Le Désir et la Volonté

Intérêt
Si notre volonté s'appuie sur la raison et le contrôle de soi, le désir relève, à l'inverse, de l'irrationnel et de l'incontrôlable. On peut donc s'interroger : volonté et désir entrent-ils toujours en conflit ?


1. INTRODUCTION


L’activité volontaire implique la maîtrise de soi et le projet. En effet, quand je dis « Je veux », je me détermine par ma décision et j’envisage le futur. Le vouloir se développe sur un fond d’avenir. Or ce qui fait échec au vouloir qui construit, c’est le présent dont les occasions multiples fascinent la conscience. Ce qui meuble le présent, ce sont les choses et les personnes dont l’intérêt disperse la conscience : je suis intéressé par tel spectacle, par tel jeu, par telle personne. Ces divers centres d’intérêt captent toute mon activité et ma pensée au point que je m’oublie dans le spectacle recherché, dans le jeu pratiqué, dans cette personne convoitée. Le présent est donc l’occasion de notre perte.

Pourquoi le présent est-il ainsi l’occasion de notre existence perdue ? En premier lieu parce que la jouissance est présent. Le jouisseur se laisse prendre et consent à se laisser prendre à son désir et ce qui satisfait son désir est réputé intéressant. Aussi, pour éterniser sa jouissance, le sujet est-il conduit à réclamer la suspension du temps (« O temps suspends ton vol » , s’exclame Lamartine). Cette valorisation du présent et cette perte du sens de l’avenir est essentiellement l’oeuvre du désir.


2. LE DESIR EST L'ANTIDOTE DE LA VOLONTE


L'existence mesurée par le désir ne recherche pas l'authenticité mais la rareté. L'esthète est un délicat qui fuit ce qui est commun. La jouissance doit se produire à des moments privilégiés, exceptionnels et brefs. C'est ainsi qu'en amour l'esthète quitte la personne aimée après une brève rencontre pourtant préparée pendant des mois et l'abandonne au moment où il devient fidèle, la fidélité ne faisant que dégrader, selon lui, ce que ce moment avait d'unique. Aussi son existence est-elle placée sous le signe de l'exceptionnel et non de l'habituel. Ce qui importe, c'est la rareté de l'instant présent. Comme le remarque Kierkegaard, le principe de la séduction de Don Juan est dans le désir sensuel. Ce qu'il désire en chaque femme, c'est la féminité toute entière. Cette idéalisation sensuelle le conduit à réveiller la femme à elle-même. Il lui accorde une beauté supérieure et la dote de qualités supérieures, ce qui est la raison de son succès. Pour Kierkegaard, Don Juan n'est pas l'individu qui cherche à séduire par quelque intrigue mais, à l'inverse, celui qui est mû par le génie de la sensualité dont il est l'incarnation. Cependant, une fois satisfait, ce désir risque de perdre sa pureté et de se corrompre. Aussi Don Juan rejette-t-il l'habitude qui calmerait cette force séductrice, car l'habitude lui donnerait un passé et préparerait un avenir.

Or, la force du désir est tout entier dans le présent et si Don Juan montre quelque fidélité c’est bien à l’égard du présent. Toutefois le présent ne cesse de changer ; l’homme du présent ne peut être qu’infidèle. Autrement dit, l’esthète jouit de lui-même, mais d’un lui-même sans cesse exposé au jeu des rencontres. Ce qui l’intéresse, c’est moins l’objet séduit que l’art de la séduction, le désir de séduire. Et ce désir ne peut conserver sa pureté que s’il s’engage dans un amour séduisant. Aussi Don Juan accorde mais ne se donne pas. Comme l’affirme Kierkegaard : « Il goûte l’appât, mais ne se laisse pas prendre. » Pour rester l’homme du présent exceptionnel, il doit poursuivre ses séductions et ne pas se laisser séduire. Certes, la femme qu’il séduit fait figure de victime, mais si le séducteur était séduit, elle prendrait le visage du bourreau qui nierait l’originalité de Don Juan. Du point de vue esthétique, le mariage devient une aberration puisque la spontanéité du désir est perdue au profit d’une jouissance habituelle et institutionnalisée, alors que la vie de Don Juan est celle d’un homme désirant dans le présent. Aussi évite-t-il de donner à sa conquête une sécurité où il perdrait son pouvoir de séduction, où il ne pourrait plus jouir esthétiquement de sa personne, où, enfin, il ne pourrait plus manifester personnellement son esthétique.

Le désir est donc étranger au souvenir et au projet alors que le vouloir projette quelque chose et profite des enseignements du passé. Mais pour ce qui est du désir, l'existence est incapable de se déterminer, voire de se fixer, et tend à se disperser. Cette dispersion n'est-elle pas le signe d'une impuissance à choisir ? Cette indifférence au choix qui est celle de Don Juan le situe en deçà ou au-delà du bien et du mal.

Mais la vie dans son authenticité réclame des valeurs qui, pour être réalisées, supposent le concours de la volonté.


3. LE VOULOIR


L'expérience de la passion est celle de notre dépendance – par exemple, le joueur ou l'amoureux sont dépendants de l'argent convoité pour l'un et de la personne aimée pour l'autre. Le moi est en état de soumission et toutes les ressources intellectuelles et pratiques sont mises au service de ce qu'il subit. Dès lors, le moi ne se laisse-t-il pas abuser et la passion n'est-elle pas son erreur ? Une erreur qui semble émaner du refus du temps. Le passionné préfère le passé au présent et le présent au futur. Ainsi, pour l'ivrogne, l'essentiel est de boire sur le champ et, pour l'amoureux, de retrouver celle qu'il aime. Or, l'ivrogne malade et l'amoureux désespéré expriment clairement que leur passion les a trompés. Assurément n'ont-ils pas su se penser dans le futur. Comment expliquer cette prédominance du passé sur le futur et pourquoi le présent du passionné tire-t-il sa force du passé sinon parce qu'il n'y a pas de passion sans habitudes et que toute habitude fortifie la passion. Le sujet est amené à refuser ce que sera son avenir. Or, contrairement au passionné, l'homme volontaire se pense avec vérité dans le futur. Il instaure ce futur à partir de la décision même qu'il prend.


Vouloir, c’est se décider.


Avant d’aller plus avant, analysons l’expression «  Je me décide ». On se heurte, d’abord, à une difficulté. Par exemple, dans l’expression « Je me décide à parler », je suis dans ce que je veux et je ne remarque pas que je suis un sujet voulant parler. Ma constitution est, en effet, d’être en projet, ce qui fait que ma conscience est tournée vers ce futur immédiat ou lointain. Pourtant, certaines expériences vont nous permettre de trouver dans le vouloir un moi autonome. Nous faisons, à l’évidence, l’expérience d’actes et d’attitudes où la conscience est dissipée. Ainsi, au cours de la colère, le sujet est dit « hors de lui », de sorte que dans l’émotion (colère ou joie intense), le sujet est non seulement tourné vers autre chose que lui-même mais encore dépossédé de lui-même : ainsi que le précise le langage, nous « sommes en proie » à une violente indignation ou à un grand bonheur. Je fais aussi une expérience analogue au niveau inauthentique de la vie sociale qui régente le « on » : « on dit » qu’il ne faut pas faire. Je partage ainsi avec la société un commun sommeil. Le moi s’en remet alors à ce qu’il est convenu d’admettre ou de refuser.

Mais à ces expériences où la conscience est dissipée, s ’opposent d’autres expériences où le moi conscient se retrouve. Ce moi retrouvé est souvent induit par la présence d’autrui. Par exemple, si l’on demande : «  Qui a fait cela ? », je vais répondre : « C’est moi qui chantonne. » Je réponds : « C’est moi » et je me pose comme responsable. Autrement dit, c’est à l’occasion de mes rapports avec autrui que je forme la conscience d’être l’auteur de mes actes et de mes pensées. Ces expériences au cours desquelles je dis : « C’est moi qui » signifient que je me reprends devant autrui en me posant au moment où je m’oppose, c’est-à-dire que je l’affronte. Or, ces expressions « se reprendre, affronter » font apparaître le moi conscient comme un arrachement. Je retrouve alors l’équation de la volonté. Cette action c’est moi et le « Moi » est dans cette action. Le « Moi » ne se veut donc pas en l’air, mais dans ses projets. Et lorsque je projette, je décide en désignant un geste ou une parole qui m’engagent et, d’une certaine façon, me déterminent.

Il n'y a toutefois pas deux « Moi » : celui qui est impliqué dans le projet et celui qui projette, même si je m'affirme sujet dans l'objet de mon vouloir.


Vouloir, c’est se dépasser.


Notre vie repose sur les automatismes que sont les habitudes ou les réflexes et qui nous adaptent au milieu dans lequel nous évoluons. Ils suffisent dès lors que le milieu répète les mêmes problèmes et que l'on suit la coutume ou que l'on se contente des préjugés . Bref, l'on vit dans le conformisme qui est répétition, dans le présent, de pensées ou d'actes passés. Or, la passivité du sujet n'est pas toujours suffisante car la simple répétition ne peut satisfaire. Par exemple, la structure féodale fondée sur une économie agricole, le culte de l'honneur et la puissance protectrice du seigneur, ne peut se répéter lorsque l'invention de la poudre provoque la destruction du château fort. Le serf s'aperçoit alors que l'épée du seigneur est ébréchée et ne peut plus lui faire confiance. C'est pourquoi il délaissera l'ombre des épées pour celle de la fabrique.

Ainsi l'action volontaire met-elle fin à la répétition en apportant une réponse nouvelle lors d'une atmosphère de crise. Autrement dit, la volonté se manifeste lorsque apparaît un événement plus ou moins imprévu qui complique la vie ordinaire. Nous expérimentons la volonté au moment difficile où les automatismes ne suffisent plus. Elle surgit quand la vie est mise en échec. Cet avènement de la volonté se fait dans une atmosphère de crise psychologique et sociale qui posent à la conscience le problème des fins à réaliser. Le sujet est alors concerné dans sa globalité. La volonté est donc le nom donné à une manière d'être totale de l'individu.

Encore faut-il préciser ce terme de totalité. Peut-on dire avec Bergson que nous voulons lorsque nos actes expriment notre personnalité tout entière – le « Moi » profond – et qu'il existe le même rapport qu'entre l'artiste et son œuvre ? Ou encore, avec Guillaume, que la volonté est la coalition de toutes les tendances contre une tendance en particulier ? L'idée de totalité semble méconnaître l'un des caractères essentiels de la volonté qui est combat, division et sacrifice. Dans l'acte volontaire, il y a toujours une part de moi-même qui est sacrifié. La volonté est une construction de la personne, c'est-à-dire qu'elle tend à s'opposer aux automatismes qui chosifient la personne. Ce qui la caractérise, c'est le conflit des fins et tout acte volontaire est plus ou moins un drame. Il convient de souligner que la volonté tend à résoudre les problèmes des fins comme l'intelligence tend à résoudre le problème des moyens. Aussi la volonté se manifeste-t-elle comme la puissance de se construire soi-même, c'est-à-dire de se dépasser en niant une part du « Moi » empirique – qui m'est donné – au profit d'un « Moi » idéal que je tends à réaliser. La volonté apparaît donc comme le moyen de me recréer.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-05-08 11:22:27




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