Louise Bourgeois, une enfance choisyenne pour une oeuvre internationale

Intérêt
Le récent décès de Louise Bourgeois est l’occasion de rappeler l’importance de cette artiste, sculptrice et plasticienne, pour qui « La sculpture est le corps, mon corps est ma sculpture. » et dont les thèmes fondateurs explorent l’enfance, la sexualité et le corps pour constituer une œuvre unique.
Table des matières

1. Louise Bourgeois une enfance choisyenne pour une œuvre internationale

Quand Louise Bourgeois évoque Choisy le Roi ce n’est pas une ville dont elle parle et elle en parle souvent. Une maison à la rigueur et encore… Pourtant le nom de notre ville, elle le fait résonner à travers la planète partout où s’exposent ses œuvres. C’est d’elle-même dont elle parle. « Je suis mon œuvre » dit-elle.

Justement, parlons d’elle. Elle est née à Paris en 1911 le jour de Noël. Elle a sept ans lorsque sa famille s’installe à Choisy le Roi, sur les bords de Seine, avenue de Villeneuve St Georges. Son père restaure des tapisseries anciennes et sa mère s’ingénie à camoufler les allusions grivoises des dites tapisseries destinées aux riches mais pudibonds clients américains. A onze ans elle participe à l’activité familiale par des travaux d’aiguille. Mais un fait marquera sa jeune conscience pour toujours. Ses parents lui ont donné une gouvernante, une jeune anglaise qui ne l’aime pas, Sadie, qui est la maîtresse de son père avec, semble-t-il, la souffrance silencieuse de sa mère. Cette mère à laquelle elle est très attachée et qu’elle figurera curieusement sous la forme d’une araignée géante. Quand, en plus, elle apprendra que sa sœur aînée couche avec le voisin, elle confiera : « j’avais une révulsion pour tous, surtout pour des raisons érotiques ». Œdipe trahi ? Qui sait… Elle peut-être… qui tuera maintes fois son géniteur dans des œuvres ou installations insolites. En particulier on a pu le voir lors de la dernière exposition de ce printemps à Beaubourg. La visite, c’est bien simple, commence par Cell (pour cellule), Choisy (1990-1993), l’une des fameuses cellules grillagées conçues par l’artiste pour exorciser douleurs et traumatismes. La maquette de la très bourgeoise maison de famille de Choisy-le-Roi où elle vivait, enfant, attend la sentence d’une guillotine grandeur nature suspendue au-dessus d’elle. D’entrée, dans ce style baroque qu’elle affectionne, l’artiste balance que les gens se guillotinent à l’intérieur des familles. Que le passé est guillotiné par le présent. Encore qu’on ne fasse pas table rase du passé comme cela… C’est lors d’un déjeuner familial dit-elle dans une interview qu’un fait la conduira vers la sculpture. Son père découpe une forme de fillette dans une peau de mandarine et déclare en riant à la tablée « C’est Louise, elle n’a que des filaments blancs entre les jambes ! » Un peu plus tard, au cours d’un repas, Louise sculpte à son tour un bonhomme en mie de pain, puis, à l’aide d’un couteau, en coupe les membres. « C’était là ma première solution sculpturale » avouera-t-elle.

La vie continue et, bonne élève au lycée Fénelon, elle s’imprègne de la physionomie de ce lycée et de ce qu’elle y vit et voit. Elle subit la vexation d’être retirée du lycée alors qu’elle est excellente élève (parce que née fille pense-t-elle) mais subit aussi la violence féminine qu’elle exprime face à cet univers carcéral où les vestiaires sont des cages, monde féminin, hypocrite et policé, et puis le rapport au père comme un clin d’œil, au sujet de cette statue d’Œdipe guidé par Antigone d’une façon vaguement incestueuse et qui trône au bas d’un escalier dont la rampe en fer forgé forme une frise de pénis... raconte-t-elle dans une confession à Mâkhi Xénakis une confidente, elle-même artiste, dans un livre titré « L’AVEUGLE GUIDANT L’AVEUGLE ». Elle reviendra au lycée Fénelon et obtiendra son bac puis tentera des études de mathématiques à la Sorbonne pour, dit-elle, «  la géométrie et le sens de l’ordre qu’elle me donnait »

Mais l’algèbre la fait changer de route. « L’incertitude de la géométrie non euclidienne dit-elle m’ont fait choisir la certitude des sentiments ». Elle s’inscrira ensuite à l’école des Beaux arts, fréquentera diverses académies parmi lesquelles La Grande Chaumière où elle suivra les enseignements, entre autres, de Fernand Léger qui décèlera, dit-il, ses talents de sculpteur.

En 1938 elle rencontre l’historien d’art Robert Goldwater qu’elle épouse et elle part vivre aux Etats-Unis. Elle aura trois enfants. Elle présente sa première exposition personnelle à New York en 1945 mais c’est en 1947 qu’apparaît la première « femme-maison » qui constituera un thème récurent tout au long de son œuvre. C’est cette maison de Choisy le Roi qui la tourmente…C’est un corps de femme surmonté d’une maison à la place de la tête comme si cette maison occupait toutes ses pensées, maison familiale qui contient tous les souvenirs mouvementés de l’enfance, l’enfermement domestique ou la promiscuité fascinante… Cette relation femme-maison fera d’elle un mythe du féminisme aux Etats-Unis. C’est sur le toit de son immeuble, à New York dans les années 50 qu’elle réalise ses premières sculptures. Sa nostalgie de la France lui fait dresser des sortes de totems qui représentent ses proches restés au pays. Elle les charge de ses affections au double sens du terme et de ses manques. C’est la préfiguration de la signification de la plus grande partie de son œuvre. Les critiques d’art la classent dans les inclassables tant elle a exploré de chemins de traverses, utilisé de matériaux divers. De la peinture à la gravure dont on dit qu’elle ne grave pas mais qu’elle entaille, de la sculpture sous toutes ses formes statiques, mouvantes, suspendues, aux installations les plus diverses. « Ma force vient du fait que je me suis toujours opposé au courant du moment » nous dit-elle. Mais toutes ses créations sont à la fois introspection, souvenirs qui surgissent par bouffées et qui génèrent des créations dans l’urgence, quitte à y revenir plusieurs années après. Elle aborde avec une franchise candide la sexualité dans ses aspects les plus crus, formes, suintements, humeurs diverses. Est-ce une revanche qu’elle prend sur sa gouvernante, Sadie, au prénom dont elle fait un programme… ? Sa première exposition en France aura lieu en 1985, organisée par la galerie Maeght Lelong.

Mais Revenons à Choisy le Roi et sur son désir d’y voir une de ses œuvres comme une trace sur son parcours artistique. Cette idée qui a trouvé de l’écho à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) fera son chemin avec le soutien choisyen actif du Service Municipal d’Art Plastiques et de sa directrice Marianne Montchougny. Il fallait surmonter les problèmes financiers et la Commune de Choisy le Roi n’était pas en mesure d’y contribuer. En effet le prix de l’œuvre s’élève à 750 000 F rapporte « Le Parisien » édition du Val de Marne du 10 avril 1996. La Commune accompagnera cependant fortement l’installation de l’œuvre, sa promotion avec, en particulier une exposition à la bibliothèque Aragon et assurera son entretien. En « dépôt » à Choisy le Roi, elle reste propriété de l’Etat, et c’est, à l’époque, la seule création monumentale de Louise Bourgeois, en France, dans le domaine public.

L’artiste, comme à son habitude, déconcertante dans son inspiration, fait référence à la maison, plus exactement au nid. Le nid…comme une antithèse de sa maison de Choisy. Et pas n’importe quel nid, celui de la fauvette couturière comme pour rappeler les travaux d’aiguilles de la petite fille qu’elle était. Cet oiseau, très élégant et familier de tout le sud-est asiatique doit son nom à son étonnante technique pour construire son nid. Il perfore de son bec aigu les bords d’une ou deux grandes feuilles d’un arbuste et les coud en utilisant des fibres végétales, des soies d’araignées ou des cocons d’insectes.

L’oeuvre se compose de deux masses en fonte d’aluminium de 100 et 86 kg, suspendues primitivement à un vénérable tilleul du parc de la Mairie. Si vénérable d’ailleurs qu’il ne résistera pas à la tempête de fin 1999 et il ne fut, hélas, pas le seul dans ce si joli jardin public. Est-ce pour donner raison à un promeneur interrogé par « Le Parisien » et qui déclare : « C’est assez bizarre. Personnellement je ne suis pas très rassuré. Ils ont l’air lourd ses œufs ; alors, le jour où il y aura un peu de vent, je ne viendrais pas me promener ici. Je n’ai pas envie qu’un de ces engins me tombe dessus ». Un platane un peu moins vulnérable l’accueillera à nouveau. L’ensemble est intitulé « LES BIENVENUS ».


2. Entretien


Ecoutons l’entretien qu’elle a eu en février 1996 avec son assistant Jerry Gorovoy et Marie-Laure Bernadac conservateur, commissaire de l’exposition de ce printemps à Beaubourg :

Louise BOURGEOIS : « Nous allons essayer d’élaborer ensemble une présentation des bienvenus pour expliquer ce que l’oeuvre veut dire et lui donner un sens. Elle se trouve dans le parc de la mairie et s’adresse à de jeunes mariés : la cérémonie vient d’avoir lieu et il s’agit de prendre des photographies de l’évènement. Les deux mariés vont aller s’installer sur le banc en dessous de cette pièce qui les protège et qui leur fait comprendre que nous sommes tous heureux pour eux. Qui va se marier à Choisy ? Peut-être des émigrés venant des quatre coins du monde : ils vont avoir une carte d’identité différente qui va garantir que le produit de ces mariages, les enfants, seront français. Or, je peux facilement m’identifier à une émigrée car je me suis retrouvée dans cette situation quand je suis arrivée en Amérique. Je suis bien consciente de cette question : êtes-vous les bienvenus ou êtes-vous des étrangers dont on veut se débarrasser ? Par conséquent c’est une chose qui a des implications politiques : mon but est ici de célébrer des gens qui s’aiment et qui sont aimés. Je participe aujourd’hui à cette célébration parce que j’ai passé les premières années de ma vie à Choisy au 4, avenue de Villeneuve-Saint-Georges. Mon enfance en France a formé ma psychologie d’adulte et donc mon art.»

QUESTION : l’œuvre est-elle suspendue ? S’agit-il d’un nid ?

Louise BOURGEOIS : Le fait de suspendre l’oeuvre dans un arbre suppose qu’un mariage est une chose fragile qui tient à un fil. Cet objet qui a l’air d’un gros cœur implique une certaine attitude celle d’un amour pur et simple. Tout mariage suppose équilibre, tendresse et confiance.


QUESTION : Il semble qu’une des deux formes soit mâle l'autre femelle...

Louise BOURGEOIS : C’est évident. Ca se voit. C’est une entité de deux êtres humains qui quelquefois se regardent, qui tournent comme nous tournons tous psychologiquement toute la journée. Nous avons des humeurs, des degrés d’affection, nous avons des degrés de révolution, mais nous sommes toujours là ensemble, on passe sa vie à avoir la possibilité de se regarder et de s’aimer.

QUESTION : Que peut-on dire sur la forme en spirale ?

Louise BOURGEOIS: Ce n’est pas complètement une spirale. C’est une chose qui tourne vers la gauche, atteint un point de stabilité puis tourne vers la droite ; les deux personnages du couple se regardent sont dos à dos, ne se regardent plus, puis se regardent de biais, car il y a beaucoup de façons de s’entendre, de contempler un paysage et de voir les choses. Fin de l’entretien.


Une petite remarque en passant. L’œuvre n’a pas plu à tout le monde. Un mystérieux « Front de libération du tilleul », pendant quelque temps, punaisa nuitamment de véhémentes protestations sur le dit tilleul. Est-ce que je m’avance beaucoup en disant que pour certains de nos compatriotes la culture artistique s’est formée avec le calendrier des postes, cela dit sans mépris ni pour les usagers de service public ni pour ses agents, les dévoués facteurs.

Ecoutons maintenant le maire de Choisy, Louis Luc, lors de son discours d’inauguration le 10 avril 1996 : «… La fonction de maire suppose le devoir de modifier, d’améliorer, d’anticiper. Tenter de comprendre les audaces, les recherches dans tous les domaines de la vie et, bien sûr, dans celui des arts est nécessaire parce que l’être humain, irrésistiblement, éprouve un besoin de progresser d’anticiper et, oserais-je le dire, de rêver. Aussi devons nous remercier cette fillette de 85 ans de nous avoir donné une occasion supplémentaire d’accomplir pleinement notre rôle en accueillant dans notre cité l’œuvre qu’elle lui destinait, en donnant sa place à l’artiste qu’elle est, en acceptant d’écouter sa chanson particulière. Louise Bourgeois a grandi à Choisy le Roi et cela n’est pas sans importance parce qu’elle-même dit : « Toute mon inspiration provient de mon enfance, de mon éducation ». Elle ajoute : « Je ne suis ni à la recherche d’une image ni d’une idée ; je veux créer une émotion, celle du plaisir, du don, de la construction ». Voilà pourquoi sa sculpture où la prépondérance va au corps humain, donc à l’être humain, dans ses aspirations et difficultés à vivre fait écho si fort à notre temps ; elle en partage les turbulences, la cruauté, l’ironie et l’espoir… ». L’adjoint à la Culture d’alors déclarait : « Ces sculptures seront le symbole d’une cité accueillante et tolérante mais fière d’elle-même, qui ne renie pas son passé, ouverte sur l’avenir, apte à décider de son destin, déterminée à agir contre les exclusions et les violences de toute nature ».

En octobre 2000, Hélène Luc, alors sénatrice du Val de Marne et Conseillère Générale de Choisy Roi qui a obtenu un rendez-vous avec l’artiste, se rend à New York pour « LA MARCHE MONDIALE DES FEMMES ». Ecoutons- la : « Je prends un taxi, j’ai du retard, je suis anxieuse. Je suis heureuse mais j’ai peur de ma trop grande émotion. Elle est assise à son bureau avec un verre de coca. Il y a là de nombreux invités, artistes pour la plupart. Elle écrit sur un carnet : « Hélène Luc veuve de Louis Luc maire de Choisy le Roi ». Elle me dit : « je vous attendais, je savais que vous viendriez. Asseyez-vous ». Nous nous embrassons puis nous visionnons la cassette d’inauguration des Bienvenus. Louis Luc fait son discours Il est très heureux d’accueillir les Bienvenus, fier d’avoir compté une telle citoyenne dans notre ville quand elle était enfant… Je pleure beaucoup (Louis Luc est décédé brutalement en juillet 1996 NDLR) mais je ne veux pas en perdre une seconde… Elle s’adresse à ses amis musiciens et leur demande de composer un morceau de musique car, dit-elle, Hélène est triste. Le flûtiste se met à jouer. Sa musique est mélancolique, je le serre dans mes bras et je l’embrasse. J’explique les raisons de ma présence à New York. Louise Bourgeois me dit que c’est très bien et ajoute : je suis féministe. Il faut que les femmes puissent donner tout leur talent dans tous les domaines ».

Il est temps de conclure. Je vais le faire par un emprunt à la revue Beaux Arts de novembre 1992, je cite : « Louise Bourgeois pourrait bien avoir inventé un genre inédit dans l’histoire de l’art moderne : la sculpture autobiographique. Avec un sens accompli de l’ironie et de la tragi-comédie, elle nous livre depuis 50 ans la panoplie toujours recommencée de ses trophées personnels et élabore, ce faisant, l’une des œuvres les plus dérangeante de ce siècle ». Mais, à l’artiste le dernier mot, et je la cite : «…si vous ne pouvez vous résoudre à abandonner le passé alors vous devez le recréer. C’est ce que j’ai toujours fait ».


3. Sources

  • International Herald Tribune – Michael Kimmelman : 1° septembre 1992.
  • Revue « Beaux Arts » : janvier 1989 et novembre 1992 – Stuart Morgan.
  • Louise Bourgeois – estampes : Bibliothèque Nationale : janvier 1995.
  • Actualités de la Bibliothèque Nationale : janvier – mars 1995.
  • Louise Bourgeois : chronique d’une commande publique avril 1996 (DRAC Ile de France).
  • Collection particulière : Louis Luc – discours d’inauguration : 10 avril 1996.
  • Le Parisien édition du Val de Marne : 10 avril 1996.
  • Télérama – Catherine Firmin-Diot : 3 janvier 2001.
  • En direct avec Hélène Luc : bulletin de janvier 2001.
  • Choisy Information – bulletins municipaux : mars et avril 1996.
  • Internet : 608 000 signalisations.

Colloque « CLIO 94 » novembre 2008 : « LES ARTISTES DANS LE SUD-EST PARISIEN »



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Droits d'auteur © Photos de A. MORIN - Collection « Choisy »


4. Actualité

Louise Bourgeois, disparue en mai 2010, a fait l’objet d’une exposition à la Maison de Balzac (47, rue Raynouard, Paris XVIème) à Paris jusqu’au 6 février 2011. Elle avait coutume de dire, à l’instar de Gustave Flaubert, : « Eugénie Grandet, c’est moi. » Quelques jours avant sa mort, elle travaillait à ses peintures, gravures ou broderies pour compléter le trousseau de l’héroïne de Balzac. Une exposition qui permit de mieux comprendre Louise Bourgeois, bien sûr, mais aussi Eugénie Grandet.




Sujets Notice biographique
 
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