Les Vieux de Jacques Brel

Intérêt
Cette chanson-poème de 1963, l’une des plus célèbres du répertoire du chanteur, est représentative de son talent à concentrer toute une vie dans une situation particulière révélatrice de l’existence.


1. Texte


Les Vieux

Les vieux ne parlent pas ou alors parfois seulement du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux
Chez eux ça sent le thym le propre la lavande et le verbe d’antan
Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier
Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s’ils tremblent un peu est-ce de voir vieillie la pendule d’argen
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non qui dit je vous attends


Les vieux ne rêvent plus leurs livres s’ensommeillent leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s’ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux l’enterrement d’une plus laide
Et le temps d’un sanglot oublier toute une heure la pendule d’argent
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non et puis qui les attend


Les vieux ne meurent pas ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent la main ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l’autre reste là le meilleur ou le pire le doux ou le sévère:Cela n’importe pas celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d’argent
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non qui leur dit je t’attends
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend


Jacques Brel (Seghers p.145) Editions Musicales Pouchenel, Bruxelles.


2. Analyse


Les vers sont composés de 18 syllabes et comportent une double césure. La forme écrite choisie traduit ainsi parfaitement le lent et inexorable cheminement des vieillards vers la mort, que la musique, par son rythme lent, ne fait que renforcer, suscitant une émotion toute en retenue.

Une lente marche vers la mort

Cette avancée vers la fin se fait selon le mode négatif : la répétition, voire l’accumulation, des « ne…pas »/ « ne…plus »/ « ne…que »/« non » signalent la perte progressive des possibilités physiques (tremblement et quasi immobilité ; voix brisée et yeux larmoyants), intellectuelles (lecture délaissée et piano abandonné) et morales (disparition des illusions et réduction des sentiments). Des négations renforcées par l’emploi, à six reprises, de l’adverbe « trop » pour traduire l’usure d’une vie qui n’est plus qu’une survie et donne le sentiment d’être de « trop », précisément. Ainsi Jacques Brel insiste-t-il, par le procédé de la négation, sur la perte, désormais, de tout ce qui donne une raison de vivre tout en insistant, à l’inverse, par l’utilisation de «  trop », sur l’excès de ce qui interdit une vie décente.


Les vieux se retrouvent donc plongés dans une solitude et un abandon que renforce le procédé de l’antithèse (« Paris/province » ; « même riches ils sont pauvres » ; « peur de se perdre et se perdent pourtant ») dans la mesure où s’ajoutent le sentiment d’une incapacité à vivre et une impuissance à penser autrement qu’à l’écoulement du temps. Il est d’ailleurs à noter que la chanson-poème évoque surtout le passé (« hier » ; « d’antan ») quand le présent n’est montré que comme un vain pis-aller (« traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin »). Un présent qui s’accompagne d’une réduction progressive de l’espace utilisé (« Du lit à la fenêtre puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit ») qui conduit à une immobilité annonciatrice de la fin.


Une portée universelle


La chanson-poème est donc construite comme un drame, celui de l’existence humaine réglée par le temps, figure centrale du texte, personnifié par l’Horloge. Chaque fin de strophe revient comme un leitmotiv sur

                      « (…) la pendule d’argent
                          Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non »

Le salon, ordinairement lieu de vie, de réception et de convivialité, n’est plus « habité » que par l’obsession d’un temps équivoque en ce qu’il affirme la vie (« oui ») pour en nier aussitôt l’espoir qui lui est lié (« non ») en une sorte de scansion malicieuse et tragique. Ce que renforçait, sur scène, le chanteur Jacques Brel par une gestuelle explicite des bras, de droite à gauche, mimant tout à la fois le double mouvement du balancier de l’horloge et celui de la faux de la Mort (nommée « la Faucheuse » depuis le Moyen-Age).

C’est pourquoi le Temps, maître de toute chose, interpelle directement. Le choix et l’ordre des pronoms personnels sont révélateurs : « je vous attends » ; puis « qui les attend » et « je t’attends » ; enfin « nous attend ». Le passage progressif du particulier au général, de l’individu au genre humain met ainsi l’accent sur la condition humaine que nous partageons avec « les Vieux ». Une façon de rappeler que leur sort sera le nôtre.

Cette chanson-poème, alors l’une des plus demandées de son répertoire, est révélatrice du talent de l’auteur-interprète qu’était Jacques Brel : donner à une simple chanson une portée universelle en agençant texte, mélodie et jeu de scène saisissant pour faire passer un souffle de compassion humaine dramatique.



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Droits d'auteur © Henri Philibert-Caillat


3. Illustration sonore





Catégorie (1) Chanson 
 
Catégorie (2) Musique 
 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-07-16 09:47:31




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