Le Procès de Franz Kafka (L'appareil judiciaire dans)

Intérêt
Cet exposé vise à analyser les rouages de l’appareil judiciaire tel qu’il apparaît dans Le Procès et qui conduisent le personnage, Joseph K..., d’une arrestation incompréhensible à une fin absurde.


Table des matières

1. Une vie bouleversée par une justice « absurde »


Il s’agit de l’histoire d’un certain « Monsieur K… » arrêté un beau matin sans qu’on lui en précise les raisons. K… est, en effet, arrêté inopinément par deux inspecteurs qui s’introduisent chez lui. Aux questions que leur pose K… (« Qui êtes-vous ? » « A quel service appartenez-vous ? » « Pourquoi suis-je arrêté ? »), le brigadier et les gardiens opposent leur ignorance et lui font comprendre qu’ils ne font qu’exécuter des ordres (« Vous êtes arrêté, c’est ce qui est sûr, je n’en sais pas davantage. » p.59/ « Vous êtes arrêté, certainement, mais cela ne vous empêche pas de vaquer à votre métier. Personne ne vous interdira de mener votre existence ordinaire. » p.63) Ainsi que l’affirme alors Mme Grubach, l’arrestation de K… est donc très différente de celle d’un assassin ou d’un voleur. Il n’empêche que, désormais, K… va devoir affronter un appareil judiciaire aussi incompréhensible que l’est son arrestation.

Il a beau essayer de se disculper d’une faute qu’il ignore avoir commise devant un juge introuvable et dans un environnement inexplicable, tous ses efforts restent vains, et il meurt finalement poignardé dans une carrière.


2. Les « lieux » de la justice


L’immeuble qui abrite la Justice est située dans un quartier misérable : « La maison était assez loin, elle avait une façade extraordinairement longue et une porte de formidables dimensions. » K… subit son premier interrogatoire dans une petite pièce au plafond si bas que l’on manque d’air et que la position courbée semble s’imposer : « Beaucoup d’entre eux avaient apporté des coussins qu’ils avaient mis entre leur tête et le plafond pour ne plus se cogner le crâne. » (p.97) L’air qui règne dans la pièce paraît épais ; la poussière abondante et la pénombre règne. L’odeur des poutres chauffée par le soleil et celle du linge des locataires font naître chez K… un malaise qui le conduira jusqu’à l’évanouissement. Par ailleurs, les différents bureaux qui relèvent de l’institution sont dispersés à travers la ville, en des points très éloignés les uns des autres, de sorte que K… a l’impression d’être enfermé au cœur d’un réseau oppressant qui laisse planer une menace de tous les instants. L’environnement, dans son ensemble, évoque le malaise : laideur, saleté et anonymat se conjuguent pour donner à la justice un décor de salles, de bureaux et de greniers à archives particulièrement sordide et repoussant.


3. La hiérarchie


Mal organisée et arbitraire, la justice vise à réduire l’homme à sa seule fonction. Une hiérarchie rigide et bureaucratique interdit tout fonctionnement au service du plaignant.

A la base se rencontrent les fonctionnaires subalternes relevant du cadre exécutif ou administratif. Les inspecteurs exécutifs, corrompus, exercent leur fonction sans le moindre respect pour l’accusé et se bornent à exécuter, de la façon la plus mécanique, les ordres qu’ils reçoivent. Le brigadier se montre autoritaire et ordonne péremptoirement alors qu’il ignore tout du détail de l’affaire. On note qu’un seul gendarme en uniforme se trouve dans les bureaux judiciaires. Le bourreau représente « l’élément correcteur » des défauts de la justice ! Les employés du cadre administratif ne sont pas plus avenants ni compétents. D’une façon générale, les fonctionnaires qui travaillent dans les bureaux sont indifférents et se désintéressent d’un travail trop parcellaire. L’huissier montre quelque égard pour K…, mais il est sous l’autorité souveraine du juge d’instruction qui s’occupe de l’affaire de K… et ne connaît même pas le métier qu’il exerce et va jusqu’à le prendre pour un autre ! Il est par ailleurs corrompu : il lit des livres obscènes et courtise la femme de l’huissier. L’avocat de K… est méprisé par les hauts fonctionnaires et s’efforce de dominer les accusés en les maintenant sous le joug de ses promesses d’aide. Il n’est qu’un donneur de conseils et se montre peu utile, voire inefficace. Sa maladie n’est que la métaphore du désordre malsain de la justice. Quant à la Haute Cour, elle est inaccessible et le tribunal supérieur n’apparaît jamais : K… ne rencontrera pas le juge. Dès lors, l’accusé ne peut avoir affaire qu’avec les fonctionnaires subalternes dont le travail semble avoir pour seul effet de retarder la procédure. Il reste à K… la présence des auxiliaires représentées par les femmes (Leni et la laveuse) et le peintre…


4. Le fonctionnement de la justice


La justice subalterne montre, page après page, ses limites. Elle est tour à tour mal organisée, arbitraire, formaliste et autoritaire. Ainsi K… est bien convoqué à une date et en un lieu précis, mais sans la moindre mention d’heure. La pièce dans laquelle il est interrogé est l’objet d’un tumulte qui nuit, à l’évidence, à la sérénité de l’entretien : « (…) Les bruits et les rires viennent de tous les côtés de la pièce encombrée. De temps à autre, des applaudissements ou des rumeurs retentissent. » (pp.97-109) Le juge d’instruction n’essaie même pas d’écouter K… Mieux, en guise de réponse aux demandes légitimes de renseignements de l’accusé, le juge semble l’éconduire en lui précisant qu’il n’a pas à s’intéresser à l’affaire en question puisque la justice est mandatée pour cela. Par ailleurs, il ne connaît pas les données précises concernant l’affaire. Surtout, il prend K… pour un autre accusé. On découvre que K… et son avocat sont tenus dans l’ignorance de l’acte d’accusation et, plus généralement, des dossiers le concernant. Souvent, le tribunal ne lit pas les requêtes et considère l’interrogatoire de l’accusé comme essentiel au détriment de l’instruction écrite. Quant à l’avocat, il ne s’adresse pas à son client ne serait-ce que pour éclaircir son dossier. Il se contente invariablement de se lancer dans de longs discours mêlant conseils creux et avertissements inutiles. Les débats ne sont ordinairement pas publiés. Dans la plupart des cas, les avocats n’ont pas le droit d’assister aux entretiens entre l’accusé et le juge d’instruction. Aussi doivent-ils interroger l’accusé aussitôt son interrogatoire achevé. Ce qui rend le commerce des fonctionnaires de la justice à la fois compliqué et très simple. Fait plus grave, l’avocat n’a parfois plus le droit d’assister son client. On lui renvoie, en effet, toutes ses requêtes considérées alors comme de simples morceaux de papier sans la moindre importance.

Toutes ces anomalies de fonctionnement ont pour effet de rendre la justice incapable d’accomplir la tâche qui est la sienne. C’est ainsi que l’acquittement- si difficile à obtenir (p.265) - ne peut être définitif mais simplement apparent. Autrement dit, il est toujours à craindre que le procès ne soit à recommencer un jour. D’autant plus que le principe de l’atermoiement illimité cantonne le procès « dans un petit cercle auquel on a artificiellement limité son action. » (p.269) Quant à l’acquittement réel – prononcé par le seul tribunal – qui permet la libération définitive de l’accusé, il est très rare, voire inexistant : « Dès que j’ai eu moi-même la possibilité d’aller au tribunal, je l’ai toujours utilisée, j’ai assisté à toutes les grandes séances, j’ai suivi autant que l’on peut un nombre infini de procès et, je dois l’avouer, je n’ai jamais vu un acquittement réel. » (p.259) L’arbitraire est ainsi érigé en deux ex machina et le roman de Franz Kafka décrit avec la plus grande minutie combien la justice n’est qu’un mot vide de sens. Le procès intenté à K… vise à révéler l’image d’un homme accusé par une société qui l’écrase, ignorant ce dont on l’accuse, qui l’accuse et pourquoi il est coupable.

Franz Kafka ouvre ainsi une perspective sur la portée métaphysique et religieuse du roman : qui est le juge ? Qui est l’accusé ? Que signifient les notions d’innocence et de faute ? (Cf. Le Procès [1])


NB : (1) Les numéros de page font référence à l’édition du Livre de Poche (Gallimard, 1962)

(2) Lire aussi, sur Libre Savoir, Le Procès : niveaux de signification [2] et Franz Kafka ou une Vie mise en œuvre [3]


5. Œuvres de Kafka


1912 : Regard
1913 : Le Soutier
1913 : Le Verdict
1915 : La Métamorphose
1919 : La Colonie pénitentiaire
1919 : Un médecin de campagne
1924 : Un champion de jeûne
1925 : Le Procès [5]
1926 : Le Château
1927 : Le Disparu/L’Amérique
1931 : Le Terrier




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Droits d'auteur © Ali NEFFATI (ancien élève de l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis), 1972.

Illustration en icône de cet article : maquette de Mario Prassinos pour un cartonnage de la Nrf (premier plat) : trad. d'A. Vialatte, éd. limitée, 1946.



Catégorie (1) Littérature allemande 
 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-10-19 08:35:02

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