La Ville s'endormait de Jacques Brel

Intérêt
Cette chanson publiée dans le dernier album de Jacques Brel (Les Marquises, 1978) occupe une place à part dans son œuvre pour ce qu’elle nous apprend de l’auteur et pour l’émotion qu’elle provoque en nous.


1. TEXTE


« La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté
Et mon cheval boueux
Et mon corps fatigué
Et la nuit bleu à bleu
Et l´eau d´une fontaine
Et quelques cris de haine
Versés par quelques vieux
Sur de plus vieilles qu´eux
Dont le corps s’ensommeille


La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait


La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et mon cheval qui boit
Et moi qui le regarde
Et ma soif qui prend garde
Qu´elle ne se voit pas
Et la fontaine chante
Et la fatigue plante
Son couteau dans mes reins
Et je fais celui-là
Qui est son souverain
On m´attend quelque part
Comme on attend le roi
Mais on ne m´attend point
Je sais depuis déjà
Que l´on meurt de hasard (v.36)
En allongeant le pas


La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom


Il est vrai que parfois près du soir
Les oiseaux ressemblent à des vagues
Et les vagues aux oiseaux
Et les hommes aux rires
Et les rires aux sanglots
Il est vrai que souvent
La mer se désenchante
Je veux dire en cela
Qu´elle chante
D´autres chants
Que ceux que la mer chante
Dans les livres d’enfant
Mais les femmes toujours
Ne ressemblent qu´aux femmes
Et d´entre elles les connes
Ne ressemblent qu´aux connes
Et je ne suis pas bien sûr
Comme chante un certain
Qu´elles soient l´avenir de l´homme


La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait


La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et vous êtes passée
Demoiselle inconnue
A deux doigts d’être nue
Sous le lin qui dansait » (v.72)


2. ANALYSE


Ce « voyageur » qui arrive un soir dans une ville située au bord d’un fleuve en agitant des pensées pessimistes c’est, bien entendu, Jacques Brel lui-même. En effet, cette chanson publiée dans son dernier album Les Marquises (17 novembre 1978) met en scène un homme fatigué et malade. On songe à cette dernière tournée d’ « Adieu à la scène » entreprise en 1966 qui marque la fin d’une certaine vie de chanteur adulé. On peut dès lors imaginer que Jacques Brel, plusieurs années plus tard, en écrivant cette chanson, ravive le souvenir de son arrivée dans une ville pour l’un de ses tout derniers tours de chant en fusionnant passé (1966 : fin de sa vie de chanteur) et présent (1978 : fin de vie proche). La mention du « cheval boueux » peut aussi évoquer, notamment, la comédie musicale qu’il a jouée sur scène en interprétant Don Quichotte dans L’Homme de la Mancha à partir d’octobre 1968 pour le rôle duquel, fatigué et malade, il a dû perdre 10 kg et a dû renoncer à poursuivre le spectacle au-delà de mai 1969.


Au cours de cette tournée, au soir d’un proche spectacle qui succède à bien d’autres, il découvre une nouvelle ville située au bord d’un fleuve. C’est la fin de la journée, dans un crépuscule tout symbolique et nulle joie ne l’habite ; bien au contraire, ce ne sont que notations intimes sur l’usure et la fatigue (« J’en oublie le nom/cheval boueux/corps fatigué »), sur la douleur (« plante son couteau dans mes reins ») et l’absence d’avenir (« le temps arrêté »). Il y est même question [d’] « Un coin de ciel [qui] brûlait » en une brûlure qui signale une autre brûlure sans doute toute intérieure.

L’accompagnement musical composé pour l’essentiel des mêmes notes répétées sur un rythme ralenti en une sorte d’écho lancinant renforce cette impression de lassitude et de marche lente et difficile comme alourdie par un fardeau - d’autant plus que de nombreux silences expressifs isolent certains mots ou vers pour les mettre en valeur (« et les rires /…silence…/aux sanglots ») et que la diction du chanteur détache sciemment certaines syllabes ou les prononce avec une lenteur insistante ou, a contrario, accélère son débit. De plus, l’anaphore de «Et» - à six reprises dans la première strophe - martèle ce harassement. S’y ajoute, enfin, le rythme même du poème qui, composé de courts vers de six pieds, renforce encore les temps d’arrêt propices à traduire cet accablement.

D’autres remarques suivent, qui ne concernent plus le narrateur, mais ne sont pas plus amènes, et lient décrépitude et méchanceté : elles concernent deux vieux (1) qui se haïssent et dont le corps « s’ensommeille », autre signe révélateur, sans doute, d’une prochaine impotence avant la disparition.

Ce constat accablant une fois établi, d’autres notations concernant le chanteur sont révélées. Elles décrivent une attitude toute en raideur, voire stoïque, visant à déguiser la réalité (« Et ma soif prend garde/qu’elle ne se voit pas ») et à faire semblant. Une attitude motivée par la volonté d’être maître de soi (« Et je fais celui-là qui est son souverain »). La raison en est toute simple (« On m’attend quelque part/Comme on attend le roi ») : le chanteur reconnu et adulé par un public émerveillé et conquis sait ce qui l’attend ce soir-là, comme tous les soirs de sa tournée : pour complaire aux spectateurs, il doit faire semblant et porter le masque de la gloire et du bonheur. De même pour l’enregistrement de son dernier album Les Marquises : techniciens et musiciens l’attendent pour un enregistrement qu’il sait être le dernier... Pourtant, loin de ces vains artifices, Jacques Brel sait. Et, au-delà des apparences, il enlève le masque pour montrer son vrai visage et dire sa vérité, celle d’un homme à bout.

« Mais on ne m’attend point
Je sais depuis déjà
Que l’on meurt de hasard v.36
En allongeant le pas »

On note que cette vérité révélée – le mot « meurt » en forme d’aveu - se situe très exactement à la moitié du poème (36ème vers sur les 72 qu’en compte le texte), au centre de ce même vers et peut être considéré comme le cœur – brisé - de la chanson. La célébrité et l’adulation dont il est l’objet de la part de ses admirateurs ne consolent pas (« Mais on ne m’attend pas ») et ne peuvent rien contre la maladie : Brel sait qu’il est nu devant la mort, qu’il est seul devant sa mort annoncée. Le titre de la chanson révèle la métaphore : cette « ville [qui] s’endormait » ne fait que suggérer l’indicible de sa vie qui s’éteignait.

Les vers suivants (v.44 à 55) expriment, avec une rare poésie, l’amertume d’un homme qui a toujours – Cf. la répétition de « Il est vrai » - eu conscience (« Il est vrai que parfois/Il est vrai que souvent ») de l’endroit et l’envers de la vie et a été lucide sur son ambivalence (« Et les rires aux sanglots/La mer se désenchante »). Ce « désenchantement » rappelle discrètement le thème, constant dans l’univers de Jacques Brel, de l’innocence magique du monde de l’enfance dont la sortie, lors du passage à la conscience réfléchie, s’accompagne d’une amère désillusion (« D´autres chants/Que ceux que la mer chante/Dans les livres d’enfant »).

Cette amertume devient même animosité par le truchement d’un « Mais » (v.56) qui met en cause, d’une manière inattendue et violente, l’éternel féminin (« Les femmes toujours « ) qu’il se refuse à considérer être «  l’avenir de l’homme. » (2), à rebours de ce que chantait alors Jean Ferrat en citant Aragon,

Nonobstant cet éclat misogyne sur la nature féminine et après l’ultime répétition du leitmotiv de la chanson, les quatre derniers vers célèbrent une autre figure féminine dont la vision exalte, cette fois, jeunesse, amour, beauté - comme autant de signes d’espoir et de vie ? On notera pourtant que ces traits avenants tels qu’ils sont mentionnées définissent le seul physique : la jeunesse (« Demoiselle »), la sensualité (« à deux doigts d’être nue ») et la nouveauté (« inconnue »), comme si Brel ne retenait, chez la femme, que ces critères-ci.

Ainsi Jacques Brel, en 4mn30 secondes, dans cette magnifique et terrible chanson-bilan, retrace ce qu’est la vie d’un homme – de tout homme - depuis l’enfance - « enchantée »- qu’il ressuscite et l’adolescence - « Demoiselle » -, pour en venir à cette confession intime d’autant plus poignante qu’elle est allusive en ce qu’elle annonce l’inexorable issue fatale…


NOTES :


(1) Ce thème est récurrent chez Jacques Brel qui l’avait déjà évoqué dans sa chanson Les Vieux [1] en 1963. La déchéance de la vieillesse lui semblait plus redoutable que la mort, comme en témoigne ses propres mots de la chanson Vieillir en 1977 : « Mourir cela n’est rien/Mourir la belle affaire/Mais vieillir... ô vieillir ! »

(2) Jean Ferrat : La Femme est l’avenir de l’homme, 1975




Les droits de ce document sont régis par un contrat Creative Commons

et plus précisement par le contrat Creative Commons Paternité - Partage des Conditions Initiales à l’Identique Licence France 2.0 de Creative Commons, plus connue sous le nom de "CC-BY-SA".


Droits d'auteur © Henri Philibert-Caillat






Catégorie (1) Musique 
 
Catégorie (2) Chanson 
 
Évaluation 90.91 %
Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-04-01 10:31:01




Commentaires


*


Anti-robot
Veuillez résoudre l'opération suivante :


* obligatoire

lundi 23 octobre 2017 – Anonyme
Intérêt
Bravo et merci pour cette analyse. Je me disais simplement que cette "éclat misogyne" n'en était peut-être pas vraiment un. Dans cette chanson Brel voit tout de façon négative et sombre et dans ce couplet il évoque la déception que l'on ressent quand on quitte l'enfance. Il disait que '"très peu de gens sont faits pour le grand amour" et que peu de femmes "valent Juliette". Je pense que dans ces vers il exprime l'idée qu'un enfant rêve rêve du grand amour et des princesses et que ce n'est pas la réalité. Il a là le point de vue d'un homme il se dit que les femmes ne sont pas à l'image de l'idealisation et des espérances qu'il avait quand il était enfant. Une fois de plus il raconte une des désillusions de la vie. C'est pourquoi je n'interprète pas ces vers comme étant misogyne. Et puis je ne pense pas que non plus que la femme soit "l'avenir de l'homme" mais personnellement le présent. Brel contredit là Aragon et Ferrat comme il contredit Bécaud dans Orly du même album.



samedi 26 août 2017 – Quidam974
Intérêt
La demoiselle inconnue serait-elle la mort ? Possible en effet, cela rappellerait les vers de Caussimon "ila mort qui nous attend et l'amour qu'on appelle, si lui n'arrive pas, elle viendra toujours". Pour ma part, ayant personnellement vécu cette vision d'une inconnue a deux doigts d'etre nue sous le lin qui dansait, je garde de cette image forte qui m'aura toujours poursuivi et aura impacté la plus grande partie de ma vie, l'idée de la femme idéale et inaccessible, celle du rêve familier de Verlaine, aux antipodes des femmes bien réelles que l'on cotoie quotidiennement. Et quelque part cela n'est pas incompatible avec la première idée.



mardi 27 décembre 2016 – Olivier
Intérêt
Bonjour,

merci pour ces réflexions et cette analyse. est ce que quelqu'un peut expliquer ce passage :"Que l’on meurt de hasard En allongeant le pas# MERCI BEAUCOUP Olivier





vendredi 30 septembre 2016 – Anonyme
Intérêt
On m'attend quelque part...comme on attend le roi. Mais on ne m'attend point, je sais depuis déjà que l'on meurt de hasard en attendant le pas.

Je ne pense pas qu'il s'agisse de son public mais plutôt du réconfort que quelqu'un de moribond se donne en se disant qu'il y a quelque chose après la mort. Alors qu'il n'y a rien et que l'on ne meurt pas parce que c'est nous et qu'il y a quelque chose, mais seulement le hasard.





mercredi 10 juin 2015 – Claude
Intérêt
Bonjour,

analyse très intéressante ! Mais vu la tonalité plutôt macabre de la chanson, j'ai toujours pensé que la "demoiselle inconnue .... sous le lin qui dansait" est en fait la mort. Cordialement

Une interprétation, en effet, fort plausible...







Découvrez nos contenus

par catégories

par mots-clés

par dates d'ajout et de modification

Index alphabétique

Partagez vos connaissances !
Pour publier durablement et librement sur Internet, contactez-nous.





/a>