Langage et Pensée

Intérêt
Il est fréquent de reprocher au langage de trahir le tumulte de nos idées ou de ne pouvoir exprimer toute l'intensité de notre réflexion. Mais peut-il exister une pensée sans langage ?


Table des matières

1. Introduction


«  La lumière, la tristesse, le vent, existeraient-ils sans les mots de notre langue, n’y aurait-il pas à la place que des vibrations, des chocs d’atomes, des moments indétachables de ma durée. » Brice Parain

« C’est par la parole que l’homme vient au monde et que le monde vient à la pensée. La parole manifeste l’être au monde, l’être de l’homme et l’être de la pensée. » Gusdorf

Le langage paraît être ce qui définit le mieux l'être humain, plutôt que le sourire (les animaux ont des mimiques) ou la sociabilité (certains insectes ont une vie sociale). L'enfant qui parle abandonne rapidement la méthode instinctive des tâtonnements. On a pu se demander si l'aptitude à phraser était liée à des dispositifs anatomo-physiologiques spécifiques. Or, on remarque que les anthropoïdes ont les mêmes dispositifs mais n'en font pas le même usage. Le langage n'est donc pas seulement rattaché à une structure organique mais est également lié à une activité intellectuelle. Dès lors se pose une question essentielle : la pensée est-elle antérieure au langage et le produit-elle ? Ou bien n'y a-t-il de pensée que par ce qui est exprimée ? Voire, pensée et langage sont-ils identiques ? En fait, les psychologues sont d’accord avec Pradines pour affirmer que le langage humain se distingue du langage animal « parce qu’il est une forme d’expression non du sentiment mais de la pensée. » Cette liaison du langage humain et de la pensée semble confirmée par les renseignements de la psycho-pathologie. L’aphasique pense d’une manière incohérente parce qu’il ne parvient pas à nommer les éléments de la réalité et à établir entre eux des relations. Cette incohérence est fonction de la perte progressive des mots représentatifs (noms propres, d’abord, noms communs, ensuite) suivie de la perte des mots relationnels (verbes et prépositions).

Cette perte du langage est elle-même liée à un affaiblissement de la personnalité. Ce n’est pas parce que le malade perd l’usage des mots que la personnalité se dissout, mais c’est parce que la personnalité est en train de se défaire que le sujet perd la signification et l’emploi des mots. La personnalité constitue donc l’unité du langage et de la pensée. Ainsi, se demander si l’un est premier par rapport à l’autre est une fausse question puisque le langage disparaît au moment où la personnalité intellectuelle se défait. Comme le souligne Merleau-Ponty : « La parole n’est pas le signe de la pensée (…) En réalité, parole et pensée sont enveloppées l’une dans l’autre ; le sens est pris dans la parole et la parole est l’existence extérieure du sens. »


2. Le monde vient à la pensée au moyen du langage


L'exercice de la pensée n'est pas immédiat. Il ne suffit pas de percevoir un objet pour le penser. Il convient de le ramener à un ensemble de signes et de permettre, à partir de ces signes, de le soustraire à l'aspect évanescent des renseignements sensoriels. Ainsi le problème de la pensée est-il le problème de la permanence. Pour assurer la permanence relative des choses, il est besoin de les nommer. Le mot substitue la permanence de la définition au caractère évanescent de la réalité sensible. En ce sens, la dénomination est déjà animée d'une intention de la pensée.

Le mot crée l’objet pour le penser par la stabilisation, l’unification et la signification

S'il n'y a pas antériorité du langage sur la pensée, il faut bien reconnaître qu'on ne peut penser un objet sans le nommer. Je ne pense pas n'importe quoi, je pense telle chose. Pour ce faire, nous sommes amenés à stabiliser le monde. La psychologie de l'enfant apporte, à ce sujet, de précieux renseignements. L'enfant dénomme pour stabiliser ses représentations. Et les objets deviennent permanents quand il a suffisamment répété leur nom et la répétition a pour but de distinguer l'objet parmi les autres. Ainsi reconnaît-il dans un ensemble les objets qui ont pour fonction de l'amuser et, alors, il ne s'amuse pas avec n'importe quoi.

La phase de stabilisation se complète d'une unification de l'objet par lequel le langage appauvrit le réel pour permettre à la pensée de mieux s'y reconnaître. En ce sens, la pauvreté du langage face à la richesse de la réalité sensible permet l'exercice de la pensée et sa richesse.

Toutefois, les objets ne sont pas isolés dans le monde mais appartiennent à leur environnement. Un jouet n'est pas n'importe où, il est indication de la présence enfantine. Aussi les significations errent-elles dans les choses. Le langage n'est pas le moyen qui permet une notation objective, mais le moyen qui précise un index de valeur.

La constitution de soi-même par le langage

Le langage ne permet pas uniquement la connaissance des objets ; il favorise en outre la connaissance de soi. Pour penser le réel, je dois le nommer. Mais je le nomme si l'unité de ma personnalité n'est pas affaibli car elle est assurée par le développement de ma pensée et l'exercice du langage. Aussi, à la permanence des objets doit correspondre la permanence du moi. En nommant les choses, nous ne sommes plus soumis ni à l'incohérence des sensations ni à l'inconsistance des choses. En conséquence, nous pouvons nous défaire des effets de l'émotion comme seule conduite des autres au profit de notre pouvoir de maîtrise. Par ailleurs, du fait que nous ne sommes plus soumis aux apparences évanescentes de l'objet, nous ne subissons plus le présent et notre moi apparaît unité au sein de la durée.

La pensée ne se satisfait pas du rapport avec le monde pensé qui, dans la mesure où il est réfléchi, n’appartient plus à la nature mais à la culture. Celle-ci « circule à travers la conscience » et, en ce sens, la pensée est pensée pour autrui. Le langage, en me mettant en communication avec l’autre, communique la pensée. L’homme seul est une chimère ; nous sommes hommes pour autrui. Lorsque l’enfant manifeste la volonté de se faire comprendre, il y a établissement d’un dialogue qui n’est possible que parce qu’autrui n’est plus une apparence mais une réalité stable. Autrement dit, nous recherchons chez autrui l’assurance de ce que nous disons et pensons. Le dialogue nous permet d’être reconnu et de reconnaître l’homme comme un alter ego (un autre Je). Par ailleurs, la pensée ne peut se satisfaire dans la solitude. Pénétrée de culture, elle demande à être comprise et la compréhension sera véhiculée par le langage. Le langage a, en effet, une fonction communicative que nous éprouvons lors d’expériences fondamentales telles que, par exemple, la lecture d’un texte ou l’audition d’un poème.


3. L'expression de la pensée s'oppose-t-elle à la communication par le langage ?


Pour certains qui soupçonnent le langage de trahir la pensée, celle-ci ne peut que se détruire dans le langage. En fait, l’on peut se demander si le discrédit jeté sur le langage ne manifeste pas leur impuissance à le maîtriser. Il n’est pas vrai que les plus beaux poèmes sont ceux que l’on n’a jamais écrits. Ce qui n’est pas écrit n’existe pas. Il faut, en effet, se rappeler que les hommes de génie au dire de Nietzsche sont les « les nommeurs ». Que serait l’attraction universelle et la relativité sans Newton et Einstein. Examinons toutefois les critiques adressées au langage. Elles reposent, pour l’essentiel, sur les couples individus-société et individus-culture. Elles peuvent nous révéler certains vices du langage. C’est toutefois la manière d’assumer ces vices qui fera que l’on admette une pensée étrangère au langage ou bien une pensée identique au langage. Entre ces deux positions extrêmes, nous admettrons qu’il n’y a de véritable pensée que si elle est exprimée.

L’expression de la pensée par le langage est-elle possible ?

Cette manière de poser le problème implique déjà un postulat : la pensée est antérieure au langage. Admettons pur l'instant cette conception. Pour Bergson, la pensée se heurte à la pauvreté du langage qui est tout à la fois superficiel, incomplet et formé par les exigences de la vie pratique ; ce qui le rend inapte à exprimer toutes les nuances de la pensée. Aussi Bergson distingue-t-il un moi profond et un moi social. Le premier se développe par le flux de la durée et ne peut être approché que par sympathie tandis que le moi superficiel s'accommode de la vie sociale et assure mon équilibre au sein de la société. Nous pouvons cependant nous demander à quoi se réduit une vie qui ne s'avoue pas dans les mots. Et pouvons-nous être assuré de l'exactitude des nuances quand nous ne faisons que les ressentir ? Ne risquons-nous pas d'être victime de l'illusion et de la confusion ? Si je juge que ma pensée est toujours transformée par autrui et que les mots sont inadéquats, je risque de me replier sur moi-même et d'être amené à l'autisme ou au narcissisme. Sous prétexte de sauvegarder mon originalité, je refuse de l'exprimer. Mais que peut être une originalité qui n'est pas reconnue ? Ces critiques adressées au langage à propos de la vie psychologique se retrouvent également en ce qui concerne la pensée scientifique. C'est Brunschvicg qui reproche au langage de ne pas donner un symbolisme suffisant, voire inexact. Quand Ruthefort évoque l'atome comme un système solaire en miniature ou lorsque Bohr le présente comme un système planétaire réduit, il ne s'agit pas d'une représentation exacte mais un modèle uniquement approché ; d'autant plus que l'attraction n'est pas gravitationnel comme dans le système solaire, mais électrique.

La nécessité de la communication

Il faut se rappeler que notre réalité psycho-biologique anticipe notre destination communautaire. Nos organes nous adaptent au milieu où nous évoluons et nos membranes nous mettent en relation avec les autres individus qui peuplent le milieu. Le langage a cet aspect relationnel comme la pensée, d'ailleurs, qui établit des relations entre les objets. Dans ce cas, si l'expression est l'expression du sujet, elle ne peut, sous peine d'être stérile et d'échouer, refuser autrui. Ainsi le sujet s'exprime mais recherche autrui pour communiquer son expression. Autrement dit, le « je » et le « tu » se retrouvent dans l'unité du « nous » en ce sens qu'autrui et moi-même nous nous comprenons à partir d'un même horizon culturel.

La pensée puise ses ressources dans des manières d’exprimer, d’agir et, plus généralement, d’être, qui appartiennent à l’enveloppement socio-culturel. Le langage n’est pas étranger à cet environnement et il en est partiellement déterminé. Comme le souligne Gusdorf : «La communication est possible parce que le langage institué définit un champ de compréhension auquel participent les sujets qui dialoguent. » Ainsi la pensée est-elle justifiée quand elle est communiquée par le langage. En un sens, nous pourrions dire avec Charles Serrus que le mouvement du discours suit le développement de la pensée et que le sens les unit et leur impose un développement parallèle. Rappelons ici Paul Valéry qui taxe de futilité les regrets d’un auteur quand il affirme qu’il y a malentendu et qu’il n’a pas voulu dire ce que l’on a compris de son texte. Ce qui ne sous-entend pas, comme le soutiennent les minimalistes, que nous pensons par mot, mais que nous pensons, effectivement, à travers les mots. Aussi la communication ne rend pas nécessairement notre pensée inauthentique ; elle peut cependant la menacer. Mais il nous appartient de rendre compréhensible ce que nous estimons important.


4. Les conditions sociologiques du rapport entre langage et pensée


La communication est un aspect de la vie sociale. Mais celle-ci s'établit suivant des degrés qui proviennent de situations différentes. Cette opposition entre l'expression de ma pensée et sa communication par le langage peut être atténuée ou aggravée selon qu'il s'agit d'un dialogue ou d'une réunion publique. Nous pourrions faire une phénoménologie de cette tension suivant que l'expression du sujet se manifeste en public lors d'une conversation de salon, d'une explication professorale ou d' un dialogue intime. L'écart entre « je » et autrui diminue au fur et à mesure que croît la sympathie au point que l'expression de la pensée peut devenir inutile. Cependant il faut souligner que les degrés de communication ne tiennent pas seulement au rapprochement des pensées, mais aussi à leur situation sociale. D’autre part, autrui nous pense d’après ce que l’on dit de nous. C’est ainsi que Sartre, reprenant Halbwachs, montre que la personnalité est pensé à partir des cadres sociaux : «  Halbwachs dira que cet homme qu’on introduit dans le salon, c’est le gynécologue, ancien interne des Hôpitaux de Paris, médecin major pendant la guerre de 1914. Otez le médecin, ôtez le major, il ne reste plus rien qu’un peu d’eau sale qui s’écoule en tourbillonnant par un trou de vidange. » Ces particularités de la société qui éloignent ou rapprochent les consciences ne faussent, toutefois, en rien les rapports de la pensée et du langage. Brice Parrain rappelle justement que le langage, tout en déformant partiellement les pensées, est, en même temps, une formation et que tout en étant la négation de quelque chose – je nie par le langage l'autorité de la diversité sensible – il est aussi affirmation de quelque chose qui est peut-être le plus important, c'est-à-dire un univers à la mesure de l'homme. Mais mon langage n'est pas étranger au monde : il prend racine en lui et en exprime la pensée en ce sens que le discours peut représenter l'ordre des choses. En fait, quand Ernst Cassirer nous montre que les troubles aphasiques n'atteignent pas seulement l'intelligence abstraite mais aussi le comportement général du sujet et que les articulations de l'action motrice et de l'activité perceptives fléchissent avec l'altération et la disparition du langage, il est fondé d'identifier pensée et langage. Toutefois, ne peut-on pas penser par image ? Il semble que l'importance d'autrui apparaît au moment où l'existence de Dieu est discutée. En effet, si Dieu n'est pas le garant de la vérité et de la valeur, s'il n'est plus le principe premier, cette disparition tend à révoquer l'objectivité en laissant apercevoir des subjectivités multiples. Le sujet, jusqu'ici seul avec Dieu, aperçoit à l'horizon de sa méditation l'autre qui contestera peut-être le résultat de ses pensées. D'autre part, tant que l'humanité se conçoit sous le signe du péché originel, elle conçoit la réalité humaine comme une réalité corrompue.Le moi est haïssable selon Pascal et, dès lors, le jugement d'autrui importe peu : on ne peut estimer et rechercher ce qui, par définition, est méprisable. A ces raisons philosophiques et religieuses s'ajoutent des raisons sociologiques : la concentration industrielle, en favorisant la concentration urbaine, fait que l'autre apparaît comme l'être qui participe à mon travail et qui menace mon intimité. Nous devons remarquer, enfin, que nous réfléchissons sur une chose lorsqu'elle est menacée. Or, c'est, actuellement, le cas pour les valeurs et pour l'autre. L'homme se demande désormais si ses œuvres ne vont pas causer sa perte ; aussi éprouve-t-il le besoin de rencontrer l'autre.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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