Le Mythe de Sisyphe d'Albert Camus

Intérêt
Avec Le Mythe de Sisyphe Albert Camus fonde une philosophie de l’existence qui annonce son œuvre future : un essai indispensable pour connaître la pensée de l’auteur de L’Étranger. Ce qui suit présente Le Mythe de Sisyphe sous la forme d’un long florilège de citations qui visent à résumer la philosophie de l’absurde exposée par Camus.


Table des matières

1. UN RAISONNEMENT ABSURDE


1.1. L'absurde et le suicide


La vie vaut-elle d’être vécue ? Pour la plupart, vivre consiste à poursuivre, sans se poser trop de questions, cette vie que l’on nous a donnée et qui n’est pas sans avantages. Mais certains prennent conscience du caractère machinal de l’existence et éprouvent un sentiment de nausée : « Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teinté d’écœurement (…) Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide (…) Je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre… Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. » Camus ajoute qu’on ne peut répondre à cette question que par « une attitude de l’esprit qui procède du bon sens et de la sympathie (...) Se suicider c’est reconnaître l’absence de toute raison profonde de vivre (…) Ce divorce entre l’homme de sa vie, c‘est proprement le sentiment d’absurdité. » Un sentiment qui peut naître de l’étrangeté de la nature, ou encore de l’idée que nos vies sont bâties sur un lendemain, alors que le temps réduit notre espérance de vie. Surtout, la certitude de la mort révèle l’absurdité de la vie.

Camus met alors l’accent sur les réactions contradictoires qui suivent ce constat : certains se suicident qui croient en un sens de la vie ; d’autres, devant une bonne table, parlent de suicide (Shopenhauer). Il y a en effet un attachement à la vie qui viendrait du corps : on vit avant de penser. Mais il y a aussi l’espoir du croyant et de celui qui vit pour une grande idée à réaliser. Refuser un sens à la vie ne conduit donc pas forcément à déclarer qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue. Autrement dit « Est-ce que l’absurdité de la vie exige qu’on lui échappe ? » Il faut éliminer les nuances et les contradictions de ce raisonnement à suivre : la pensée doit être injuste, c’est-à-dire logique. Mais être logique jusqu’au bout, est-ce possible ? C’est ce qu’il faut vérifier par le raisonnement absurde. « Le véritable effort de la pensée, lorsqu’elle arrive à ses confins, est de s’y tenir et d’examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées. »

1.2. Les murs absurdes

« Il est probablement vrai qu’un homme nous demeure à jamais inconnu et qu’il y a toujours en lui quelque chose d’irréductible qui nous échappe. Mais pratiquement, je connais les hommes et je les reconnais à leur conduite, à l’ensemble de leurs actes, aux conséquences que leur passage suscite dans la vie (…) Un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères. Il en est ainsi un ton plus bas, des sentiments inaccessibles dans le cœur, mais particulièrement trahis par les actes qu’ils animent, les attitudes d’esprit qu’ils supposent (…) seules les apparences peuvent se dénombrer et le climat se faire sentir. »

« Cet insaisissable sentiment de l’absurdité, peut-être pourrons l’atteindre dans les mondes différents, mais fraternels de l’intelligence, de l’art de vivre ou de l’art tout court. Ce climat de l’absurdité est au commencement. La fin, c’est l’univers absurde et cette attitude d’esprit qui éclaire le monde sous un jour qui lui est propre. »

« La lassitude (teintée d’étonnement) est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. » De même ajoute Camus « Le temps nous porte mais un moment vient où il nous faut le porter. » Ce moment, c’est celui où l’on se situe « dans la courbe qu’on se confesse devoir parcourir (…) L’homme appartient au temps et à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain quant tout lui-même aurait dû s’y refuser. Cette révolte de la chair, c’est l’Absurde. »

« Un degré plus bas et voici l’étrangeté. » Camus fait allusion à La Nausée de Jean-Paul Sartre, monde dépouillé du sens qu’on lui donne, mais aussi « que secrètent les hommes » (voir parler quelqu’un mais ne rien entendre ou encore se regarder dans une glace et ne pas se reconnaître). Le sentiment de la mort est également « absurde » ne serait-ce que parce que pour Camus il n’y a pas, au sens propre, d’expérience de la mort (expérience = ce qui a été vécu et rendu conscient) mais « un succédané, une vue de l’esprit. »

Il en est de même pour l’intelligence : « La première démarche de l’esprit est de distinguer le vrai du faux. » Or, d’après Aristote « la conséquence souvent ridiculisée est qu’elle se détruit elle-même. Car en affirmant que tout est vrai, nous affirmons la vérité de l’opinion opposée et par conséquent la fausseté de notre propre thèse (car l’affirmation opposée n’admet pas qu’elle puisse être vraie). Et si l’on dit que tout est faux, cette affirmation se trouve fausse elle aussi. Si l’on déclare que seule est fausse l’affirmation opposée à la nôtre ou bien que seule la nôtre n’est pas fausse, on se voit néanmoins obligé d’admettre un nombre infini de jugements vrais ou faux. Car celui qui émet une affirmation vraie prononce en même temps qu’elle est vraie, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. » D’autre part, « toute pensée est anthropomorphique. » Bref, « Cette nostalgie d’unité, cet appétit d’absolu illustre le mouvement essentiel du drame humain. »

Par ailleurs on ne peut se saisir soi-même : « Si j’essaie de saisir ce Moi dont je m’assure, si j’essaie de le définir et de le résumer, il n’est plus qu’une eau qui coule entre mes doigts. Je puis dessiner un à un tous les visages qu’il sait prendre, tous ceux aussi qu’on lui a donnés, cette éducation, cette origine, cette ardeur ou ces silences, cette grandeur ou cette bassesse. Mais on n’additionne pas des visages (…) Pour toujours je serai étranger à moi-même (…) Le « Connais-toi toi-même » de Socrate a autant de valeur que le « soi vertueux » de nos confessionnaux. Ils révèlent une nostalgie en même temps qu’une ignorance » Pour Camus, le Moi n’est pas unité, mais dispersion. A la limite le Moi n’existe pas en ce sens qu’il plusieurs visages mais qu’il n’en a aucun de défini et d’unique.

De même, je ne connais pas le monde : « Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde… »

Après cet inventaire Camus conclut : « Étranger à moi-même et à ce monde, armé pour tout secours d’une pensée qui se nie elle-même dès qu’elle s’affirme, quelle est cette condition où je ne puis avoir la paix qu’en refusant de savoir et de vivre, où l’appétit de la conquête se heurte à des murs qui défient ses défauts. »

« Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel (le monde) et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. »

Un question se pose alors : la pensée qui est entrée dans « ces déserts » pourra-t-elle y vivre ? Mais, avant tout, Camus veut examiner les conclusions qu’ont tirées de leur découverte tous ceux qui sont entrés dans ces déserts.

Camus commence par interroger Heidegger pour qui « La seule réalité, c’est le souci» dans toute l’échelle des êtres. Pour l’homme perdu dans le monde et ses divertissements, ce souci est une peur brève et fuyante. Mais que cette peur prenne conscience d’elle-même et elle devient l’angoisse, climat perpétuel de l’homme lucide « dans lequel l’existence se retrouve. » C’est ainsi qu’Heidegger affirme que « le caractère fini et limité de l’existence humaine est plus primordial que l’homme angoissé. » Il énumère différents visages du souci « visage d’ennui lorsque l’homme banal cherche à le niveler en lui-même et à l’étourdir ; visage de terreur lorsque l’esprit contemple la mort. La conscience de la mort, c’est l’appel du souci et l’existence s’adresse alors un propre appel par l’intermédiaire de la conscience. Elle est la voix même de l’angoisse et elle adjure l’existence de revenir elle-même de sa perte dans l’ON anonyme. » Pour Heidegger non plus, il ne faut pas dormir et il faut veiller jusqu’à la consommation.

Quant à Jaspers, « Il désespère de toute ontologie parce qu’il veut que nous ayons perdu la naïveté (…) Il sait que la fin de l’esprit, c’est l’échec. Il s’attarde le long des aventures spirituelles que nous livre l’Histoire et décèle impitoyablement la faille de chaque mystère, l’illusion qui a tout sauvé, la prédiction qui n’a rien caché. »

Chestov, pour sa part, « démontre sans trêve que le système le plus serré, le rationalisme le plus universel finit toujours par buter sur l’irrationnel de la pensée humaine. »

Kierkegaard « refuse les consolations, la morale, les principes de tout repos. Cette épine qu’il se sent au cœur, il n’a garde d’en assoupir la douleur. Il la réveille au contraire et dans la joie désespérée d’un crucifié content de l’être, construit pièce à pièce, lucidité, refus, comédie, une catégorie du démoniaque (…) c’est l’absurde lui-même aux prises avec une réalité qui le dépasse. »

Avec Husserl et les phénoménologues,enfin, « L’univers spirituel s’enrichit avec eux de façon incalculable (la main a autant d’importance que le désir, l’amour). Penser, ce n’est plus unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, c’est diriger sa conscience, c’est faire de chaque idée, de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié. »

Camus note la parenté profonde entre ces esprits : « Ainsi arrivé aux confins, l’esprit doit porter un jugement et choisir ses conclusions. Là se place le suicide et la réponse. »

Le suicide philosophique

Camus affirme que le sentiment de l’absurde n’est pas la notion de l’absurde mais qu’il ne fait que la fonder. Le sentiment de l’absurde doit mourir ou aller plus avant. En effet, des auteurs déjà mentionnés, il dégage une atmosphère. Deux solutions sont possibles : on reste sur l’idée de suicide ou l’on en sort. Pour ce faire, Camus analyse une nouvelle fois l’absurde et en conclut que l’absurde naît d’une comparaison. Ainsi attaquer une mitrailleuse au couteau n’est absurde que si l’on compare « l’intention du geste avec la réalité qui l’attend. » Aussi « l’absurde est un divorce. Il n’est ni dans l’un, ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation (…) C’est pourquoi «  je sais ce que veut l’homme, je sais ce que lui offre le monde et maintenant je puis dire que je sais encore ce qui les unit. »

La conséquence immédiate revient à ce que détruire l’un des termes de cette trinité, c’est la détruire tout entière : il ne peut y avoir d’absurde hors du monde et hors de l’esprit humain. Ce qui donne une règle de méthode : pour apporter une solution à un problème, on ne peut soustraire l’un des termes du problème. Il y a donc confrontation et lutte continuelles. Aussi, pour préserver cette lutte, cela « suppose l’absence totale d’espoir (qui n’a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu’on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l’insatisfaction consciente (qu’on ne saurait assimiler à l’inquiétude juvénile) (…) L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas. »

C’est pourquoi Camus récuse les doctrines qui situent « hors de ce monde » les raisons qui donneraient un sens à la vie, qu’il s’agisse de la croyance religieuse ou de ce qu’il nomme le suicide philosophique des existentialistes tels que Jaspers, Chestov ou Kierkegaard. « Un homme devenu conscient de l’absurde lui est à jamais lié (…) mais il est dans l’ordre des choses également qu’il fasse effort pour échapper à l’univers dont il est le créateur. » Et Camus affirme que partis de l’absurde, les Existentiels font faire de ce qui les écrase un Dieu. Ainsi Jaspers : « Cet apôtre de la pensée humilié va trouver de quoi la régénérer dans toute sa profondeur. » De même, Chestov lorsqu’il « découvre l’absurdité fondamentale de l’existence, il ne dit point « Voilà l’absurde », mais « voilà Dieu ». Chestov ne fait donc apparaître l’absurde que pour le dissiper. « Pour Chestov, la raison est vraie, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. » Alors que pour un esprit absurde, il n’y a rien au-delà de la raison. Quant à Kierkegard, « Tout l’effort de son intelligence est d’échapper à l’antinomie de la condition humaine (…) par un subterfuge torturé, il donne à l’irrationnel le visage et à son Dieu les attributs de l’Absurde : injuste, inconséquent et incompréhensible. » L’intelligence seule en lui s’essaie à étouffer la revendication profonde de l’être humain. Et Camus rejette cette attitude même si Kierkegard s’écrie : « Si l’homme n’avait pas de conscience éternelle, si, au fond de toute chose, il n’y avait qu’une puissance sauvage et bouillonnante produisant toutes choses, le grand et le futile, dans le tourbillon d’obscures passions, si le vide sans fond que rien ne peut combler se cachait sous les choses, que serait la vie sinon le désespoir. »

Pour Camus, ce cri ne peut arrêter l’homme absurde : « Cherche ce qui est vrai et non ce qui est souhaitable. L’homme absurde préfère le désespoir plutôt que les fausses illusions. Une âme déterminée s’en arrangera toujours. » Pour toutes ces raisons, Camus « prend » la liberté d’appeler suicide philosophique l’attitude de ces existentialistes. En effet, alors que « (son) but, c’est d’éclairer la démarche de l’esprit et qu’elle est partie d’une philosophie de la non signification du monde, elle finit par lui trouver un sens et une profondeur. Le plus pathétique de ces démarches est d’essence religieuse (…) mais la plus paradoxale et la plus significative est bien celle qui donne ses raisons raisonnantes à un monde qu’elle imaginait tout d’abord sans principe directeur. » Pour Camus, ce thème de l’intentionnalité (« Penser, c’est ») n’est pas conforme à l’esprit absurde pour lequel « Le monde n’est ni rationnel ni irrationnel. Il est déraisonnable et il n’est que cela (…) Le thème de l’irrationnel tel qu’il est décrit par les existentiels, c’est la raison qui se brouille et se délivre en se niant. L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites. (…) Mon raisonnement veut être fidèle à l’évidence qui l’a éveillé. Cette évidence, c’est l’absurde. C’est ce divorce entre l’esprit qui désire le monde qui déçoit, ma nostalgie d’unité, cet univers dispersé et la contradiction qui les enchaîne. A l’inverse, Kierkegaard supprime ma nostalgie et Husserl rassemble cet univers. »

Ainsi Camus dresse un bilan des attitudes existentialistes qui est un constat d’échec et précise ce qu’il attend : « Vivre et penser avec ces déchirements (…) et savoir si l’on peut vivre de l’absurde ou si la logique commande qu’on en meure. »

La liberté absurde

« Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de la connaître. Que signifie pour moi signification hors de ma condition ? Je ne puis comprendre que ce qui est en termes humains. (…) Si je veux maintenir ce conflit, cette fracture entre le monde et mon esprit, c’est par une conscience perpétuelle, toujours renouvelée, toujours tendue. » Ainsi l’homme a désappris d’espérer et il peut retrouver l’« on » anonyme : « cet enfer du présent, c’est enfin son royaume. » Deux solutions s’offrent : « Va-t-on mourir, échapper par le saut, reconstruire une maison d’idées et de formes à sa mesure ? Va-t-on, au contraire, soutenir le pari merveilleux et déchirant de l’absurde ? (…) Cher à Trotsky « le thème de la révolution permanente se transporte ainsi dans l’expérience individuelle. » Bref, « La révolte métaphysique étend la conscience tout le long de l’expérience. (…) Si le suicidé est celui qui a accepté ses limites et qui, après avoir discerné son terrible avenir, s’y est précipité, l’homme absurde refuse la mort et cette révolte donne son prix à la vie. »

A ce point de son raisonnement, deux conséquences sont à tirer selon Camus. La première : « Pour un homme sans œillère, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. Le spectacle de l’orgueil humain est inégalable. Cette discipline que l’esprit se dicte à lui-même, cette volonté forgée de toute pièce, ce face à face ont quelque chose de puissant et de singulier. » Se pose alors le problème de la liberté, selon Camus, et il n’y qu’une alternative : « Ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal ; ou nous sommes libres et responsables, mais Dieu n’est pas tout-puissant. (…) Mais, au-delà de cette problématique, la seule liberté que je connaisse, c’est la liberté d’esprit et d’action. L’absurde m’éclaire sur un point : il n’y a pas de lendemain. Voici désormais la raison de ma liberté profonde. » Une seconde conséquence, c’est que « la divine disponibilité du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l’égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l’absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu’un cœur humain peut éprouver et vivre. (…) L’homme entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité. » En somme, la liberté n’a de sens que par rapport à son destin limité.

Que peut alors signifier la vie dans un tel univers ? Camus rappelle que si tout sens de la vie se réfère à une échelle de valeurs, un choix ou des préférences, l’absurde montre le contraire : « La croyance à l’absurde revient à remplacer la qualité des expériences par la quantité. Il ne faut pas vivre le mieux, mais le plus. (…) Après avoir souligné que « Le caractère propre d’une morale réside moins dans l’importance idéale des principes qui l’animent que dans la norme d’une expérience qu’il est possible de calibrer », Camus insiste sur le fait que c’est le monde qui offre les possibilités d’expériences et qu’il nous appartient de les vivre, le seul obstacle étant la mort prématurée : « L’absurde et le surcroît de vie qu’il comporte ne dépendent donc pas de la volonté de l’homme mais de son contraire qui est la mort. »

En conclusion de sa réflexion en forme d’inventaire, Albert Camus tire du sentiment de l’absurde « sa révolte, sa liberté et sa passion. » Par la révolte, l’homme se confronte à sa propre obscurité ; « Elle confère à la vie son prix et sa grandeur, exalte l’intelligence et l’orgueil de l’homme aux prises avec une réalité qui le dépasse et l’invite à tout épuiser et à s’épuiser. » La liberté naît de la découverte de l’absurde qui permet à l’homme de tout voir d’un regard neuf, débarrassé des habitudes et des préjugés, et d’observer lucidement sa condition sans espoir ni lendemain. La passion permet de « multiplier les expériences lucides (…) Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile (…) Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde. »

Après avoir défini une façon « absurde » de penser, il faut désormais « vivre dans l’absurde. »


2. L’HOMME ABSURDE


« Mon champ, dit Goethe, c’est le temps. » Camus y voit l’essence de la parole absurde dans la mesure où l’homme absurde ne fait rien pour l’éternel mais poursuit son aventure dans le temps de sa vie. Son courage « lui apprend à vivre sans appel et à se suffire de ce qu’il a » ; son raisonnement « l’instruit de ses limites. » Par ailleurs, l’homme absurde ne peut suivre des règles éthiques mais considère que « si tout est permis, cela ne signifie pas que rien n’est défendu (…) Le « Tout est permis » d’Ivan Karamazov est moins un cri de joie qu’une constatation teintée d’amertume. « Un surnuméraire aux Postes est l’égal d’un conquérant si la conscience leur est commune. Toutes les expériences sont à cet égard indifférentes. (…) Tout ce qui fait travailler et s’agiter l’homme utilise l’espoir. La seule pensée qui ne soit pas mensongère est donc une pensée stérile. Dans le monde absurde, la valeur d’une notion ou d’une vie se mesure à son infécondité. »

2.1. Le donjuanisme

C’est parce qu’il les aime d’un même violent amour que Don Juan court de femme en femme. Chaque femme lui fait sentir le besoin de répéter cette course. Mais Don Juan n’est pas triste car le triste ignore ou espère alors que lui sait et n’espère pas. Il refuse le regret qui est une forme de l’espoir. « Il n’y a d’amour généreux que celui qui se sait en même temps passager et singulier. Ce sont toutes ces morts et toutes ces renaissances qui font pour Don Juan la gerbe de sa vie. »

Et Don Juan ne sera pas puni, selon Camus qui imagine que le Commandeur n’est pas venu le soir où Don Juan attendait chez Anna. « Quelle image plus effrayante souhaiter : celle d’un homme que son corps trahit et qui, faute d’être mort à temps, consomme la comédie en attendant la fin face à face avec ce Dieu qu’il n’adore pas, le servant comme il a servi sa vie, agenouillé devant le vide et les bras tendus vers un ciel sans éclat qu’il sait aussi sans profondeur. Je vois Don Juan dans une cellule de ces monastères espagnols perdus sur une colline. Et s’il regarde quelque chose, ce ne sont pas les fantômes des amours enfouies, mais, peut-être, par une meurtrière brûlante, quelque plaine silencieuse d’Espagne, terre attendue mais jamais souhaité, la fin dernière est méprisable. »

2.2. La comédie

L’acteur règne dans le périssable et leur destin est un destin absurde. Au contraire de l’écrivain qui vise généralement la postérité. Or, de toutes les gloires, la moins trompeuse est celle qui se vit. « A parcourir ainsi les siècles et les esprits, à mimer l’homme tel qu’il peut être et tel qu’il est, l’acteur rejoint cet autre personnage absurde qui est le voyageur. La distance n’est pas si grande qui le sépare des êtres qu’il fait vivre (…) Il va jusqu’au bout du chemin que l’homme du parterre met toute sa vie à parcourir. »

Camus imagine la fin du comédien comme il imaginait celle de Don Juan : « Le temps vient où il faut mourir à la scène et au monde. Ce qu’il a vécu est en face de lui. Il voit clair. Il sent ce que cette aventure a de déchirant et d’irremplaçable. Il sait et peut maintenant mourir. »

2.3. La conquête

Jusqu’à ce jour, remarque Camus, on s’est complu à se demander qui de la société ou de l’homme devait servir l’autre. Mais cela n’est possible que parce que l’homme est fait pour servir ou être servi.

« Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin. (…) les conquérants savent que l’action est en elle-même inutile. Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes mais il faut faire « comme si » (…) Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. Mais, ajoute Camus, « conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j’ai décidé de faire corps avec lui. C’est pourquoi je ne fais tant cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde le choc des civilisations a quelque chose d’angoissant. (…) Choisir entre contemplation et action s’appelle devenir un homme. Tout homme s’est senti l’égal d’un Dieu, à certains moments (…) cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l’étonnante grandeur de l’esprit humain .Les conquérants sont seulement ceux d’entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. Mais ils ne peuvent pas plus que l’homme lui-même quand il veut, c’est pourquoi ils ne quittent jamais le creuset humain. »


3. LA CRÉATION ABSURDE


Philosophie et roman

Le plus absurde des personnages est le créateur : « La joie absurde par excellence, c’est la création… Créer, c’est vivre deux fois. (…) L’explication est vaine, mais la sensation reste et, avec elle, les appels incessants d’un univers inépuisable en quantité (…) L’œuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret (…) Cela explique les pires romans. Presque tout le monde se croit capable de penser et, dans une certaine mesure, bien ou mal, pense effectivement. Très peu, au contraire, peuvent s’imaginer poète ou forgeur de phrases. Mais à partir du moment où la pensée a prévalu sur le style, la foule a envahi les romans (…) Les grands romanciers sont les romanciers philosophiques, c’est-à-dire le contraire d’écrivains à thèse. Ainsi Balzac, Sade, Melville, Stendhal, Dostoïevski, Proust, Malraux, Kafka, pour n’en citer que quelques-uns.»

Kirilov

Tous les héros de Dostoïevski s’interrogent sur le sens de la vie et c’est là un thème absurde. Ainsi, dans le Journal d’un écrivain, le romancier russe conclut : « Puisque à mes questions au sujet du bonheur, il m’est déclaré en réponse, par l’intermédiaire de ma conscience, que je ne puis être heureux autrement que dans cette harmonie avec le grand tout, que je ne conçois et ne serait jamais en état de concevoir, c’est évident (…) puisqu’enfin dans cet ordre de choses, j’assume à la fin le rôle du plaignant et celui du répondant, de l’accusé et du juge, et puisque je trouve cette comédie de la part de la nature tout à fait stupide, et que même j’estime humiliant de ma part d’accepter de la jouer (…) en ma qualité indiscutable de plaignant et de répondant, de juge et d’accusé je condamne cette nature qui, avec un si impudent sans-gêne, m’a fait naître pour souffrir. Je la condamne à être anéantie avec moi. »

Camus explique l’acte de Kirilov : si Dieu existe, tout dépend de lui et nous ne pouvons rien contre lui ; s’il n’existe pas, tout dépend de nous. Aussi, tuer Dieu, c’est pour Kirilov et Nietzsche, devenir Dieu soi-même : « C’est réaliser dès cette terre la vie éternelle dont parle l’Évangile (…) L’homme n’a fait qu’inventer dieu pour se tuer Voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce jour. »

La création sans lendemain

Pour Camus, l’art doit s’appuyer sur une pensée négative : « Travailler et créer « pour rien », sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son œuvre détruite en un jour en étant conscient que, profondément, cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles ,c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. » C’est pourquoi il rejette « Le roman à thèse, l’œuvre la plus haïssable de toutes, (qui) est celle qui s’inspire d’une pensée satisfaite. Mais ce sont là des idées qu’on met en marche, et les idées sont le contraire de la pensée. Ces créateurs sont des philosophes honteux. Ceux dont je parle ou que j’imagine sont au contraire des penseurs lucides. (…) Ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. »


4. LE MYTHE DE SISYPHE


Selon la légende grecque, les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler un lourd rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Après quoi le rocher retombait jusqu’au bas et devait être éternellement remonté. La punition ainsi infligée insistait sur l’inutilité d’un travail absurde puisque sans espoir et voué à l’échec.

C’est pourquoi Sisyphe incarne pour Albert Camus le personnage absurde par excellence, ne serait-ce que parce qu’il se sait le maître de ses jours et symbolise tout à la fois révolte, liberté et passion : « A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. (…) Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. (…) cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. (…) La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »


5. APPENDICE : L’espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka


Riche en significations, l’œuvre de Franz Kafka [1] oblige le lecteur à la relire encore et toujours. Ainsi Le Procès ([2] [3]) serait une image de la condition humaine. Mais, en fait, selon Camus, « Joseph K. vit et est condamné. Il l’apprend aux premières pages du roman qu’il poursuit en ce monde et s’il essaie d’y remédier, c’est toutefois sans surprise. Il ne s’étonnera jamais assez de ce manque d’étonnement. C’est à ces contradictions que l’on reconnaît les premiers signes de l’œuvre absurde. » Pourtant, dans le Château « c’est avant tout l’aventure individuelle d’une âme en quête de sa grâce, d’un homme qui demande aux objets de ce monde leur royal secret et aux femmes les signes du Dieu qui dort en elles. » Bref, « Le Procès pose un problème que le Château, dans une certaine mesure résout. » Camus observe ainsi que cette œuvre désespérante n’est pourtant pas sans espoir. Par exemple les murmures que K. entend lorsqu’il téléphone au Château suffisent à entretenir son espoir. Par ailleurs, « Les divertissements au sens pascalien sont figurés par les Aides qui « détournent » K. de son souci. Si Frieda finit par devenir la maîtresse de l’un des Aides, c’est qu’elle préfère le décor à la vérité, la vie de tous les jours à l’angoisse partagée. » Camus en conclut que « Kafka refuse à son dieu la grandeur morale, l’évidence, la bonté, la cohérence, mais c’est pour mieux se jeter dans ses bras. L’absurde est reconnu, accepté, l’homme s’y résigne et, dès cet instant, nous savons qu’il n’est plus l’absurde. (…) Un moment vient où la création n’est plus prise au tragique : elle est prise seulement au sérieux. L’homme alors s’occupe d’espoir. Mais ce n’est pas son affaire. Son affaire est de se détourner du subterfuge. Or, c’est lui que je retrouve au terme du véhément procès que Kafka intente à l’univers tout entier. Son verdict incroyable acquitte, pour finir, ce monde hideux et bouleversant où les taupes elles-mêmes se mêlent d’espérer. »


6. Albert Camus sur Libre Savoir


Consulter aussi sur Libre Savoir les articles sur Albert Camus : une Biographie succincte [4] ; L’Étranger [5] ; La Peste [6] et L’Exil et le Royaume [7].


7. BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE DE L'ŒUVRE D'ALBERT CAMUS


  • Révolte dans les Asturies (1936) : Théâtre.
  • L’Envers et l’Endroit (1937) : Essai.
  • Noces (1939) : Essai.
  • L’Étranger (1942) [8] : Récit.
  • Le Mythe de Sisyphe (1942) [9]: Essai.
  • Le Malentendu (1944) : Théâtre.
  • Caligula (1945) : Théâtre.
  • La Peste (1947) [10]: Chronique.
  • L’État de siège (1948) : Théâtre.
  • Les Justes (1949) : Théâtre.
  • L’Homme révolté (1951) : Essai.
  • La Dévotion à la Croix (1953) : Théâtre.
  • Les Esprits (1953) : Théâtre.
  • L’Été (1954) : Essai.
  • La Chute (1956) : Récit.
  • Requiem pour une nonne (1956) : Théâtre.
  • L’Exil et le Royaume (1957) [11] : Nouvelles.
  • Réflexions sur la peine capitale (1957) : Essai.
  • Discours de Suède (1958)
  • Chroniques algériennes (1958)
  • Les Possédés (1959) : Théâtre.
  • Carnets (1935-1959)
  • Le Premier homme (1994) : (manuscrit inachevé).



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