La légende de Sainte Marthe tirée de l'œuvre de Jacques de Voragine (vers 1261-1266) et la Tarasque

Intérêt
Dans la tradition provençale qui se forge à l’époque médiévale, la figure de sainte Marthe est plus particulièrement associée à la ville de Tarascon (Bouches-du-Rhône), où son culte se mêle aux traditions populaires et à la légende d’un monstre androphage nommé «Tarasque» (ci-contre). Cet «animal fabuleux, tenant du dragon, du crocodile et du serpent, qui sévissait dans le Rhône et ses alentours» (CNRTL) est réputé avoir été dompté par la sainte. L’épisode constitue d’ailleurs le moment fort de la Vie de sainte Marthe, avec sa préparation à la mort, puisqu’elle aurait eu la révélation du jour de son décès un an à l’avance.

La popularité du culte de sainte Marthe(Selon la tradition, Marthe de Béthanie est l’un des saints qui, chassés par les Juifs de Palestine, auraient fini par accoster à Marseille suivant les desseins de la Providence (les principaux autres sont son frère, Lazare ressuscité, et sa sœur, Marie-Madeleine). Ils auraient aussi été accompagnés de quatorze évêques.) au milieu du XIIIe siècle(Le culte de sainte Marthe est associée à celui de Marie-Madeleine. MORIN, Dom Germain. Études, textes, découvertes ; contributions à la littérature et à l’histoire des douze premiers siècles, Paris, A. Picard, 1913, tome premier, p.13, fait remonter celui-ci «à l’époque carolingienne à Conques et à Tarascon», à la suite de l’abbé Faillon, Monuments inédits sur l’apostolat de sainte Marie Madeleine en Provence.... Paris, 1848, 2 vol. ; cependant Les Sources de l’histoire de France des origines aux guerres d’Italie (1494) (MOLINIER, Auguste et POLAIN, M.-Louis) mentionnent que «Jusqu’au XIe siècle, nulle trace du culte particulier de la Madeleine en Occident ; vers ce temps, l’abbaye de Vézelay prétend posséder des reliques de la sainte. La légende de sainte Marthe se forme à Tarascon au début du XIIIe siècle.» )— et sa parenté avec Marie-Madeleine(Les Dominicains, qui accordaient une grande importance à la pénitence, firent de cette dernière leur sainte patronne en 1297 : CARTWRIGHT Jane, Mary Magdalene & Her Sister Martha: An Edition and Translation of the Medieval Welsh Lives, 2013, p. 25.) expliquent que le frère Jacques de Voragine (1228-1298) ait compilé sa Vie et l’ait incluse parmi les 180 récits édifiants qui constituent sa Legenda aurea (rédigée vers. 1261-1266).

Le manuscrit le plus ancien qui en a été conservé date de 1282 : il est archivé à la Staatsbibliothek de Munich (clm 13029). Comme souvent pour les ouvrages les plus lus de la période médiévale, la première traduction en Français est tardive : œuvre de Jean de Vignay au XIVe siècle, elle est imprimée à Lyon par Barthélémy Buyer en 1476(Ces informations sont directement reprises du site suivant : http://blog.pecia.fr/post/2007/09/06/Jacques-de-Voragine-%3A-La-Legende-doree, qui liste un grand nombre de manuscrits de La Légende dorée et fournit quelques liens vers leur version numérisée.).

Table des matières

1. La Vie de sainte Marthe d’après La Légende dorée de Voragine

Nous reproduisons ci-après le texte de la traduction en Français qu’en donne l’abbé J.-B. M. Roze dans son édition de La légende dorée au tout début du XIXe siècle (Paris, 1802(La légende dorée de Jacques de Voragine nouvellement traduite en Français avec introduction, notices, notes et recherches sur les sources par l’abbé J.-B. M. Roze, Chanoine Honoraire de la cathédrale d’Amiens [...], Édouard Rouveyre éd, 76, rue de Seine, Paris, MDCCCCII (1802). Les notes n’ont pas été conservées.)).

Marthe, qui donna l’hospitalité à Jésus-Christ, descendait de race royale et avait pour père Syrus et pour mère Eucharie. Son père fut gouverneur de Syrie et de beaucoup de pays, situés le long de la mer. Marthe possédait avec sa soeur, et du chef de sa mère, trois châteaux, à savoir Magdalon, Béthanie et une partie de la ville de Jérusalem. On ne trouve nulle part. qu'elle se soit mariée, ni qu'elle ait eu commerce avec aucun homme. Or, cette noble hôtelière servait le Seigneur et voulait que sa sœur le servît aussi; car il lui semblait que ce n'était pas même trop du monde tout entier pour le service d'un hôte si grand. Après l’ascension du Seigneur, quand les apôtres se furent dispersés, elle et son frère Lazare, sa sœur Marie-Magdeleine, ainsi que saint Maximin qui les avait baptisés et auquel elles avaient été confiées par l’Esprit-Saint, avec beaucoup d'autres encore, furent mis par les infidèles sur un navire dont on enleva les rames, les voiles et les gouvernails, ainsi que toute espèce d'aliment. Sous la direction de Dieu, ils arrivèrent à Marseille. De là, ils allèrent au territoire d'Aix où ils convertirent tout le peuple à la foi. Or, sainte Marthe était très éloquente et gracieuse pour tous.


Il y avait, à cette époque, sur les rives du Rhône, dans un bois entre Arles et Avignon, un dragon, moitié animal, moitié poisson, plus épais qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes, qui était armé de chaque côté de deux boucliers; il se cachait dans le fleuve d’où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires. Or, il était venu par mer de la Galatie d’Asie, avait été engendré par Léviathan, serpent très féroce qui vit dans. l’eau, et d’un animal nommé Onachum, qui naît dans la Galatie : contre ceux qui le poursuivent, il jette, à la distance d’un arpent, sa fiente comme un dard et tout ce qu’il touche, il le brille comme si c’était du feu. A la prière des peuples, Marthe alla dans le bois et l’y trouva mangeant un homme. Elle jeta sur lui de l’eau bénite et lui montra une croix. A l’instant le monstre dompté resta tranquille comme un agneau. Sainte Marthe le lia avec sa ceinture et incontinent il fut tué par le peuple à coups de lames et de pierres. Or, les habitants du pays appelaient ce dragon Tarasque et en souvenir de cet événement ce lieu s’appelle encore Tarascon, au lieu de Nerluc, qui signifie lieu noir, parce qu’il se trouvait là des bois sombres et couverts. Ce fut en cet endroit que sainte Marthe, avec l’autorisation de son maître Maximin et de sa sœur, se fixa désormais et se livra sans relâche à la prière et aux jeûnes. Plus tard après avoir rassemblé un grand nombre de sœurs, elle bâtit une basilique en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie. Elle y mena une vie assez dure, s’abstenant d’aliments gras, d’œufs, de fromage et de vin, ne mangeant qu’une fois par jour. Cent fois le jour et autant de fois la nuit, elle fléchissait les genoux.


Elle prêchait un jour auprès d'Avignon, entre la ville et le fleuve du Rhône, et un jeune homme se trouvait de l’autre côté du fleuve, jaloux d'entendre ses paroles, mais dépourvu de barque pour passer, il se dépouilla de ses vêtements et se jeta à la nage ; tout à coup il est emporté par la force du courant et se noie aussitôt. Son corps fut tout juste retrouvé, deux jours après ; on l’apporta aux pieds de sainte Marthe pour qu'elle le ressuscitât. Elle se prosterna seule, les bras étendus en forme de croix sur la terre, et fit cette prière : « O Adonay, Seigneur Jésus-Christ, qui avez autrefois ressuscité mon frère Lazare, votre ami, mon cher hôte, ayez égard à la foi de ceux qui m’entourent et ressuscitez cet enfant. » Elle prit par la main ce jeune homme qui se leva aussitôt et reçut le saint baptême.


Eusèbe rapporte au VIIe livre de son Histoire ecclésiastique, que l’Hémorrhoïsse, après avoir, été guérie, fit élever dans sa cour ou son verger, une statue à la ressemblance de Jésus-Christ, avec une robe et sa frange, comme elle l’avait vu, et elle avait pour cette tarage une grande vénération. Or, les herbes croissant aux pieds de la statue et qui n’étaient bonnes à rien auparavant, dès lors qu’elles atteignaient à la frange, acquéraient une telle vertu que beaucoup d’infirmes qui en faisaient usage étaient guéris. Cette Hémorrhoïsse que le Seigneur guérit, saint Ambroise dit que ce fut sainte Marthe ; Saint Jérôme de son côté rapporte, et l’Histoire tripartite confirme, que Julien l’apostat fit enlever la statue élevée par l’Hémorrhoïsse et y substitua la sienne ; mais la foudre la brisa.


Or, le Seigneur révéla un an d'avance à sainte Marthe le moment de sa mort : et pendant toute cette année, la fièvre ne la quitta point. Huit jours avant son trépas, elle entendit les chœurs des anges qui portaient l’âme de sa sœur au ciel. Elle rassembla aussitôt sa communauté de frères et de sœurs : « Mes compagnons et très doux élèves, leur dit-elle, je vous en prie, réjouissez-vous avec moi, parce que je vois les chœurs des anges portant en triomphe l’âme de ma sœur au trône qui lui a été promis. Ô très belle et bien-aimée sœur, vis avec ton maître et mon hôte dans la demeure bienheureuse ! » Et aussitôt sainte Marthe, pressentant sa mort prochaine, avertit ses gens d'allumer des flambeaux autour d'elle et de veiller jusqu'à son trépas. Au milieu de la nuit qui précéda le jour de sa mort, ceux qui la veillaient s'étant laissé appesantir par le sommeil, un vent violent s'éleva et éteignit toutes les lumières, et la sainte qui vit une foule d'esprits malins, prononça cette prière : « Ô Dieu, mon père, mon hôte chéri, mes séducteurs se sont rassemblés pour me dévorer ; ils tiennent écrites à la main les méchancetés que j'ai commises : mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi, mais venez à mon aide. »

Et voilà qu'elle vit sa sœur venir à elle; elle tenait à la main une torche avec laquelle elle alluma les flambeaux et les lampes : et tandis qu'elles s'appelaient chacune par leur nom, voici que Jésus-Christ vint et dit : « Venez, hôtesse chérie, et où je suis, vous y serez avec moi. Vous m’avez reçu dans votre maison, et moi je vous recevrai dans mon paradis ; ceux qui vous invoqueront, je les exaucerai par amour pour vous. » L'heure de sa mort approchant, elle se fit transporter dehors, afin de pouvoir regarder le ciel ; et elle ordonna qu'on la posât par terre sur de la cendre ; ensuite qu'on lui tînt une croix devant elle : et elle fit cette prière : « Mon cher hôte, gardez votre pauvre petite servante ; et comme vous avez daigné demeurer avec moi, recevez-moi de même dans votre céleste demeure. » Elle se fit ensuite lire la Passion selon saint Luc, et quand on fut arrivé à ces mots : « Mon père, je remets mon âme entre vos mains », elle rendit l’esprit. Le jour suivant qui était un dimanche, comme on célébrait les laudes auprès de son corps, vers l’heure de tierce, Notre-Seigneur apparut à saint Front qui célébrait la messe à Périgueux, et qui, après l’épître, s'était endormi sur sa chaire: « Mon cher Front, lui dit-il, si vous voulez accomplir ce que vous avez autrefois promis à notre hôtesse, levez-vous vite et suivez-moi. » Saint Front ayant obéi à cet ordre, ils vinrent ensemble en un instant à Tarascon où ils chantèrent des psaumes autour du corps de sainte Marthe et firent tout l’office, les autres leur répondant ; ensuite ils placèrent de leurs mains son corps dans le tombeau. Mais à Périgueux, quand on eut terminé ce qui était à chanter, le diacre qui devait lire l’évangile, ayant éveillé l’évêque en lui demandant la bénédiction, celui-ci répondit à moitié endormi : « Mes frères, pourquoi me réveillez-vous ? Notre-Seigneur Jésus-Christ m’a conduit où était le corps de Marthe, son hôtesse, et nous lui avons donné la sépulture : envoyez-y vite des messagers pour nous rapporter notre anneau d'or et nos gants gris que j'ai ôtés afin de pouvoir ensevelir le corps ; je les ai remis au sacriste et les ai laissés par oubli, car vous m’avez éveillé si vite ! »

On envoya donc des messagers qui trouvèrent tout ainsi que l’évêque avait dit ; ils rapportèrent l’anneau et un seul gant, car le sacriste retint l’autre comme preuve de ce qui s'était passé. Saint Front ajouta encore : « Comme nous sortions de l’église après l’inhumation, un frère de ce lieu, qui était habile dans les lettres, nous suivit pour demander au Seigneur de quel nom il l’appellerait. Le Seigneur ne lui répondit rien, mais il lui montra un livre qu'il tenait tout ouvert à la main, dans lequel rien autre chose n'était écrit que ce verset : « La mémoire de mon hôtesse qui a été pleine de justice sera éternelle ; elle n'aura pas à craindre d'entendre des paroles mauvaises au dernier jour. » Le frère, qui parcourut chaque feuillet du livre, y trouva ces mots écrits à chaque page. Or, comme il s'opérait beaucoup de miracles au tombeau de sainte Marthe, Clovis, roi des Francs, qui s'était fait chrétien et qui avait été baptisé par saint Remy, souffrait d'un grand mal de reins; il vint donc au tombeau de la sainte et y obtint une entière guérison. C'est pourquoi il dota ce lieu, auquel il donna une terre d'un espace de trois milles à prendre autour sur chacune des rives du Rhône, avec les métairies et les châteaux, en affranchissant le tout. Or, Manille, sa servante, écrivit sa vie; ensuite elle alla dans l’Esclavonie où, après avoir prêché l’évangile, elle mourut en paix dix ans après le décès de sainte Marthe.

2. Une représentation d'un carnassier androphage : la «Tarasque» de Noves

Une statue conservée au Musée lapidaire de la Ville d'Avignon (Musée Calvet( Elle y est entrée par achat dès l'année de sa découverte, en 1849 : http://anabases.revues.org/2544 )) a été considérée comme la représentation primitive d'un monstre semblable à celui vaincu par sainte Marthe. Baptisée pour cette raison «Tarasque de Noves», cette œuvre imposante, taillée d'un seul bloc dans du calcaire tendre coquillier burdigalien, a été découverte par hasard en 1849 par un habitant, Joseph Joachim Meynard, dans un champ à une centaine de mètres du cimetière actuel(Le site du Musée Calvet mentionne qu'elle aurait été découverte «à 2.5 m de profondeur derrière l’église de Noves» : http://www.musee-lapidaire.org/oeuvres-antiques/fr/oeuvre/la-tarasque-de-noves Il est souvent précisé que la découverte se fit à l'occasion de l'arrachage de la souche d'un mûrier, sans que nous sachions d'où vient cette information.).

La statue, d'une hauteur d'1,18 m, polychrome à l'origine(En témoignent des traces de pigments rouges sur les mâchoires et sur les griffes : http://www.musee-lapidaire.org/oeuvres-antiques/fr/oeuvre/la-tarasque-de-noves ), était enfouie à 2,50 m de profondeur et reposait sur un lit de pierres empilées, dans un contexte funéraire. Compte tenu de cet emplacement, son caractère sacré est vraisemblable.

Celle-ci représente une bête à la crinière léonine qui serait pourvue de certaines des caractéristiques du loup gaulois. Elle est assise sur ses membres postérieurs dans une attitude humaine ; chacun de ses membres antérieurs, terminés par trois griffes acérées, repose sur une tête coupée. Sous sa gueule allongée et ouverte, qui laisse apparaître des crocs puissants, pend le bras d'un homme sur le point d'être dévoré(Le bras est tout ce qui reste, avec un pied, d'un corps entier manquant.). Un phallus proéminent est figuré en relief sur le bas-ventre de la créature, dont les membres sont par ailleurs exagérément courts, ce qui est vraisemblablement dû à la forme du bloc dont elle est constituée. Enfin, des côtes saillantes lui ont été attribuées par l'artiste.

Si sa datation précise pose problème, il est actuellement admis que la statue aurait été réalisée entre 50 av. J.-C. et les premières années de notre ère[1] : celle-ci aurait alors été enfouie sur le territoire des Cavares. Ce peuple connu des anciens Grecs et des Romains(Strabon, Géographie, IV, 1, 11.) était installé entre Rhône et Durance, d’Orange à Cavaillon —le nom antique de cette dernière ville vient d’ailleurs de leur ethnonyme.

Les thèmes, comme le registre iconographique développés par la «Tarasque» de Noves (un carnassier androphage, hybride lion-loup fortement sexué prêt d’engloutir un corps humain et conservant des têtes également humaines sous ses griffes) renverraient à l’imaginaire celte du passage dans l’au-delà (Patrice Arcellin, 2004 ; Héloïse Schomas, 2011(«L’animal est un hybride au corps de lion et à la tête de canidé (loup ? chien ?) symbolisant la mort, d’après P. Arcelin (2004). Cependant, la représentation du sexe de l’animal évoque paradoxalement la puissance, la force et la vie. » cit. par SCHOMAS Héloïse, in Les images monétaires des peuples gaulois : figures primitives ou expressions d’une société en mutation ? : l’exemple des Arvernes, Bituriges, Carnutes, Eduens, Lingons, Meldes, Parisii, Sénons et Séquanes (Thèse de doctorat ss. la dir. J.-P. Guillaumet et de É. Vial, soutenue à Dijon le 19-12-2011), pp. 282-314. ; http://www.theses.fr/2011DIJOL035 et http://rae.revues.org/7612 ; Voir également : ARCELLIN, Patrice. «La Tarasque, une œuvre funéraire près du Puech de Noves (B.-du-Rh.).» In CAVALIER, O. éd. La Tarasque de Noves. Réflexions sur un motif iconographique et sa postérité. Actes de la table ronde d’Avignon, 2001. Avignon, musée Calvet, 2004, p. 41-48. )).

La figure du carnassier tenant en sa gueule une dépouille pourrait être une lointaine réminiscence du thème du «fauve androphage étrusque», comme on en observe sur certaines monnaies gauloises(SCHOMAS Héloïse, Thèse de Doctorat, pp. 293-294 : voir note précédente).

La présence des têtes humaines, par leur traitement, paraît caractéristique de la statuaire des Gaulois du midi : d’autres têtes sculptées, peut-être en rapport avec le culte des ancêtres, sont connues, comme à Velaux ou à Entremont (l’oppidum des Salyens, situé au nord d’Aix-en-Provence, dans les Bouches-du-Rhône).

Enfin les caractères propres à la représentation des loups gaulois (gueule allongée et côtes saillantes) seraient à mettre en relation avec les croyances eschatologiques des Celtes, le loup étant dans celles-ci associé à la fin du monde, comme plus tard dans la mythologie nordique.

Au final, la «Tarasque de Noves» représenterait donc une sorte de Dis Pater gaulois, «incarnation d’un dieu destructeur et source de vie à la fois» représenté ailleurs, comme peut-être avec le «monstre de Linsdorf (Alsace)»(Cette sculpture étonnamment proche de celle de Noves et méconnue se trouverait actuellement dans une collection privée (aux États-Unis d’Amérique ?). Sur son histoire et les incertitudes qui pèsent sur son authenticité comme sur sa provenance, voir l’article : LANGLOYS Gilles, « À propos de deux sculptures méconnues », Documents d’Archéologie Méridionale, Année 1999, Volume 22, Numéro 1, pp. 291-298. Version en ligne : http://www.persee.fr/doc/dam_0184-1068_1999_num_22_1_1132 ) ou par le fauve de Vienne-en-Val, dans le Loiret(SCHOMAS Héloïse, Thèse de Doctorat, pp. 304-305).

3. Le registre iconographique des «Tarasques»

Si nous n'en connaissons aucune représentation qui soit attribuable avec certitude à une époque antérieure au XIVe siècle, il faut relever que les Tarasques médiévales offrent une grande diversité, aussi il convient de s'intéresser à l'évolution du registre dans lequel puisent ces représentations.

Mentionnons d’abord, tout proche de la Tarasque, une (autre ?) bête fabuleuse, un «Drac» (i.e. dragon, démon ou génie) qui aurait sévi à Beaucaire, ville située dans le Gard, sur la rive droite du Rhône face à Tarascon. Ce dernier, dont la légende a été recueillie et transmise à la postérité au XIIe siècle par Gervasius Tilleberiensis (Gervais de Tilbury), est dépeint comme un serpent ou un dragon. Aurait-il pu être imité de la Tarasque, voire se confond-il avec cette dernière ?

Les monstres hybrides, dévoreurs d’Hommes, souvent associés à un lieu hostile et inhabité (comme le «bois noir» qui aurait précédé Tarascon), abondent dans les légendes médiévales. Lorsqu’ils ne sont pas repris des Écritures, ils apparaissent souvent attachés à un contexte local dans les Vies de saints de la période mérovingienne (Citons à titre d’exemples l’évêque saint Romain qui délivre Rouen de la Gargouille, ou saint Clément qui tue le Graoully de Metz...).

Un Drac de Languedoc illustre particulièrement ce constat : ce génie malfaisant, parfois indifféremment désigné par les termes de «couleuvre» ou «dragon» (drago) (le plus souvent «Drac»), est celui contre lequel eut à lutter la sainte mérovingienne Énimie pour évangéliser Burlatis(Aujourd’hui Ste-Enimie, dans le Tarn.) : un article d’Henri Fromage(FROMAGE Henri, «Sainte Énimie et le Drac» in Bulletin de la Société de Mythologie Française, LXVI, 1967 : 1-18. http://rupestres.perso.neuf.fr/page0/page12/assets/Fromage_Enimie.pdf ) en présente la tradition et montre quelles sont les similitudes entre cet épisode de la vie de sainte Énimie et celui de sainte Marthe et la Tarasque : la figure chtonienne du Drac, comme celle de la Tarasque vauclusienne, est évidemment pour les Chrétiens l’incarnation de l’Ennemi. Cependant, pour Fromage, la rencontre du Drac avec la sainte lozérienne, par ailleurs vierge, représenterait le choix entre les divinités «d’en-bas» et le Dieu céleste, ce qui exposerait le caractère mythologique et pré-chrétien de la créature. Dans les versions les plus anciennes, comme dans l’épisode de sainte Marthe et la Tarasque, sainte Énimie ne tue pas le Drac, mais elle le livre plutôt à l’évêque qui l’accompagne : symboliquement, pour FROMAGE, l’affrontement a pour enjeu la sainte elle-même, vierge qui ne fait pas couler le sang. Dans un contexte chrétien, la victoire sur le Drac signifie le choix de la foi chrétienne.

Dans le cas de la légende du Drac de sainte Énimie, une simplification des motifs littéraires —comme de l'imagerie— a pu s'opérer au Moyen Âge central ; elle aurait fini par faire d'une créature ambiguë (un «génie»), un dragon, animal mythique plus proche du Diable qu'il incarne dans la perspective chrétienne du récit édifiant. Le dragon, soumis ou terrassé, est évidemment un des thèmes emblématiques de l'imagerie médiévale et de ses bestiaires.

En ce qui concerne l'imagerie propre à la Tarasque, les sources écrites médiévales lui prêtent majoritairement six membres (à l'exception notable de Voragine) et s'accordent sur son apparence carapacée (description qui s'applique également à un dragon) ou caparaçonnée (Voragine mentionne «deux boucliers»).

Un bref compte-rendu de lecture de Fernand Benoît(BENOÎT, Fernand. « DUMONT (Louis). La Tarasque. Essai de description d’un fait local du point de vue ethnographique [compte rendu] », in Revue belge de philologie et d’histoire, Année 1952, Volume 30, Numéro 3, pp. 1012-1015. ), très critique, concerne la publication d’un travail ethnographique par ailleurs intéressant sur la Tarasque : DUMONT Louis. La Tarasque. Essai de description d’un fait local du point de vue ethnographique, Paris, 1951.

F. Benoît reproche à L. Dumont de réfuter toute autre origine aux processions tarasconnaises que la représentation tardive de la légende médiévale fondatrice de sainte Marthe et la Tarasque. Si L. Dumont a pour lui les données ethnographiques et les sources, F. Benoît, Provençal antiquisant, rappelle que le nom de Tarascon est également proche de celui « d'un dragon qu 'il faut sans doute identifier avec Taurisque, doublet de Géryon, d'après Amien Marcellin (XV, 9 et 10) », créature qu'Héraclès affronta sur la route d'Italie en Espagne selon un mythe dont les événements se seraient justement déroulés à Tarascon d'après Hygin, bibliothécaire d'Auguste.

Pour l'historien et archéologue, si les versions les plus récentes de la légende du combat d'Hercule ont substitué les Ligures à la bête aquatique, et si l'imagerie de la Tarasque a évolué pour ne plus conférer cette dernière qu'une forme unique de monstre carapacé plus proche de la tortue que du dragon (au XVIIIe siècle), il faut examiner les sources iconographiques les plus anciennes : c'est bien un dragon qui figure sur la bulle de Tarascon aux XIIe-XIIIe siècles et il est encore repris sur un plomb de pélerinage au XVe siècle...

En revanche, à partir du XVe siècle, la Tarasque se trouve toujours représentée trapue et affublée d’une carapace de tortue. Cette évolution a été commentée par l’auteur d’une monographie locale sur les Monumens de l’église de Sainte-Marthe à Tarascon, datée du deuxième quart du XIXe siècle : «après l’institution des jeux de la Pentecôte par le roi René, il [le monstre] se montre différent encore. Ce fut sans doute alors qu’on lui donna la carapace, ou le bouclier armé de cornes, afin de loger plus commodément dans cet énorme simulacre les hommes qui devoient en faciliter le transport ; et ce changement passa aux sceaux de la ville.»(Monumens de l’église de Sainte-Marthe à Tarascon, département des Bouches-du-Rhone: avec un Essai sur l’Apostolat de Sainte Marthe et des autres Saints Tutélaires de Provence, Élysée Aubanel Impr.-Libraire, 1835.).

Une des premières représentations conforme à l'image traditionnelle de la Tarasque provençale, telle qu'elle est reprise dans les processions de la fête de Sainte Marthe à Tarascon, nous est fournie par un chapiteau du cloître de Saint-Trophime d'Arles (achevé sous l’épiscopat de Jean de Rochechouart, en 1390-1398 ?). Ce chapiteau dit «à la Tarasque» montre une bête carapacée, possédant six pattes et tenant à la fois du lion et de la tortue.

Une créature semblable figure sur la miniature d’un livre d’heures français de la seconde moitié du XVe siècle qui est actuellement conservé au Haggerty Museum of Art à Marquette (États-Unis d’Amérique, reproduit en tête de cet article) : elle est contemporaine de celle qui se trouve au folio 317v du ms Latin 920 des Heures de Louis de Laval (Horae ad usum romanum), conservé à la BNF(http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52501620s/f642.item ). On doit cette dernière enluminure à la grande postérité, destinée à l’un des compagnons d’armes du roi Charles VII, à Jean Colombe (v. 1470-1475).


Au moins deux registres iconographiques distincts ont donc successivement existé dans les représentations médiévales de la Tarasque, y compris locales : celui du Drac et celui de la bête carapacée, le second prenant le dessus et se diffusant à travers les livres d'heures à la fin de la période médiévale.


Revenons pour terminer sur le répertoire iconographique du monstre représenté à Noves, qui est à la fois plus ancien et n'a rien à voir avec celui de la Tarasque à la fin du Moyen Âge et à l'époque moderne.

L’auteur de la monographie sur les Monumens de l’église de Sainte-Marthe à Tarascon (AUBANEL, 1835) mentionne la découverte d’un sarcophage datant de l’Antiquité tardive en 1820, qui serait en fait le premier sarcophage de sainte Marthe (p. 30) remplacé à l’époque gothique. Sur celui-ci, conservé dans le mur de l’abside, il voit une représentation de la Tarasque aux pieds de la sainte(Figurant en e) sur le dessin reproduit ci-après.) : celle-ci a la tête tranchée. La piste est donc maigre.

En tous cas, le corps qui est celui d’un chien ou d’un loup sur le dessin artistique du sarcophage reproduit en 1835 apparaît comme celui d’un coq sur une autre représentation. Qu’est-ce qui a pu laisser penser que la statue antique découverte à Noves en 1849 était la représentation d’une Tarasque, alors même que celle-ci n’avait pourtant aucun lien avec l’imagerie populaire moderne ? AUBANEL, à nouveau, mentionne lui-même que l’usage courant du mot tarasque désigne «une chose horrible à regarder».

Une représentation antique de carnassier, cette fois un lion, créature infernale pour les Romains, existe cependant dans un contexte funéraire qui n'est pas très éloigné de Noves : il s'agit du lion de l'Arcoule, aux pieds des Baux, dont les pattes levées laissent supposer qu'il devait terrasser une victime. L'image, déjà légendaire à l'époque romaine, perdure et sera reprise au Moyen Âge.

Représenté deux fois sur le portail de Saint-Trophime, le fauve androphage devient le blason de la république d’Arles(Celle-ci succède au consulat à la fin du douzième siècle. Sur la signification du lion androphage : «ce contexte rejoint la tradition imagée de la première Epître de saint Pierre : “soyez sobres. Veillez, Votre parti adverse, le Diable, comme un lion rugissant qui cherche à dévorer (V, 8)” Jean-Maurice Rouquette, Provence romane I : la Provence rhodanienne, Zodiaque, 1974, dit très bien l’importance du lion au portail de Saint-Trophime et dans l’histoire de l’Arles médiévale» : http://www.patrimoine.ville-arles.fr/document/lion-arles.pdf ).

Dans un contexte canonial ou monastique, d'autres créatures léonines, androphages ou s'apprêtant à dévorer, parfois difficiles à identifier, sont également représentées en Provence au Moyen-Âge : ainsi, au XIIe siècle, les moines cisterciens de Sénanque placent la tête d'un tel monstre face à la salle du chapitre(Philippe Reyt, «Images de dragons à travers les siècles» sur son site à l'Université Jean Monnet de St Étienne, 2001 ).

Sur un chapiteau daté du XIIIe siècle et provenant de la cathédrale Saint Siffrein de Carpentras, déposé au musée Comtadin Duplessis, figure également (très probablement) un lion dévorant un enfant(Un cliché en est visible sur ce site : http://fardoise.eklablog.com/tarasques-medievales-a119171342 ).

Enfin, d’autres têtes léonines et androphages sont connues, comme les deux qui ornent des consoles de la galerie Nord du cloître de l’abbaye de Montmajour (le lion tient la tête seule dans sa gueule), ou encore celle qui figure sur une console de Saint-Michel-de-Frigolet : il a été proposé que ce type de figuration pouvait être rapproché des consoles de l’amphithéâtre romain de Nîmes(BRETON, Alain ; MOGNETTI, Élisabeth, L’abbaye de Montmajour, Éd. Sud-Ouest / Caisse Nationale des Monuments Historiques et des Sites, Rennes, 1988, p. 23.) ; il est en tout cas évidemment de tradition antique.


4. Sainte Marthe et la Tarasque dans la tradition populaire

La fête populaire qui perpétue et met en scène la soumission de la Tarasque par sainte Marthe, puis sa livraison aux habitants de la ville de Tarascon, à l'occasion d'une procession attestée dès la fin du Moyen Âge[2], est labellisée par l'UNESCO « patrimoine oral et immatériel de l'humanité »(Voir http://books.openedition.org/editionsmsh/3565 ) depuis 2005.

AUBANEL, précédemment cité, décrit ainsi le déroulement de la fête (1835) :

Le jour de la fête de Sainte-Marthe, on porte devant la procession une représentation de l'animal, qu'une jeune fille, vêtue de satin bleu, et en voile rose, tient attachée avec une ceinture de soie : elle a un bénitier et un aspersoir à la main, et figure sainte Marthe triom- phant de la Tarasque. Pour rendre l'allégorie plus frappante, le simulacre ambulant détourne de temps en temps sa masse sur les groupes qui bordent le pas- sage; il avance sa tête, et ouvre sa large gueule, comme pour les dévorer. La jeune fille fait alors as- persion sur lui, et incontinent l'animal s'apaise, et semble oublier sa férocité. Devant et derrière le monstre , des hommes armés de vieilles piques ou de masses d'armes, et revêtus d'habits légers qui imitent, par leur forme singulière, les armures de fer du moyen âge, désignent, dit -on, le peuple de Tarascon qui mit en pièces la Tarasque(1)

[...]

(1) Cette troupe d’hommes armés est peut-être un reste du guet de sainte Marthe; car anciennement la ville mettoit ce jour-là un certain nombre d'hommes sous les armes , tant pour accompagner les consuls, que pour veiller à la sûreté de la ville, où affluoit une grande multitude d'étrangers.

Fernand Benoît (art. cit.) précise quant à lui qu’à Tarascon, l’effigie de la Tarasque était conduite par les habitants sur le pont de Jarnègue : celui-ci relie la ville à l’insula Ugernica, donc à l’emplacement de Beaucaire (Ugernum) sur le Rhône. Pour lui, il faut donc en chercher la signification dans un mythe antérieur à la christianisation et distinct de la symbolique de la lutte contre le Mal, vraisemblablement dans le culte d’un génie des eaux : «le monstre, bienfaisant à l’origine, ne serait devenu malfaisant que par substitution, au palladium primitif, de sainte Marthe, doublet du même génie. »

Signalons que des processions modernes semblables à celle qui met en scène la Tarasque (avec le transport de l'effigie d'une créature monstrueuse, puis le simulacre du combat contre cette dernière) existent au moins jusqu'au vingtième siècle dans plusieurs villes de basse Provence (comme Aix-en-Provence), de Languedoc, et dans le reste de l'Europe. Parmi celles-ci, les effigies de «Drac» sont bien représentées et ont pu être utilisées pour représenter la Tarasque : en témoigne une carte postale légendée de la fête de la Charité à Nîmes, en 1904, reproduite ci-après.

Dresser la carte de ces manifestations à partir d'une liste exhaustive dans les sources, puis comparer leur origine et les rites accomplis, pourrait fournir des indications précieuses à la recherche...





Notes


  • Illustration figurant en tête de cet article : «Sainte Marthe et la Tarasque» (Livre d'heures (France), 1460-80) (Haggerty Museum of Art, Marquette (USA) Acc. 854.19, repris de [3])
  • La définition de la Tarasque qui est donnée au premier paragraphe est reprise du lexique du CNRTL (http://www.cnrtl.fr/definition/tarasque) : «animal fabuleux, tenant du dragon, du crocodile et du serpent, qui sévissait dans le Rhône et ses alentours»







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