire et à une nature qui le dépassent ?


3. L'acte libre est une illusion


« Ils croient agir librement alors qu’ils sont conduits par les passions.» (Spinoza) L’homme qui se croit libre ignore bien souvent sa condition qui est celle d’être un homme contraint. S’il avait conscience de sa condition, il saurait qu’il n’est pas libre. Pour ce faire, il faut procéder à un examen ontologique et anthropologique.

Tout d'abord, l'être de l'homme est considéré comme un être fini, que l'on soit créationniste ou naturaliste. Selon le créationniste, l'homme, en tant que créature de Dieu, n'a pas en lui-même la raison de son être et ne peut être que ce qu'il est. Il est donc déterminé à être ce qu'il est par le fait même d'être défini. Selon le naturaliste, l'homme, partie d'une totalité, est déterminé dans l'espace et le temps. Bref, si l'homme est fini, il est donc déterminé et la détermination de son être fait qu'il n'est pas l'ensemble des êtres. L'être fini porte en lui la négation de ce qu'il ne peut pas être. Ainsi l'être fini est-il celui qui subit le plus le fait de ne pas être l'infini.

Cette brève analyse ontologique permet ainsi d'établir un premier caractère : la finitude de l'homme introduit la passion. L'homme pâtit, d'abord, d'une histoire. A quelque niveau qu'il se place, il est un héritier. La patrimoine est un piège pouir la liberté : le sujet se perd dans ce qu'il a et dans ce qu'on lui a transmis. La finitude de l'homme est la condition d'une aliénation qui se joue sur différents registres.

Une première mutilation se découvre à travers la Bible : certes, Dieu donne la liberté à sa créature, mais une liberté pour quoi faire dans la mesure où sont énoncés des interdits ? Ce rapport entre liberté et interdits n'est-il pas incompréhensible ? Pour le rendre intelligible sans doute faut-il restreindre le domaine de la liberté : la seule liberté permise est faite d'abstention – l'homme ne doit pas outrepasser le parole de Dieu. D'où, chez Kierkegard, le vertige de la liberté qui provoque un sentiment d'angoisse : l'homme est tenté de prendre la puissance à son compte, mais s'il la prend, il prend le risque d'être foudroyé.

Si l'homme est aliéné par la parole divine, il l'est également par son histoire personnelle : d'abord, par son enfance. Les cinq premières années sont capitales . La figure du père devient la figure du juge. Les actes de la prime enfance sont sous le regard du père. Ce que fait le sujet, c'est ce que le père ordonne. Toute éducation commence par l'obéissance. Aussi tout notre être est-il suspendu à la parole et aux gestes paternels. C'est ainsi que, pour accomplir un acte libre, il faudrait commettre - symboliquement s'entend - le « meurtre » du père.

L'homme est, en outre, l'hétitier d'une histoire qu'il n'a pas faite. Son être biologique plonge dans un passé qui se révèle parfois comme une dure hypothèque pour l'hérédité. Le sujet supporte une histoire qui oriente ses actes - peut-on parler d'une liberté saine quand l'irritabilité et l'instabilité sont les conséquences d'anciens excès alcooliques familiaux ? On pourrait ajouter que la naissance est bien plus souvent la conclusion d'un drame que son début.

Enfin, l'aliénation est aussi sociale. A la naissance de tout sujet préexiste un système politique et économique. Que peut faire le déhérité pour satisfaires ses besoins élémentaires ? Il doit vendre sa force de travail sur le marché de l'embauche. Autrement dit, il troque sa personnalité pour faire subsister son individualité biologique. Pour subsister, il doit s'aliéner dans un système qui ne considère que sa puissance de travail. Si l'homme est déterminé, peut-on dire que son autonomie soit une illusion ? Reconnaissons que l'héritier peut toujours disposer de son héritage : il est libre d'en faire l'usage qui lui paraît le plus propice. A tout moment l'homme a la liberté d'utiliser les aspects avantageux - ou malheureux – de son histoire personnelle. Entre la liberté absolue fondée sur la raison et la nécessité apportée par l'histoire, c'est-à-dire entre ce qui apparente l'homme à Dieu et ce qui tend à la réduire à une simple chose, existe une place pour l'humanité.


4. L'acte libre est un compromis entre l'être et la liberté


Toute réflexion sur la liberté implique une réflexion sur l’être. (1) Si l’homme est un être libre, il est déterminé à être libre et, par conséquent, il n’est pas libre de ne pas être libre. En effet, s’il était libre de ne pas être libre, il ne serait pas déterminé à être libre, ce qui serait absurde. L’homme comme être fini est donc libre à partir de ce qu’il est. C’est pour cela qu’il n’y a pas identification entre la liberté et son être mais une tension perpétuelle.

L'acte libre esprime un dépassement de ce qui est. C'est une victoire par libération. Il faut commencer par se libérer de son enfance et de tout ce qui s'y rapporte. Il faut faire le procès de toute éducation irréfléchie, de toute culture mal intégrée, de tout interdit incompris. Il faut donc exorciser les démons de l'enfance dont les représentations familières sont celles du père, de la nourrice et du maître. Ce travail est l'oeuvre de la conscience qui doit rendre présente à la pensée ce que nous avons oublié. Prendre conscience des événements pénibles de l'enfance afin de permettre de les maîtriser. Il faut également accomplir une série de « meurtres » symboliques, par exemple ceux du père et du maître. L'acte libre, pour se constituer, réclame d'abord la maîtrise de notre enfance.

Il faut, en outre, se libérer de l'histoire sociale en participant aux mouvements sociaux qui visent à la fin de l'aliénation politique et économique. L'esclave qui est l'instrument du maître ne peut être libre dans la mesure où la servilité est chez lui la raison de sa vie. Et la satisfaction de ses besoins lui paraît plus importante que l'usage de sa liberté. Le stoïcien lui accordait une liberté illusoire en distinguant trop formellement ce qui dépend et ce qui ne dépend pas de lui. Or, peut-on parler d'acte libre lorsqu'on laisse au sujet la liberté morale et qu'on lui refuse la liberté d'action ?

Il faut, enfin, se libérer des faiblesses de son affectivité. La liberté telle qu'elle est apparaît dans l'acte créateur est le pouvoir de se donner des valeurs. Mais elle se prend à son propre piège : sa puissance l'effraie. Aussi le sujet préfère-t-il le respect des valeurs anciennes à la promotion de valeurs nouvelles. L'acte libre réclame donc la maîtrise de son affect, c'est-à-dire de ses sentiments de crainte, d'inquiétude et d'angoisse.

Pour que l'acte soit libre, il faut être libéré mais le fait de se libérer montre que l'on n'est pas totalement libre. L'acte libre dans le présent est un compromis entre la liberté absolue fondée en raison et la nécessité historique. Ce n'est donc pas une liberté sous condition mais une liberté en condition, en situation, d'où l'on peut poursuivre des libertés. Autrement dit, il n'y a pas de dépendance et d'indépendance absolues.

L'acte libre est un compromis parce que l'homme est un être en situation. Par sa présence, il donne un sens à sa situation. Mais celle-ci fait qu'il est situé. Il est l'homme d'une époque, d'un territoire, d'une culture. Aussi son acte libre apparaît-il comme le monnayage dans le présent de ce qu'il est dans une création où il se dépasse tout en se reconnaissant. C'est pourquoi sa création ressemble plutôt à la conversion d'un être déprécié en un être valable. Un seul acte paraît dénué de toute compromission, qui est l'acte divin. Cet acte libre est absolu : il est nouveauté puisque rien ne lui pré-existe ; il est acte conforme puisque Dieu se reconnaît. Chez Dieu, la nouveauté et le conformisme sont identiques. Chez l'homme, au contraire, ce sont deux formes opposées où le passé et le futur s'excluent l'un l'autre. Par ailleurs, il convient de remarquer que nouveauté et conformité sont seulement approchées. En effet, la nouveauté est partielle puisque notre personnalité profonde est faite en partie d'emprunts. Conformité incomplète aussi puisque le résultat de l'acte libre échappe en partie à nos intentions. L'acte libre est donc le signe de notre puissance et de notre impuissance : nous faisons plus que ce que nous sommes et nous dépassons (mesure de notre puissance) mais nous nous sentons responsables de ce que nous n'avons pas voulu (mesure de notre impuissance).


NOTE (1) :

Pour nuancer, on peut rappeler opportunément le propos de Montaigne : « Le corps a une grande part à notre être. Il y tient un grand rang. Ceux qui veulent despendre nos deux pièces principales et les séquestrer l’une de l’autre, ils ont tort : au rebours il lui faut les raccoupler et rejoindre. Il faut ordonner à l’âme non de se trouver à quartier, de s’entretenir à part, de mépriser et d’abandonner le corps, mais de se rallier à lui, de l’embrasser, le chérir, lui assister. »



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Droits d'auteur © Sophie LAUZON


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