Little Big Man de Arthur Penn

Intérêt
En 1970, avec Little Big Man, Arthur Penn remettait en question l'histoire « officielle » des Etats-Unis dans leur rapport avec les Indiens et, en pleine guerre du Vietnam, poussait à établir de fécondes correspondances entre les deux époques. Ses armes ? Un humour corrosif qui n'exclut pas la gravité, voire le tragique, en un mélange détonant des genres.


Table des matières

1. Analyse


On l'aura compris dès les premières images, Arthur Penn sème la confusion et propose ironiquement un personnage de Candide au Far West, sans cesse malmené au cours de ses picaresques aventures, et dont l'éducation est foncièrement négative en ce qu'elle anéantit les illusions de l'adolescence pour qui accède l'âge adulte, présenté ici comme le fossoyeur de tout idéalisme. C'est d'ailleurs fort logiquement que le film élude volontairement la vie d'adulte de Jack Crabb - on le retrouve, à la fin du film, devenu ce vieillard de 121 ans que l'on nous a très brièvement présenté au tout début. - sans que l'on sache ce qu'il est devenu entre l'épisode qui suit la bataille de Little Big Horn et sa présence dans un hospice pour vieillards.

Cette éducation si particulière commence par une vie naturelle, celle du Bon sauvage - sur laquelle dissertaient les Philosophes du XVIII° - qu’il mène auprès des Cheyennes lors de sa captivité. Elle nous est montrée, malgré ses limites, pleine de bons sens, réaliste, pratique et finalement génératrice de joies.

Elle se poursuit, lorsqu’il est de retour chez les Blancs, par l’enseignement obligé des préceptes religieux et moraux hypocritement bafoués par Mme Pendrake («Bénissez, Seigneur, nos cœurs purs et . nos mains chercheuses», a-t-elle coutume de prier.) Elle se complète avec Merryweather le charlatan qui professe crûment de son côté que, pour résumer, «Commerce et Crédulité sont les deux mamelles des Etats-Unis» et - sa raison de vivre étant de tromper - n’a même pas conscience qu’agissant ainsi, il s’automutile (superbe métaphore des Etats-Unis !). Ce que la faillite d’Olga (au pays de la libre-entreprise !) confirme ironiquement. Elle s’achève enfin au cours de sa découverte de l’Ouest mythique au hasard de ses rencontres avec les figures légendaires du western - de Tom Mix à Buffalo Bill en passant par le général Custer - ; ce qui permet à Arthur Penn d’évoquer, fort allusivement, les westerns classiques de John Ford que sont La Chevauchée fantastique (1939) et La Poursuite infernale (1946). Cette rééducation blanche le conduit d’abord de surprises en étonnements, puis de déceptions en désillusions.

Toute cette première partie du film manie l’humour et l’ironie et propose une suite de péripéties dont la vivacité et l’allégresse permettent de rendre dérisoire cette imagerie d’un Ouest mythique trop longtemps véhiculée par l’Histoire officielle des Etats-Unis et que le cinéma hollywoodien avait fait sienne en la célébrant à longueur de films. (1) On y rencontre une savoureuse galerie de portraits joliment croqués par le réalisateur dans son style primesautier : qu’il s’agisse de Mme Pendrake, du charlatan, de Bill Hickock, de Buffalo Bill, de Custer, etc. On apprécie d’ailleurs les apparitions récurrentes de ces figures au cours du déroulement du récit qui permettent, certes, d’insister sur les caprices du destin, mais aussi de retracer l’évolution des personnages et, ainsi, de mieux montrer l’effet du déterminisme des caractères. La femme du Pasteur, Mme Pendrake, qui nous était apparue en pleine contradiction, déchirée entre sa sensualité et son rigorisme religieux, se révèle, lors de sa réapparition dans la vie de Jack Crabb vers la fin du film, plus en accord avec elle-même : devenue prostituée (ce qu’explique une sensualité débridée), elle aspire toutefois à la respectabilité et ambitionne le statut de femme de sénateur (ce qui confirme son goût de la respectabilité d’ex-femme de pasteur). Pour ce qui est des autres personnages, on retrouve cette même impression que leurs destins sont conformes à ce qu’ils étaient vraiment.

Le film de Penn prend ainsi, dans une seconde partie, sa véritable dimension : Jack Crabb est moins un personnage acteur du film qu'une sorte de spectateur qui assiste à l'enchaînement inéluctable des événements, et, notamment, au massacre prévisible, voire programmé, des Indiens par les Blancs et les Tuniques bleues. Un massacre économique comme le démontre la représentation d'un Buffalo Bill en « Exterminateur de bisons », alors que ces derniers constituent la nourriture des Indiens. Un massacre, bien sûr, en forme de génocide des Indiens dits sauvages par l’Homme blanc prétendu civilisé. Bien avant celui de Kevin Costner (Danse avec les Loups, 1990), le regard dénué de complaisance porté par Arthur Penn sur la Conquête de l’Ouest rétablit la vérité historique et ouvre ainsi la voie à un Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest, 1969) [1] ou, plus près de nous, à un Clint Eastwood (Impitoyable, 1992) [2]. (2) Face à son impuissance à se venger de Custer responsable de la mort de sa famille indienne, Jack Crabb sombre dans la déchéance, cherche à s'évader en retournant à la Nature et songe au suicide.

On ne peut enfin s'empêcher, à mesure que se dévoile implacablement la révélation de la face cachée de l'Ouest, de lire le film comme le reflet même de l'actualité des Etats-Unis à l'époque de sa réalisation : l'année 1971 (l'âge - 121 ans - de Jack Crabb nous renvoie précisément à 1850 et établit un lien temporel entre les deux époques ainsi comparées). Alors, les Vietnamiens ont remplacé les Indiens ; les Hippies, tel Jack Crabb, se révoltent vainement contre la guerre et l'injustice ; les mêmes mensonges dissimulent les mêmes intérêts sordides ; le même désespoir est le lot de la jeunesse américaine responsable. Il convient toutefois de faire un sort au général Custer dont Penn propose un portrait des plus féroces : narcissique, méprisant, paranoïaque, ridicule et dangereux, arrogant belliciste et sourd aux arguments de ses lieutenants, il fait penser, bien sûr, au Nixon de la guerre du Vietnam. Le spectateur songe même, aujourd'hui, à l'actualité la plus brûlante.

«Ceci est l’histoire des Etres humains à qui on avait promis une Terre éternelle» explique Jack Crabb au reporter à qui il confie ses souvenirs. Une promesse non tenue de plus. Un mensonge de plus. Mais, au-delà de l’aspect historique - et c’est l’une des dimensions du film - n’est-ce pas le propre de toute vie que d’anéantir les rêves ?. Le vieux visage parcheminé de rides de Jack Crabb que présente en un long plan fixe final la caméra de Penn dit assez que la vie est un naufrage.

En guise d’épilogue... Le vieux chef indien ne mourra pas. Les siens ont été exterminés, mais il est condamné à leur survivre. A vivre ?!


NOTES :

(1) « La démarche du film a consisté, en démythifiant un chapitre clé de l’Histoire de l’ouest et donc des Etats-Unis, à amener le spectateur à regarder avec suspicion tous les autres chapitres de cette histoire. Il est évident qu’à travers Custer, c’est le mythe de l’Amérique même qui est représenté, le mythe de la conquête de l’Ouest justifiée comme répondant à la destinée, au devoir de l’homme blanc. Et si la réplique de Custer après l’un de ses exploits sanglants («L’histoire confirmera la grandeur et la beauté morale de notre action») s’est avérée longtemps exacte, c’est tout simplement parce que cette Histoire a été écrite par les hommes blancs qui avaient bénéficiés de ladite action ! » Arthur Penn (Entretien, 1971)

(2) On pourrait mentionner, bien qu’il ne soit pas un western, le film de Francis Ford Coppola, Apocalypse now (1971) [3], dont le propos rejoint celui du film d’Arthur Penn dans la même dénonciation de l’impérialisme de son pays.


2. Synopsis


De nos jours, âgé de cent-vingt-et-un ans, Jack Crabb raconte sa vie. Enfant, il a échappé au massacre des siens par les Indiens et a été emmené en captivité par les Cheyennes qui l’élèvent, jusqu’à ce que les Blancs se le réapproprie à son adolescence. Un pasteur et son épouse entendent alors lui donner l’éducation chrétienne qui lui fait défaut. Mais Mme Pendrake a une vision très sensuelle de ce qu’est l’éducation d’un jeune homme. Jack Crabb, lancé désormais dans la vie exerce différents métiers avec le même insuccès. Il finit par se marier, perd son épouse mais retrouve les Cheyennes chez qui il prend femme. La bataille de Little Big Horn orchestrée par le sanguinaire général Custer lui fait connaître l’horreur. Dès lors, il n’aura de cesse de se venger. Mais il n’arrive pas à assassiner Custer, connaît l’humiliation, puis la déchéance de l’ivrognerie, enfin le désespoir et la tentation du suicide... Mais peut-on laisser les fous et les assassins avoir la maîtrise des événements ?...


3. Fiche technique


  • Réalisation : Arthur PEN.
  • Année : 1970.
  • Scénario : Calder WILLINGHAM, d’après le roman Mémoires d’un visage pâle de Thomas BERGER.
  • Directeur de la photographie : Harry STRADLING Jr (Technicolor).
  • Direction artistique : Dean TAVOULARIS.
  • Musique : John HAMMOND.
  • Production : Stuart MILLAR -Cinema Center Films.
  • Distribution : Société Nouvelle Prodis.
  • Durée : 147 minutes.

Distribution :

  • Jack Crabb : Dustin HOFFMAN.
  • Merryweather : Martin BALSAM.
  • Mrs Pendrake : Faye DUNAWAY.
  • Le général George Armstrong Custer: Richard MULLIGAN.
  • Sunshine : Amy ECCLES.
  • Wild Bill Hickok : Jeff COREY.
  • Old Lodge Skins Chief : Dan GEORGE.
  • Olga Crabb : Kelly Jean PETERS.
  • Caroline : Carol ANDROSKY.
  • Little Horse : Robert LITTLE STAR.
  • Younger Bear : Cal BELLINI.


4. Edition DVD zone 2


Image : 2.35 : 1 L’image, qui n’est pas sans défaut dès les premières minutes, s’améliore très vite et présente, au final, une qualité digne de la restauration. Un bon travail sur ce film ancien ! Son : anglais DD 5.1 ; français DD 2.0 - Sous titres : français et anglais. Le son annoncé en DD 5.1 est en fait, pour l'essentiel, un mono. Seul un bref passage, sur la fin, présente une certaine ampleur. Décevant ! Suppléments : l’édition est des plus succinctes puisqu’elle ne propose AUCUN supplément !!! Regrettable.




Les droits de ce document sont régis par un contrat Creative Commons

et plus précisement par le contrat Creative Commons Paternité - Partage des Conditions Initiales à l’Identique Licence France 2.0 de Creative Commons, plus connue sous le nom de "CC-BY-SA".


Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. Bande annonce





 
Évaluation 87.50 %
Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-10-24 12:58:02




Découvrez nos contenus

par catégories

par mots-clés

par dates d'ajout et de modification

Index alphabétique

Partagez vos connaissances !
Pour publier durablement et librement sur Internet, contactez-nous.





/a>