Le Procès de Franz Kafka

Intérêt
Cette étude s'attache à montrer comment ce roman de Kafka, riche de multiples significations, s'impose comme une œuvre majeure de la littérature moderne.


Table des matières

1. ANALYSE


1.1. Introduction


Écrite au début du XX° siècle, l’œuvre de Kafka (1883-1924) influencera profondément et durablement la littérature occidentale. Et, notamment, l’école dite de l’ absurde représentée, chronologiquement, par Sartre (La Nausée, 1938), Camus (l’Étranger [1] , 1942) ou Beckett (En attendant Godot, 1957). Bien qu’appartenant à la première génération d’écrivains du siècle précédent, Kafka annonce, par les thèmes qu’il explore et les inquiétudes spirituelles qui sont les siennes, les préoccupations et les angoisses du siècle à venir : la solitude de l’homme dans un monde sans Loi supérieure, le face à face avec l’horreur de sa condition et la certitude d’un avenir incompréhensible et sans espoir.

Si l’on définit très schématiquement l’œuvre littéraire comme le reflet d’un tempérament et la traduction de l’expérience d’une vie, le Procès apparaît bien comme un roman riche en significations, déjà, sur ce qu’était Kafka. Un court résumé - emprunté à Max Brod (in Franz Kafka) - laisse le champ libre à toutes les interrogations concernant le contenu et les finalités de cette œuvre énigmatique à bien des égards : « Ce qu’a fait K..., le héros du Procès, nous ne le savons pas. D’après la morale bourgeoise, il est probablement innocent. On ne peut dire grand-chose ou peut-être rien à sa charge. Cependant, il est diabolique en toute innocence. Il a contrevenu de quelque façon aux lois d’une vie juste. Un tribunal mystérieux lui demande des comptes et finalement il est exécuté « la veille de son trente et unième anniversaire », dit le chapitre final. »

Une première similitude entre l’œuvre et l’auteur nous frappe : le héros du livre est désigné par la lettre K..., première lettre du nom de l’auteur, Kafka. Une seconde saute aux yeux : Kafka avait également trente et un ans, lorsqu’il commença le roman de son personnage K, âgé de trente et un an ans. Cette part autobiographique se précise lorsque l’on étudie la vie même de Kafka dont les événements connus fournissent aux investigations psychanalytiques un terrain fertile, comme l’ont montré les travaux pénétrants de Marthe Robert ( Présentation du Journal de Kafka).

Les grandes œuvres sont par ailleurs inscrites dans leur époque et l’on a pu considérer le Procès comme la mise en évidence prophétique des rouages désormais complexes d’une société moderne dans laquelle l’être humain ne serait plus perçu que comme un numéro dans un univers de plus en plus bureaucratique, concentrationnaire et oppressif. Le film éponyme qu’Orson Welles a consacré au roman (le Procès, 1963) met en images cette vision ; une vision que l’histoire récente de l’Europe, à travers le chaos nazi, ne ferait que confirmer.

Mais, au-delà des exemples d'ordre historique, le roman de Kafka, qui se présente comme une quête de sens privée de réponse, suggère d'autres implications, religieuses ou métaphysiques, celles-là.

Bref, les clés de l’œuvre sont multiples et Kafka lui-même semble inviter le lecteur à l’exégèse de son œuvre dans le chapitre clé de la Parabole devant la Loi, où coexistent des interprétations parfois contradictoires, mais également justes.


1.2. La dimension autobiographique


La valeur autobiographique du roman ne fait aucun doute et est même ouvertement revendiquée par Kafka dont le personnage est désigné par l’initiale K.... (K... comme Kafka, dirait-on au téléphone), tandis que le nom de la femme F.B. (ou Fraulein Bürstner) établit une référence explicite à Felice Bauer », femme qui tint une place essentielle dans la vie de l’auteur.


A - La personnalité


La solitude

Selon Max Brod, son ami et biographe, Kafka montrait une singulière propension à la solitude, ce que confirme la lecture de son Journal dans lequel d’innombrables notations contre le mariage, fossoyeur de personnalité, célèbrent le nécessité d’être seul : « Il me faut beaucoup de solitude, tout ce que j’ai réussi à faire n’est que le résultat de la solitude. (...) Peur de me lier, de me perdre dans un autre être - Alors je ne serais plus jamais seul. » Ainsi K..., dans le Procès est totalement seul et les personnages qu’il croise - Léni et Titorelli, par exemple, dont nous ne connaissons d’ailleurs pas les relations exactes qu’ils entretiennent avec lui - ne semblent placés sur sa route que dans un but utilitaire : le plus souvent pour l’éclairer sur son procès, rarement pour l’aider, jamais pour devenir des amis ou des familiers. Seule Mlle Bürstner - figure énigmatique sur laquelle il faudra revenir - semble présenter quelque intérêt aux yeux de K. Mais cet intérêt ne débouche sur rien de précis et Mlle Bürstner ne réapparaîtra que dans les dernières pages du roman. La solitude de K. paraît irrémédiable.

Le sens du respect et les scrupules

D’autres composantes de la personnalité de Kafka s’incarnent dans le personnage de K... Son sens très vif du respect, par exemple, qui allait de pair avec un esprit scrupuleux à l’excès se retrouve lors de l’épisode de l’arrestation de K. La colère du personnage s’explique en grande partie par l’irrespect dont font preuve les deux commissaires : intrusion dans sa chambre, familiarité déplacée, consommation de son déjeuner mettent K. hors de lui et le font sortir de sa réserve.(pp. 44 à 65) Quant aux scrupules de l’écrivain, ne se retrouvent-ils pas, dès l’origine, dans cette quête méthodique qui, même si elle est interrompue par de multiples « divertissements », n’est jamais abandonnée ? Scrupuleux, K. l’est en effet doublement : dans sa volonté patiente et méticuleuse d’éclaircir son cas, mais aussi et surtout dans la conscience de son impuissance à résoudre le fond du problème, qui se révèle à travers le bilan pathétique qu’il tire de sa vie : « J’ai toujours voulu dans le monde mener vingt choses à la fois. C’était un tort : dois-je partir comme un imbécile qui n’a jamais rien pu comprendre ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ? Certainement. » (p. 366) Regrets et remords sont clairement exprimés. Les objections multiples et récurrentes, toujours renaissantes, du personnage font écho à celles-là mêmes que Kafka pointilleux à l’extrême n’a cessé de formuler contre son mariage avec Felice Bauer, ou contre sa propre existence qui lui paraissait « fausse » et anormale : Kafka et K... sont bien jumeaux.

L’antisémitisme

Le Procès pourrait en outre faire allusion à l’incessant procès que l’opinion publique instruit contre les Juifs sans que ces derniers, pourtant appelés à se justifier, puissent jamais savoir avec précision ce qui leur est reproché ou, à l’inverse, répondre aux multiples griefs.


B - La vie


Le mariage

La question du mariage qui perturba l'existence de Kafka pendant cinq longues années a été transposée dans le roman. C'est l'avant-veille du trente et unième anniversaire de sa naissance que se présentent chez K. les deux messagers de la mort et c'est précisément la veille de son trente et unième anniversaire que Kafka prit la résolution de ne pas épouser Felice Bauer. La correspondance qu'il entretint avec elle témoigne du douloureux dilemme qu'il eut à résoudre : devait-il tout sacrifier à la littérature ou bien devait-il prendre le temps de vivre comme les autres hommes dans un quotidien plus trivial ? Dans le roman, l'apparition de Mlle Bürstner sur le chemin de l'exécution de K. n'exprimerait-elle pas, comme un ultime remords, la tentation récurrente du désir de cette insertion paisible dans le monde des hommes par le mariage avec Felice ? (« K... les mena sur les traces de la jeune femme, non pour la rattraper, ni non plus pour la voir le plus longtemps qu’il pourrait, mais simplement pour ne pas oublier l’avertissement qu’elle représentait pour lui. » (p.362) / (« Mais K..., pouvant se passer d’elle maintenant, s’abandonna à ses compagnons. Complètement d’accord désormais... ») (p.363)

La symbolique des noms

La symbolique des noms est révélatrice ainsi que cela a été signalé ci-dessus (Kafka / Joseph K. ; F(raulein) B(ürstner) / F(elice) B(auer). Mais le chapitre du bourreau encore plus significatif, puisque le nom de l'auteur, éclaté, désigne deux personnages : Franz l'inspecteur et K., le héros, placé dans une situation hautement révélatrice de l'inconscient de Kafka.

Les femmes

L’une des raisons avancées par Marthe Robert (in Introduction aux Lettres à Felice) pour justifier les atermoiements de Kafka devant le mariage est d’ordre sexuel et psychique : Kafka séparerait « l’amour du désir, de telle sorte qu’il désire là où il n’aime pas, et qu’il reste glacé où sa vie sentimentale est vraiment en jeu. » De là, sans doute, les rapports de Kafka avec diverses domestiques ou prostituées tandis que ses relations avec Felice s’expriment surtout à travers cinq années de lettres passionnées. Cette caractéristique se retrouve dans le roman : Si K.se rend « une fois par semaine chez une jeune fille du nom d’Elsa qui était serveuse toute la nuit dans son café et ne recevait le jour ses visites que dans son lit », s’il est attiré par la laveuse du tribunal, aux multiples amants, s’il aime Leni, la bonne de son avocat, ses rapports avec Mlle Bürstner restent pour le moins désincarnés.

Le monde de la bureaucratie

Kafka, bureaucrate malgré lui, ressent avec une acuité douloureuse, l’obligation qui lui est faite de passer la majeure partie de son temps à des activités poussiéreuses qui contrarient sa vocation littéraire au point que la simple ébauche de son œuvre débouche sur maintes difficultés. Or, cet univers des bureaux qui obsède l’écrivain devient le décor privilégié du roman jusqu’à provoquer étouffement et nausée. Les bureaux foisonnent à la banque où travaille K... ; les bureaux de la justice prolifèrent partout dans la ville, enserrant l’homme, le guettant, le menaçant même jusque dans les faubourgs pourtant « diamétralement opposés à ceux des bureaux du tribunal. » (p.239) Bureaux de la banque, bureau de l’avocat, bureaux de la justice, ce thème conducteur du roman vise à plonger le lecteur dans un univers cauchemardesque, clos et étouffant.

La maladie

On retrouve même, dans le Procès, trace de la maladie qui emporta Kafka. On citera longuement Claude-Edmonde Magny (in Essai sur les limites de la littérature) pour la perspicacité de son propos : « On pourrait expliquer la majeure partie des détails du Procès par la maladie de Kafka lorsqu’il l’écrivait. Ainsi l’angoisse devant le jugement transposerait la crainte du malade qui redoute d’être condamné par les médecins à son insu (et sans avoir évidemment rien fait pour cela) ; mais sans parvenir à être fixé sur la gravité de sa maladie. Le sentiment très particulier de K. devant les gens de la Justice traduirait le mélange d’impatience, de crainte, de vénération et de mépris du malade devant son médecin, peut-être méprisable en tant qu’homme, mais qui sait - du moins on le suppose - et qui, dans cette mesure est respectable et redoutable. On s’explique aussi le rôle des femmes - les infirmières - employées subalternes, mais qui ont des relations familières avec les médecins et sont relativement au courant de la gravité de la condamnation, et, d’autre part, convoitées par les malades, ont à leur égard une attitude grondeuse, maternelle et dominatrice tout à la fois. Enfin, beaucoup des scènes du Procès (la première audience de Kafka, la scène où il s’évanouit) s’expliquent très bien comme des cauchemars inspirés par la fièvre. »

A ce propos, comment ne pas évoquer la pièce de Dino Buzzati, Un cas intéressant (1956), adapté en français par Albert Camus. A travers l’histoire de ce personnage brusquement envoyé dans une clinique - alors qu’il n’est point malade - où il finit par mourir, on retrouve un thème authentiquement kafkaïen. Symbolique, cette sorte de cauchemar qui s’enracine dans un quotidien banal, ne pouvait que retenir l’attention de l’auteur de l’Etranger.


1.3. La signification psychanalytique


Au-delà de ces claires références à la biographie de Kafka, il est une frontière nette qui sépare transformation consciente des conflits et leur transfiguration inconsciente. L'œuvre peut alors être lue comme une mise à jour des problèmes cachés, c'est-à-dire, en ce qui concerne ce que l'on sait de la biographie de Kafka, la présence d'un père tout-puissant, un sentiment traumatisant de culpabilité et une totale impuissance à agir.

A - L’image du père

Son père a joué un rôle essentiel dans le développement psychologique et intellectuel de Kafka. Tout à la fois modèle et repoussoir, son père lui a offert un modèle suffisamment ambivalent pour le perturber durablement, et apparaître dans son œuvre. Ainsi, ce père n’est-il pas symbolisé dans le Procès par l’auteur de la Loi, ou encore par les hauts responsables ? Sa toute-puissance ne se retrouve-t-elle pas dans l’omnipotence de cette Haute Cour devant laquelle il faut prouver son innocence ? Quant à la formidable distance qui séparait le père et le fils dans la vie - Kafka identifiant son père à Dieu - ne s’incarne-t-elle pas, au cœur du roman, dans l’inaccessibilité même de cette Haute Cour que Joseph K... n’entreverra d’ailleurs jamais ?

B - Le sentiment de culpabilité et l’impuissance à agir

L’existence d’un conflit entre Kafka et son père n’a jamais conduit l’écrivain à se révolter, mais, bien plutôt, à se donner tort. Le Journal que tenait Kafka est à cet égard révélateur : nombreux sont les souvenirs révélant l’étonnante conscience de culpabilité qui surgissait chez l’enfant dès que son père menaçait de le réprimander. Un sentiment de culpabilité qui, selon MM Albérès et Boisdeffre (in Kafka), est « la clé de son œuvre. » Ainsi peut-on établir un évident parallèle entre un Kafka qui n’a de cesse de se justifier, aux yeux de son père, de ses bonnes intentions (Cf. la bouleversante et saisissante lettre qu’il lui écrit, tel un enfant qui se confesse au père, alors qu’il est dans sa trente sixième année !!!) et la volonté tenace de K. à faire la preuve de son innocence. On ne perdra pas de vue, toutefois, que cette culpabilité est ressentie par l’auteur comme l’expression particulière d’un mal plus universel (Cf. ci-après l’étude sur La signification métaphysique et religieuse).

De même, aboutissement logique de cette culpabilité prégnante, si Kafka accueille la maladie qui le frappe comme un châtiment normal, son personnage, Joseph K., finit par accepter son meurtre (« K. s’abandonna à ses compagnons. »)

On retrouve cette culpabilité masochiste qui se révèle à travers la symbolique des noms du roman et, notamment, dans le chapitre V intitulé Le Bourreau dont nous proposons une explication personnelle. Ce chapitre mérite en effet une attention particulière : par son apparence fantastique, il a tous les caractères d’un cauchemar. Or, ainsi que l’enseignait Freud, les rêves, parce qu’ils échappent au contrôle de la conscience, révèlent, à travers des symboles à interpréter, les conflits les plus profondément enfouis. Résumons la scène. A la banque, K. entend du bruit dans un débarras proche de son bureau. Intrigué, il entre et découvre un spectacle inattendu : les deux inspecteurs venus l’arrêter sont sur le point d’être fouettés par un bourreau. Le premier mouvement de K... est d’empêcher cette punition ; il essaie de soudoyer le bourreau, mais sa bonne volonté s’évanouit aussitôt qu’il se rend compte que l’incongruité de la situation peut nuire à sa bonne réputation. Bousculant alors Franz - nom de l’un des deux inspecteurs -, il l’abandonne, gémissant, au bourreau. Certains détails accréditent clairement la thèse du cauchemar par le choix des mots utilisés (« Il fit voler littéralement la porte sous sa main. ») et par la reconduction de la même scène le lendemain, ce qui évoque le caractère répétitif obsessionnel des cauchemars. La structure du récit ne laisse aucun doute sur la nature de cet épisode. On note que K... a cette vision après qu’il a ouvert la porte du débarras. De même, cette vision disparaît - ainsi que le cri de Franz - sitôt qu’il la referme. Mieux, chaque fois qu’il ouvre cette porte - le lendemain, par exemple - la même scène cauchemardesque réapparaît. Bref, il est clair que cette étrange porte désigne métaphoriquement l’accès à l’univers du rêve, et le passage de la réalité consciente au cauchemar qui ordonne la fulgurante mise en forme inconsciente des conflits internes (Cf. Gérard de Nerval dans Aurélia : « Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous sépare du monde invisible. ») Une fois la porte refermée, le retour à la réalité laisse K... désemparé, « presque pleurant », et si l’ordre qu’il donne aux domestiques (« Nettoyez donc une bonne fois ce cabinet de débarras. ! leur cria-t-il, on nage dans la saleté ici. ») traduit bien évidemment les souffrances que lui causent ses tourments intérieurs, il implique aussi un jugement moral, défavorable, sur ces mêmes tourments (« On nage dans la saleté. ») et un violent, mais velléitaire, désir de s’en débarrasser (« Nettoyez. »)

De quoi K., c'est-à-dire Kafka, veut-il donc se débarrasser ?

Une brève analyse des détails du chapitre permet d'esquisser un début de réponse à une question essentielle. K. porte son attention sur un seul des deux inspecteurs, celui qui est nommé Franz. Bref, K... regarde Franz et le nom de Franz Kafka est ainsi reconstitué. Au-delà de l’évident et troublant dédoublement de la personnalité, qu’apprend-on ? Deux éléments du récit sont intéressants : d’une part, la scène se déroule dans la banque même ; d’autre part, Franz évoque sa fiancée : « Devant la banque ma pauvre fiancée attend le résultat / Je ne sais où me cacher. » Ces deux éléments autobiographiques évoquent l’un, la contrainte du travail (son travail à la banque) qu’a vécue Kafka, et l’autre, l’allusion au mariage avorté (dans son Journal, il appelle Felice « ma pauvre Felice »/« le résultat » auquel il est fait allusion rappelle la décision qu’il fut si long à prendre et qu’il retarda plusieurs fois/« me cacher » retranscrit l’angoisse qui fut la sienne de devoir décider et, donc, de cesser d’atermoyer et de se dissimuler.)

Au niveau psychanalytique, le dédoublement de Kafka en deux personnages, K. et Franz, symboliserait cette volonté d’autopunition inséparable du sentiment de culpabilité qu’il éprouve à faire attendre vainement Felice ou encore à devoir consacrer un temps précieux pour l’écriture à un travail alimentaire d’employé de banque inintéressant à ses yeux. La preuve en est que Franz, en dépit des efforts de K., est puni par le bourreau. Ainsi K.../l’employé de banque, impuissant à agir, échoue-t-il à sauver Franz/l’écrivain. Le dédoublement, voire l’écartèlement du « moi profond » témoigne de son introspection de l’écrivain et de l’extrême complexité du conflit qu’il vit, qu’il ne peut résoudre, et dont il transpose toute l’acuité dans la création littéraire.

Ce conflit interne se double donc d'un conflit avec le monde extérieur


1.4. La critique d'une société oppressive


De nombreux passages du Journal de Kafka révèlent un Kafka prônant pour lui-même une stricte solitude, et expriment une claire volonté de repliement sur soi, notamment pendant son enfance. Ces tendances à l’isolement, soit qu’elles naissent d’une peur du monde extérieur et d’une volonté de s’en protéger, soit qu’elles expriment une réelle impuissance à vivre, ne pouvaient manquer de déboucher sur une méfiance certaine à l’égard des hommes et de la société qu’ils ont élaborée.


A - L’oppression par autrui


Une présence importune

Dans le roman, entre K... et la justice à laquelle il a affaire se glissent de nombreux intermédiaires qui ont en commun de vouloir l’aider dans ses démêlés. Tous prétendent pouvoir jouer un rôle important, qu’il s’agisse des femmes (la laveuse, Léni), de l’oncle de K..., de l’avocat ou de l’industriel. Il suffit de les écouter : « Je vous aiderai, voulez-vous ? dit la laveuse » (p.115) / « Vous ne réussirez que si quelqu’un vous vient en aide, mais ne vous inquiétez pas, je m’en occuperai moi-même. » (Léni) (p.197) / « D’ailleurs, j’avais envie de vous rendre service, si modestement que ce fût. » (l’industriel). (p.232) D’abord surpris par cette bonne volonté générale, K... finit par récuser ces offres, y compris celle de l’avocat (« Je vous retire le droit de me représenter. » p.312)

Ce refus est chez lui profond : « Il éprouvait une répulsion à employer dans son affaire le secours de qui que ce fût ; il ne voulait avoir recours à personne pour être sûr de ne mettre personne dans le secret. » (p.90) Une sorte d’orgueil et une farouche volonté d’indépendance poussent K. à ne donner prise à quiconque. Joseph K... est un homme éminemment solitaire qui reste volontairement à distance des autres hommes dont la présence est sentie comme importune, voire aliénante.

Une présence aliénante

Le roman multiplie les scènes qui montrent un homme se sentant nu devant les autres et, une fois saisi par leurs regards, se considérant comme ravalé au rang de simple objet. La philosophie de Sartre servirait utilement à développer ce thème de la « réification par le regard d’autrui ». Que l’on songe à la scène de l’arrestation : l’intimité de K... « cueilli » au saut du lit est souillée par les deux gardiens venus l’arrêter qui imposent leur contact physique désagréable (« Le ventre du second inspecteur s’aplatissait à chaque instant sur lui. » / « Le dernier lui tapa à plusieurs reprises sur l’épaule. ».) Les spectateurs de la salle du tribunal, qui imposent une présence proche, sont perçus par Joseph K... de la même façon : « Une main le saisit au col, dans le dos. » / « Laisse-moi ou je cogne ! », cria-t-il à un vieillard tremblotant qui s’était trop approché de lui. ». (p.109) Et les petites filles de Titorelli entourent K. de leurs rires moqueurs d’espionnes. Le vocabulaire utilisé par Kafka est révélateur : les champs lexicaux récurrents de l’intrusion, de la prise de possession, du viol par le regard ou le contact, omniprésent dans le roman, finissent par dessiner le portrait d’un homme tour à tour agressé, envahi et transpercé par la présence d’autrui.

Une volonté de nuire

L’Autre est même celui qui fait preuve d’une volonté de nuire évidente. L’écrivain insiste sur la malveillance des ragots qui s’abattent sur l’homme « différent » : « Ces employés étaient destinés, tout comme ma logeuse et sa bonne, à répandre la nouvelle de mon arrestation, à nuire à ma réputation et à ébranler ma situation à la banque. » C’est que l’être humain doit sans cesse tenir compte du jugement d’autrui toujours prêt à condamner celui qui s’écarte de la voie commune, ou sur qui pèsent des soupçons incertains. Dans ce climat général de méfiance et de suspicion, chacun, porté par le désir de domination, cherche à l’emporter sur l’autre. Et l’intrigue reste l’arme absolue de l’ambition. Il suffit que Joseph K... se sente obligé de quitter son bureau et d’aller chez Titorelli pour que le directeur adjoint, aux aguets, s’empare de ses clients et s’approprie ses papiers. La réaction de K... est symptomatique de ces rapports de force incessants : « Je ne suis pas de taille maintenant, mais une fois que j’en aurai fini avec mes ennuis personnels, il sera le premier à le sentir et à le sentir amèrement. » (p.239) L’ambition et la médisance définissent des rapports humains sombrant dans la cruauté. L’épisode du bourreau est l’illustration symbolique de ce règne du mal que l’on ne peut remettre en question. Comme on l’a vu ci-dessus, K. essaie en effet de soudoyer le bourreau et d’éviter le fouet aux deux inspecteurs, « Mais dès l’instant que Franz s’était mis à crier, K. n’avait plus rien à tenter, car il ne pouvait pas risquer de laisser venir les domestiques, et peut-être encore une foule de gens qui l’auraient surpris en train de négocier avec les hommes du cabinet de débarras - c’était un sacrifice que personne ne pouvait exiger de lui. » (p.166) Non seulement Joseph K... fait passer son refus des autres avant son sens de la justice, mais il ajoute sa propre cruauté à celle du bourreau : exaspéré par les cris de douleur, il bouscule même Franz.

L’humiliation et l’orgueil

Opprimé par autrui, K... a le souci constant de se soustraire à l’humiliation que lui inflige son état d’accusé. Dès le départ des deux inspecteurs chargés de l’arrêter, il s’empresse auprès de Mme Grubach « pour savoir son opinion » sur l’événement et éviter tout tracas. Il affiche même un orgueil souvent démesuré et une claire volonté d’humilier, à son tour. La scène du tribunal est à cet égard révélatrice. Accusé et sommé de s’expliquer, K... le prend de haut, se met à jouer à l’orateur, à ménager ses effets, à enfermer le juge dans ses contradictions. L’arrogance semble être chez lui le contrepoids au sentiment d’humiliation : il traduit, à l’évidence, la résistance, farouche, mais ô combien dérisoire, à la menace permanente que font peser les hommes sur leurs semblables. Une menace qui devient oppression sociale et accentue le désarroi de l’individu.


B - L’oppression par l’organisation sociale


« Derrière l’interrogatoire qu’on me fait subir aujourd’hui se trouve une grande organisation, une organisation qui non seulement occupe des inspecteurs vénaux, des brigadiers et des juges d’inspection stupides, mais qui entretient encore des juges de haut rang avec leur indispensable et nombreuse suite de valets, de scribes, de gendarmes et autres auxiliaires, peut-être même de bourreaux, je ne recule pas devant le mot. Et maintenant le sens, Messieurs, de cette organisation ? C’est de faire arrêter des innocents et de leur intenter des procès sans raison et, la plupart du temps aussi, comme dans mon cas, sans résultat. Comment au milieu du non-sens de l’ensemble d’un tel système (...) » (p.107) Cette longue harangue de Joseph K... à l'adresse du tribunal souligne clairement trois traits essentiels de l'organisation sociale : l'anonymat, la hiérarchie et l'oppression.

L’anonymat

Joseph K... cherchera vainement à entrevoir les responsables de cette « grande organisation ». Il dénonce : « Les vrais coupables étaient les hauts fonctionnaires dont nul n’avait encore osé se montrer à lui. » (p.167) Cet anonymat - K... lui-même n’est connu que par son initiale - est élevé à la hauteur d’une véritable institution et n’empêche pas cette société de fonctionner.

La hiérarchie

Elle repose par ailleurs sur une stricte hiérarchie. En raison de la multiplication des bureaux et du foisonnement des services, le fonctionnement du système reste lourd et bureaucratique. Trop rigide, la hiérarchie ne permet pas aux fonctionnaires d’avoir une vue d’ensemble sur un travail parcellaire, limité et donc forcément routinier. C’est pourquoi leur compréhension en est fragmentaire, comme le dénonce K... : « La hiérarchie de la justice comprenait des degrés infinis au milieu desquels les initiés eux-mêmes avaient peine à se retrouver. Les causes entraient donc souvent dans le ressort de leur juridiction sans qu’ils sussent d’où elles venaient et repartaient sans qu’ils sussent pour où (..) Ils n’avaient le droit de s’occuper que de la partie de la procédure que la loi leur réservait. » (p.211)

Source de lenteur, d'absurdité, l'extrême hiérarchisation débouche sur une société injuste puisque les fonctionnaires, perplexes, finissent par perdre le sens exact des relations humaines. Le système se renferme sur lui-même, ne vise plus à l'amélioration des rapports entre les hommes, mais devient sa propre fin.

Le sentiment d’oppression

L’être humain est très vite réduit à la fonction qu’il occupe. Ainsi K... n’est-il que le fondé de pouvoir, ou Mme Grubach la concierge. Il ne peut exister de relations que professionnelles. La société bureaucratique interdit tout rapport privé. Bref, mal organisée, cette structure sociale écrase l’individu qu’elle semble exclure : l’homme se sent de trop dans ces rouages administratifs qui prolifèrent, toujours plus complexes et inhumains. Le Procès décrit longuement une société qui n’est déjà plus au service de l’homme mais qui se sert de lui - c’est d’ailleurs l’un des aspects que développe le film d’Orson Welles.

Cette société entend, par ailleurs, faire en sorte que le citoyen se sente coupable (« Nul n’est censé ignorer la loi. »), étouffant ainsi toute velléité de révolte, et lorsque K. s’indigne des arrestations arbitraires (« Ce qui m’est arrivé n’est qu’un cas isolé ; il n’aurait donc pas grande importance, car je ne le prends pas au tragique, s’il ne résumait la façon dont procède avec bien d’autres qu’avec moi - c’est pour ceux-là que je parle ici et non pour moi. » p.102), intimidation et menace sont censées le faire taire et lui faire accepter sa situation : « Vous cherchez peut-être à introduire ici des réformes ? demanda la femme lentement et avec un air scrutateur, comme si elle disait une chose qui pût être aussi dangereuse pour elle que pour K... » (p.114)

Ainsi, à mesure que le temps passe et que son cas n'est pas résolu, K. ne peut que se sentir de plus en plus menacé, c'est-à-dire de plus en plus concentré sur son seul problème personnel en oubliant son premier mouvement altruiste.

Le mécanisme de l'oppression - faire de K... un coupable, puis un accusé - ayant ainsi réussi à isoler l'individu, il ne reste plus qu'à passer à la phase terminale de la répression - châtier l'accusé en le condamnant - et l'exécuter.


1.5. La portée métaphysique et religieuse


A travers son roman, Kafka trace, à l’évidence, un tableau noir de la misère de la condition humaine. Pour reprendre une expression consacrée, c’est « l’homme qui est en procès », ou, plus exactement, c’est lui qui se met en procès considérant la notion même d’existence comme un malentendu généralisé. C’est ainsi que Joseph K., semblable en cela à d’autres personnages de son œuvre, cherche « le sens et la logique de l’existence ». Le procès qui lui est intenté symboliserait alors, sous la forme d’une fable allégorique, le sentiment de contingence que peut ressentir l’être humain, et sa difficulté d’être dans un monde silencieux qui ne répond pas aux angoissantes questions qu’il se pose depuis toujours sur ses origines, sa nature et son avenir. De même que K... ne réussit pas à comparaître devant la haute cour et trouve, au terme de l’angoissant et absurde labyrinthe judiciaire, la mort, de même, tout homme dont la vie est privée de sens supérieur trouve au bout de son chemin de vie une mort aussi horrible pour la conscience humaine que l’est l’exécution de K...

Ce pessimisme d’ordre métaphysique n’est pas atténué par la portée religieuse du Procès. Le chapitre essentiel, « A la cathédrale », est organisé autour du « récit devant la loi » qui propose au lecteur l’exégèse d’une parabole. Les leçons qui s’en dégagent sont foncièrement pessimistes puisque K... conclut ses réflexions sur l’idée d’une duperie généralisée : « Triste opinion, elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde. » (p.156) Le malentendu est à tous les degrés de la hiérarchie : le portier de la Parabole est-il le trompeur ou le trompé ? Et, dans cette dernière hypothèse, le paysan est-il davantage trompé ? Mais cette opinion de K... n’est elle-même pas probante : « K... termina sur cette observation, mais ce n’était pas son jugement définitif. Il était trop fatigué pour pouvoir approfondir jusque dans ses dernières conséquences toute la portée de cette histoire. » (p.356) Le pessimisme lui-même est donc tout à fait relatif : rien, en définitive, ne peut être tenu pour certain. Les desseins de Dieu restent bien impénétrables et l’homme incapable d’accéder à la vérité. S’il y a vérité.

John Kelly propose, à ce niveau, une explication plausible de la pensée religieuse de Kafka en mettant l’accent sur l’incommensurabilité du divin et de l’humain. Relevant que ce dernier a pu être influencé par le théologien protestant Karl Barth (1886-1968), il pense que pour Kafka « La vie humaine ne saurait être une voie vers Dieu. C’est pourquoi elle reste absurde et chaotique. L’homme ne peut se sauver que par ses œuvres ; il faut qu’il soit "appelé, élu, choisi". L’angoisse des personnages de Kafka serait la peur, la quasi-certitude de ne pas participer à cette élection. » (cité par Albérès et Boisdeffre in Kafka)

On notera toutefois qu’au moment de l’exécution dans ce terrain vague faiblement éclairé par Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (Corneille), Joseph K..., pourtant au terme de sa vie, cherche encore un signe d’espoir : « Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ? Certainement - la logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. Où était le juge qu’il n’avait jamais vu ? Où était la haute cour à laquelle il n’était jamais parvenu ? Il leva les mains et écarquilla les doigts. » (p.366)

Métaphysique ou religieuse, la vision qui se dégage du Procès est foncièrement pessimiste : oublié de Dieu, l’être humain mène, sur une terre vide et sous un ciel silencieux, une existence absurde, à la recherche d’une vérité qui se dérobe à lui.


1.6. La signification prophétique


Le Procès, pour finir, ne peut pas ne pas être un livre d’une rare valeur prophétique. Si de nombreuses scènes paraissent être de véritables descriptions de rêves, le roman, dans son ensemble, compose un saisissant cauchemar. Kafka semble avoir eu la prémonition de ces sociétés totalitaires qui fleurirent au XX° siècle. Que l’on s’attarde un instant à considérer l’uniforme des inspecteurs venus arrêter K. (« Il portait un habit noir et collant, pourvu de toutes sortes de plis, de poches, de boucles et de boutons. » p.43), ne paraît-il pas peupler l’univers de l’histoire récente, du cinéma de science-fiction et de la vie quotidienne ? Mais il ne s’agit là que d’une anecdote, le plus important concerne, bien évidemment, cette atmosphère d’univers concentrationnaire qui l’imprègne tout entier : société sans responsable véritable qui fonctionne par la peur ou la contrainte, et n’offre comme salut que la conformité absolue. Les sociétés modernes, scientifiques, technologiques et informatisées, ne nous connaissent que par de multiples et savants numéros : ce n’est déjà plus l’initiale de Joseph K..., mais le matricule anonyme si facile à suivre, à retrouver. Ce fonctionnement efficace, Joseph K..., haut fonctionnaire du système, ne s’en inquiète que lorsqu’il en devient la victime. Jusqu’alors, comme l’ensemble de ses semblables, il a accepté d’obéir à la Loi et au Travail : très symboliquement, c’est lorsqu’il se met à s’interroger sur la Loi qu’il ne parvient plus à effectuer correctement son travail. (pp.227 à 230)

Le Procès est bien un chef-d’œuvre, source inépuisable de suggestions et d’interprétations, toutes complémentaires les unes des autres. Mais aucune ne peut se prétendre exhaustive : le roman de Kafka reste cette œuvre « ouverte » qu’Umberto Eco définit, cinquante plus tard, comme la marque même de l’œuvre moderne. Nous sortons de notre lecture avec un sentiment d’admiration mitigé d’effroi : des mots essentiels sur notre condition ont été écrits, mais nous restons à jamais en souffrance d’une explication qui serait apaisante. Kafka nous laisse seuls face à nous-mêmes et au mystère de la vie.


NB : Les numéros de page font référence à l’édition du Livre de Poche (Gallimard, 1957)

Lire aussi, sur Libre Savoir, Franz Kafka ou une Vie mise en Œuvre [2] et Le Procès de Franz Kafka (L’appareil judiciaire dans Le Procès) [3]


2. RÉSUMÉ DÉTAILLÉ


Chapitre I

Le jour même de ses trente ans, Joseph K. , employé de banque, est arrêté par deux employés subalternes de l'autorité judiciaire, dans la chambre qu'il occupe à la pension de Mme Grubach. Il croit d'abord à une plaisanterie fomentée par ses collègues avant de comprendre que la raison est autre. Mais les deux hommes ne savent quelles sont les charges retenues contre lui. Interrogé dans la chambre de la locataire voisine, Fraülein Bürstner, il apprend qu'il demeure libre tout en étant en état d'arrestation. Il se rend donc à son travail accompagné de trois collègues qui ont assisté à son arrestation. Le soir, de retour chez lui, il rend visite à sa logeuse pour s'excuser des événements. Elle lui confesse son inquiétude devant les faits qu'il lui révèle et critique la façon de vivre de Fraülein Bürstner, ce contre quoi proteste Joseph K. Il attend alors le retour de la jeune femme pour s'excuser de l'utilisation de sa chambre. Surprise, elle le laisse cependant s'expliquer. Les propos véhéments de Joseph K  réveillent le neveu de la logeuse, ce qui inquiète Fraülein Bürstner : elle lui demande de la laisser : il s'exécute mais en profite pour lui voler un baiser. Mais il se fait repousser.

Chapitre II

Joseph K. découvre que Mlle Montag, une répétritrice de Français, a emménagé dans la chambre de Fraülein Bürstner qui n'a pas répondu aux deux lettres qu'il lui a envoyées. Mlle Montag, qui joue les intermédiaires entre les deux voisins, lui confirme que ce silence signifie une fin de non recevoir.

Chapitre III

Joseph K. apprend que, le dimanche suivant, il est convoqué à un interrogatoire concernant l'enquête sur son arrestation. Il ne parvient pas à trouver le lieu précis où siège le tribunal et erre pendant une heure dans l'immeuble avant de rencontrer une blanchisseuse qui le conduit jusqu'à la salle d'audience où se trouvent de nombreux hommes habillés de noir. Joseph K. se présente au juge d'instruction et se plaint du traitement que lui ont infligé les deux auxiliaires lors de son arrestation ; il met en cause le fonctionnement de la Justice et, notamment, la vénalité et la corruption qui la gangrènent. Il s'attire alors un avertissement du juge d'instruction qui lui fait remarquer que son attitude négative est contraire à son intérêt. K . refuse ensuite toute participation et quitte la salle.

Chapitre IV

Sans y être convoqué, Joseph K., le dimanche suivant, retourne à la Cour où il retrouve la blanchisseuse qui l'informe que le tribunal ne se réunit pas. En fait, elle est la femme de l'huissier – mais elle attend son amant, un jeune étudiant en droit tout en lui faisant des avances - et lui permet de parcourir les lieux. Joseph K. découvre les dossiers du juge d'instruction et constate qu'il s'agit de romans pornographiques. Surgit l'étudiant en droit qui se montre jaloux et s'en va avec la blanchisseuse pour la conduire jusqu'au juge d'instruction qui est aussi son amant. L'huissier de justice arrive qui explique à Joseph K. son problème avec sa femme : il ne supporte ses infidélités que pour éviter d'être licencié. Puis il propose à K. de l'accompagner consulter les archives du tribunal à travers maints couloirs interminables où règne une chaleur étouffante. Ce dernier croise d'autres accusés physiquement atteints par la longueur et les difficultés de leur procès. Brusquement, K. se sent mal à l'aise et doit sortir pour respirer un air plus revigorant. Mais sa visite ne lui a permis ni d'avoir connaissance de son dossier ni d'avoir fait avancer la procédure.

Chapitre V

De retour à son travail, K. ouvre un débarras et découvre que les deux employés subalternes, Wilhem et Franz, qui l'avaient arrêté et dont il s'était plaint sont fouettés. Il explique au bourreau qu'ils ne sont pas responsables puisque simples exécutants d'une justice corrompue. Il tente – vainement - de soudoyer le bourreau pour abréger le supplice. Et le lendemain, ouvrant la même porte du débarras, il se rend compte que la torture se poursuit. Il referme aussitôt la porte et demande que le local soit nettoyé.

Chapitre VI

Peu après, l'oncle de K., prévenu par sa fille Erna des ennuis de K., vient lui rendre visite pour le réprimander de ne pas savoir organiser sa défense, ce qui peut nuire à la réputation de la famille. Il lui propose de s'adjoindre les services de Maître Huld, un avocat des pauvres, qui est un vieil ami. Le même jour, ils rendent chez lui mais l'avocat est malade et est soigné par Leni, une infirmière. Cette dernière fait en sorte de séduire K. et ils font l'amour. Son oncle lui reproche derechef son attitude peu rigoureuse et s'inquiète pour le devenir de son procès.

Chapitre VII

Joseph K., à mesure que son procès approche, se sent incapable de se concentrer sur l'essentiel et ne cesse de s'interroger sur ce qu'il vit et sur les rouages insaisissables de la justice. Maître Huld, son avocat, semble se désintéresser de son affaire puisqu'il ne l'a plus contacté depuis plus d'un mois. Par ailleurs, ils n'ont pas accès au dossier, ignorent à qui adresser la moindre requête et ne connaissent toujours pas le chef d'accusation qui a valu à K. d'être arrêté. K. comprend que le secours d'un avocat n'est pas utile dans la mesure où la justice semble faire peu cas des avocats. Il lui semble que seul un réseau de relations profitables peut lui venir en aide. Il se propose donc d'assurer seul sa défense mais il ne sait par quelle démarche commencer. Ses réflexions obsessionnelles le ramènent sans cesse à son point de départ et son travail – qu'il finit par considérer comme un empêchement à ses démarches - finit par s'en ressentir.

C'est alors que l'un de ses clients, un industriel, le conseille et rédige une lettre d'introduction auprès du peintre de la cour, un nommé Titorelli dont l'atelier se trouve dans une annexe du tribunal. K. y aperçoit des portraits des juges. Après avoir écouté K., Titorelli n'envisage que trois possibilités à rechercher pour lui : d'abord, l'acquittement réel ; ensuite, l'acquittement apparent ; enfin, l'atermoiement illimité. Or, selon lui, la première possibilité ne peut être obtenue ; quant aux deux autres, elles ne sauraient être satisfaisantes. Bref, K. est la victime d'un procès sans issue.

Puis Titorelli le pousse à lui acheter trois tableaux, ce que, se sentant obligé de le faire, il accepte. Après quoi, Titorelli le congédie. K. découvre que la sortie donne sur les greffes.

Chapitre VIII

Désormais, le procès a commencé depuis six mois et le travail de K. s'en ressent . Il décide de remercier son avocat Maître Huld et, à 22 heures, se rend chez lui, où il fait la connaissance d'un client, Block, un négociant, qui a pris soin d'embaucher six avocats et consacre l'essentiel de son temps - y compris son entreprise – à se défendre. K. l'écoute critiquer la justice et se plaindre de l'inanité de ses actions. Il apprend aussi que le négociant entretient une liaison avec Leni. Puis il rencontre son avocat et lui fait part de sa décision. Ce dernier ne proteste pas mais appelle Block et l'humilie devant K. pour démontrer à ce dernier son pouvoir. K. est révolté par la scène et confirme sa décision de se passer désormais de ses services.


Chapitre IX

Alors que, suite à la difficulté de conduire son procès, la réputation professionnelle de Joseph K. se dégrade chaque jour un peu plus, sa banque lui demande de faire visiter la cathédrale à un client italien.Mais à dix heures, le client n'est pas au rendez-vous. K. entre dans l'édifice et, dans la demi obscurité, découvre un prêtre dans une chaire latérale, une vieille femme en prière et le bedeau. Comme il s'apprête à sortir, le prêtre l'appelle par son nom, lui révèle que son procès se déroule mal et lui reproche de ne pas s'en occuper comme il le devrait. Le prêtre est, en fait, l'aumônier de la prison et lui raconte pour l'édifier une parabole sur « l'homme de la campagne ». Il s'agit d'un homme qui a passé sa vie à attendre de pouvoir franchir la porte ouverte du monde de la loi. Mais un gardien s'y est opposé et il a passé sa vie à essayer – vainement - de l'infléchir. Pourtant, lorsqu'il sent la mort venir, il demande au gardien pourquoi il est le seul à s'être présenté devant la porte. Le gardien lui répond alors que l'entrée était faite pour lui seul ; puis il part et ferme la porte. Sollicité par Joseph K., le prêtre propose trois interprétations possibles : ou bien l'homme a été trompé par le gardien et il aurait dû passer outre à l'interdiction du gardien puisque la porte était ouverte (le gardien lui a imposé l'interdiction ; il lui est donc supérieur) ; ou bien le gardien a été trompé par l'homme puisque l'homme pouvait entrer (le gardien lui est donc inférieur) ; ou bien le gardien obéit à la loi et en fait partie (il est supérieur à l'homme qui ne peut y accéder). Joseph K. demande alors au prêtre de l'aider mais ce dernier refuse. K. invoque alors son travail pour quitter les lieux.

Chapitre X

La veille de son 31ème anniversaire, Joseph K. s’apprête à sortir quand il est appréhendé par deux hommes. Dans la rue, il aperçoit une femme qui ressemble à Mlle Bürstner. Les deux hommes le guident vers une carrière à l’extérieur de la ville. Il est déshabillé ; sa tête est posée sur une pierre. Puis l’un des deux lui tient le cou quand l’autre, avec un couteau de boucher, le poignarde à deux reprises en plein cœur « comme un chien », conclut Joseph K.


3. ŒUVRES DE FRANZ KAFKA


  • 1912 : Regard
  • 1913 : Le Soutier
  • 1913 : Le Verdict
  • 1915 : La Métamorphose
  • 1919 : La Colonie pénitentiaire
  • 1919 : Un médecin de campagne
  • 1924 : Un champion de jeûne
  • 1925 : Le Procès [5]
  • 1926 : Le Château
  • 1927 : Le Disparu/L'Amérique
  • 1931 : Le Terrier


Différentes éditions du Procès de Kafka




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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT



Catégorie (1) Littérature allemande 
 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-01-08 11:58:48

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