La Responsabilité

Intérêt
A l'heure de l'internet et, plus particulièrement, des réseaux sociaux, quel sens peut encore avoir le sentiment de responsabilité ? Il n'est pas inutile de rappeler quelques notions essentielles...



« Question de la responsabilité, question qui est bien l’une des plus embarrassantes et des plus obscures de la philosophie morale en même temps que l’une des plus fondamentales. » (Parodi)

La responsabilité est dans le fait de répondre, et l'on est responsable quand l'on peut répondre de soi-même, d'autrui et des choses qui sont en notre possession. La responsabilité, c'est ce qui fait de nous un homme véritable et, simultanément, nous révèle que l'homme en nous n'est pas pleinement réalisé. L'homme est le seul être responsable : Dieu n'a pas à répondre ni l'animal.


1. Description du sentiment de responsabilité


L’exemple de la feuille de charmille de Jules Lequier – Cf. le récit dans la Note (1) - montre qu’à partir d’un acte, même le plus ordinaire, survient nécessairement une suite d’événements. La responsabilité apparaît d’abord sous la forme du sentiment de participation à des conséquences préalablement méconnues. Il convient de noter que l’enfant Jules Lequier se sent responsable, d’abord, parce qu’il prend conscience qu’il est l’auteur de ce qu’il fait et se sent impliqué dans ce qu’il a fait. Il découvre qu’il n’est pas un un auteur parfait, que tout ce qu’il fait n’est pas nécessairement bien fait. Il faut bien admettre qu’il y a des ratés dans nos gestes comme dans nos paroles. C’est l’expérience que nous faisons lorsque nous avons agi et que, avec la plus grande conviction, nous affirmons : « Mais je n’ai pas voulu faire cela ! » Nous avons le sentiment désagréable qu’une part de nous-même nous échappe et que notre imperfection serait l’image fidèle de nos intentions qui passeraient alors dans nos actes. C’est ainsi que le sujet se sent responsable puisqu’il a le sentiment d’avoir accompli un acte sans y être forcé mais en étant consentant.


2. Une responsabilité devant sa conscience et devant la société


Tout acte se déroule dans un contexte social. L'architecte qui construit un barrage doit garantir son utilité et sa solidité. Si l'une de ces deux conditions n'est pas remplie, il s'ensuit nécessairement un désordre social impliquant un groupe qui se sent affecté dans son ensemble par l'acte d'un seul puisqu'il y a dommages sur les biens et les personnes.

Responsabilité civile et pénale

La responsabilité est double. D’une part, il s’agit d’une responsabilité civile qui juge les actes sans se référer aux intentions et qui se réfère à l’aspect matériel de l’acte sans qu’il y ait prise en compte de la volonté de la personne. Le sujet est responsable sans être coupable ainsi que le précise le Code civil : « On doit répondre non seulement du dommage que l’on cause par son propre fait mais de ce qui est causé par le fait de personnes dont on doit répondre ou de choses que l’on a sous sa garde. » Ceci signifie que notre responsabilité apparaît dans une perspective sociale de justice distributive qui repose sur la proportion et la répartition des charges. D’autre part, existe une responsabilité pénale qui s’intéresse moins aux dommages qu’aux délits. Est alors prise en considération la violation d’une loi qui assure la stabilité et l’harmonie d’une société en jugeant, par exemple, le vol ou l’homicide. La responsabilité pénale statue sur la sanction ou l’acquittement du sujet qui a transgressé l’ordre social : c’est à partir du corps du délit que s’établit la culpabilité par l’examen des intentions (circonstances aggravantes ou atténuantes).

Bref, être responsable devant la société, c'est donc être responsable d'un désordre possible. Etablir la responsabilité, qu'elle soit civile ou pénale, c'est prévenir ce désordre et s'il se réalise malgré tout, c'est l'annuler. On notera que sur le plan de la responsabilité civile la réparation du dommage a un lien bien ténu avec la faute (on invoque le plus souvent l'imprudence, la négligence, etc.). Tout se passe comme si l'on ne pouvait assimiler le dégât à un acte volontaire. A l'inverse, l'examen du délit fait intervenir l'élément subjectif de l'acte (intention, préméditation, etc.). Aussi l'examen de la culpabilité entraîne la considération de l'aspect moral et subjectif de la responsabilité.

Responsabilité morale

Pour ce qui est de la responsabilité morale, elle « consiste dans la situation d’un agent conscient à l’égard des actes qu’il a réellement voulus. » (Lalande) Cette responsabilité ne fait qu’un avec la conscience. Avoir conscience de ce que l’on fait, c’est donc être responsable. Le sujet se sent moralement responsable lorsqu’il se sent capable de reconnaître une faute. Ce qui distingue la responsabilité légale de la responsabilité morale est la suivante : la responsabilité légale vise l’utilité du groupe – sauvegarder l’ordre et faire régner l’harmonie - alors que a responsabilité morale a pour objectif l’accord du sujet avec lui-même. La responsabilité morale implique un homme seul dans l’intimité de sa conscience. Une conduite responsable exclut la conduite de détour ou de fuite ; elle est, en fin de compte, une conduite volontaire.


3. De qui sommes-nous responsables ?


Si l'on reprend l'expérience de la feuille de charmille de Jules Lequier la question se pose de savoir si l'on est responsable. Une première réponse est de souligner que chacun de nos actes engage la totalité de notre existence future. De circonstances en circonstances, toute notre vie sera différente. Peut-être que notre geste ne commence que par une suite d'événements mais qu'il continue une suite d'événements passés. Dès lors, ce geste se situe dans un ordre que nous n'avions pas prévu.

On n’est responsable de rien ou « l’innocence du devenir »

La responsabilité est liée au ressentiment. Cet état psychologique se manisfeste à la suite d’échecs d’ordre pratique ou intellectuel. Le propre de ces échecs c’est d’exprimer la moindre valeur du sujet. Mais le sujet ne dit pas : « J’échoue parce que je ne suis pas valable. » Au contraire, il attribue son échec à la présence de l’autre et au jeu des circonstances. La raison de l’échec, il ne la voit pas en lui-même mais au dehors et invoquera, par exemple, la malchance. En réalité, le sujet se refuse à voir ce qu’il est et, au lieu de devenir ce qu’il est, il veut devenir quelqu’un d’autre. Ainsi s’explique la tendance à s’indigner de ce qui lui arrive et à rechercher hors de lui-même le coupable et le responsable. La responsabilité procède alors de la vengeance. L’esprit qui est occupé par la seule vengeance s’affaire à poursuivre quelque chose ou quelqu’un. Ainsi le sujet rend-il responsable celui dont il veut se venger. Or, une telle conception fait que « la vie est dépouillée de son innocence. » (Nietzsche) Rendre la vie coupable, c’est se condamner à limiter la portée de nos actes. Aussi, pour réaliser sa vie, faut-il que l’homme soit délivré de l’esprit de vengeance « Car le fait que l’homme soit délivré de la vengeance, c’est pour moi le pont vers la plus haute espérance et un arc-en-ciel après de longs orages. » (Nietzsche) D’autre part, dans la vie sociale, tout a été fait - notamment grâce à l’éducation - pour que chacun puisse faire des promesses. Or, il existe une force contraire à cultiver : la faculté d’oubli. Elle permet, en effet, de « maintenir l’ordre psychique, la tranquillité et l’étiquette. » Si l’on n’oubliait rien, la jouissance de l’instant présent ne pourrait pas exister. « L’homme chez qui cette faculté d’oubli est dérangée n’arrive plus à en finir de rien. » (Nietzsche) L’homme qui se sent responsable de la moindre chose finit par être paralysé car sa conscience suspend le cours normal de la vie. Aussi l’oubli peut-il être considéré comme le signe d’une santé robuste. Oublier, c’est ne plus répondre de sa personne en tant qu’avenir ; c’est la laisser se réaliser en dehors de toute fidélité, de toute promesse. Il faut donc cesser d’apercevoir la faute à l’horizon du proche avenir pour être pleinement ce que nous sommes : « C’est seulement l’innocence du devenir qui nous donne le courage le plus grand et la liberté la plus grande.’’ » (Nietzsche) La responsabilité apparaît alors, selon Nietzsche, comme un produit de la société et une ruse des faibles.


On est responsable de tout

Nous sommes solidaires des autres. Nos actions ne sont pas rigoureusement isolées. Tout à tour, elles profitent d’exemples et servent d’exemples. Elles se développent dans un contexte inter-individuel. Le peintre même dans son atelier n’est jamais seul. A l’horizon de sa solitude se profile la future présence d’autrui. Nos actions créent des situations qui servent autrui ou lui nuisent. Par ailleurs, la responsabilité est partagée par l’homme qui force la volonté d’autrui (Cf. le rôle de l’exemple, des conseils donnés, du prestige, etc.) Il y a donc une solidarité qui fait que nos actes et nos paroles sont accueillis par d’autres personnes. Mais l’on est aussi responsable de tout ce qui nous arrive et de tout ce que nous accomplissons. L’homme est en effet ce qu’il fait et ne s’aperçoit qu’à travers ses actes.

Etant une liberté, il est responsable de ce qu’il fait : « Si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il fait. » (Sartre) A l’appui de sa démonstration, dans L’Etre et le Néant, Sartre prend l’exemple de la guerre : du moment que je fais quelque chose, c’est que je l’ai voulu. Ou bien j’accepte d’être mobilisé, ou bien je m’y soustrais, par exemple en me suicidant ou en désertant. Faute de m’y être soustrait, je l’accepte. Du moment que j’accepte ce qui m’arrive, je le choisis. Sartre utilise un texte de Jules Romains qu’il approuve : « A la guerre, il n’y a pas de victimes innocentes. » Et Sartre de conclure : « On a la guerre que l’on mérite. » Aussi, selon lui, l'homme est-il condamné à être responsable car il est responsable de fuir la responsabilité « car refuser d'agir sur les choses et sur les autres, c'est encore me choisir. »

Je suis responsable de moi-même

Si je suis responsable de tout, je devrais être responsable de l'histoire qui m'a précédé. Or, l'homme éprouve le poids des choses. Il apparaît dans une certaine société ; il apparaît à une certaine époque ; il apparaît avec un certain héritage biologique. L'homme est bel et bien un héritier et s'il doit assumer son héritage, il ne l'a pas totalement choisi. Il choisit à l'intérieur d'un cadre où la tradition et les coutumes le disputent aux idées de rénovation et de progrès. Autrement dit, il est responsable de ce qu'il est à l'intérieur de ce cadre. Sa responsabilité apparaît ainsi limitée. Je suis concerné par tout ce qui touche l'homme, et ce que je puis vouloir, c'est que chacun de mes actes aille dans le sens de la dignité humaine. Mais je ne suis pas responsable de tout ce qui survient aux hommes. D'ailleurs, si je pouvais prévoir tout ce qui survient aux hommes, je les délesterais de leur libre-arbitre puisqu'ils seraient alors déterminés et seraient ainsi irresponsables. Il semberait donc que je ne suis responsable que de ce que je fais (Cf la première formulation de l'impératif catégorique de Kant).

La responsabilité fait apparaître un sentiment, à la fois, d'angoisse et de fierté : une angoisse née de la réflexion sur la conséquence de ses actes ; une fierté d'avoir à répondre de ses actes. Aussi la responsabilité fait-elle le « tissu » des relations humaines.

On peut conclure avec Saint-Exupéry : « Celui qui s'assure un poste de sacritain ou de chaisière dans la cathédrale bâtie est déjà vaincu. Mais quiconque porte une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur. » Ou encore : « La grandeur, c'est de se sentir responsable. Responsable de lui, du courrier, des camarades qui espèrent. Il tient dans ses mains leurs peines ou leurs joies. Responsable de ce qui se bâtit de neuf là-bas chez les vivants, à quoi il faut participer. Responsable un peu du destin des hommes dans la mesure de son travail... Etre homme, c'est précisément être responsable. »


NOTE :

(1) Jules Lequier (1814-1862 ) relate une expérience faite dans son enfance :

« Il est une heure de l’enfance qu’on n’oublie jamais : celle où l’attention venant à se concentrer avec force sur une idée, sur un mouvement de l’âme, sur une circonstance quelquefois vulgaire, nous ouvrit, par une échappée inattendue, les riches perspectives du monde intérieur : la réflexion interrompit les jeux, et, sans l’aide d’autrui, l’on s’essaya pour la première fois à la pensée. Un jour, dans le jardin paternel, au moment de prendre une feuille de charmille, je m’émerveillai tout à coup de me sentir le maître absolu de cette action, tout insignifiante qu’elle était. Faire, ou ne pas faire ! Tous les deux si également en mon pouvoir ! Une même cause, moi, capable au même instant, comme si j’étais double, de deux effets tout à fait opposés ! et, par l’un, ou par l’autre, auteur de quelque chose d’éternel, car quel que fût mon choix, il serait désormais éternellement vrai qu’en ce point de la durée aurait eu lieu ce qu’il m’aurait plu de décider. Je ne suffisais pas à mon étonnement ; je m’éloignais, je revenais, mon coeur battait à coups précipités. J’allais mettre la main sur la branche, et créer de bonne foi, sans savoir, un mode de l’être, quand je levai les yeux et m’arrêtai à un léger bruit sorti du feuillage. Un oiseau effarouché avait pris la fuite. S’envoler, c’était périr : un épervier qui passait le saisit au milieu des airs. C’est moi qui l’ai livré, me disais-je avec tristesse : le caprice qui m’a fait toucher cette branche, et non pas cette autre, a causé sa mort. Ensuite, dans la langue de mon âge (la langue ingénue que ma mémoire ne retrouve pas), je poursuivais : tel est donc l’enchaînement des choses. L’action que tous appellent indifférente est celle dont la portée n’est aperçue par personne, et ce n’est qu’à force d’ignorance que l’on arrive à être insouciant. Qui sait ce que le premier mouvement que je vais faire décidera dans mon existence future ? Peut-être que de circonstance en circonstance toute ma vie sera différente, et que, plus tard, en vertu de la liaison secrète qui par une multitude d’intermédiaires rattache aux moindres choses les événements les plus considérables, je deviendrai l’émule de ces hommes dont mon père ne prononce le nom qu’avec respect, le soir, près du foyer, pendant qu’on l’écoute en silence. »



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Droits d'auteur © Sophie LAUZON


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