La Piscine de Jacques Deray

Intérêt
Ce film à parfum de scandale lorsqu'il fut tourné en 1969 connut un très grand succès à sa sortie. Depuis, il s'avère être l'une des meilleures réalisations de Jacques Deray, récemment disparu. Il est même considéré, aujourd'hui, comme l'un des classiques du cinéma français


Table des matières

1. Analyse


Jacques Deray tourne ce film en 1968 en pleine Affaire Markovic pour laquelle Delon est entendu. D’autre part, il réunit ce dernier et Romy Schneider qui ont entretenu une longue liaison avant de se séparer. C’est dire si le tournage a entretenu la curiosité de la presse à scandale en jouant - sans que cela soit bien sûr voulu - sur une évidente confusion entre les acteurs et les personnages qu’ils incarnaient. De même, le spectateur pouvait se demander, en assistant à la projection, si réalité et cinéma n’interféraient pas et où se situait la frontière entre la vie privée des vedettes et la représentation qu’en donnait le film.

Au final, pourtant, La Piscine est l’un des meilleurs Deray et a connu un grand succès populaire. Il faut dire que le film multiplie, a priori, les atouts. En premier lieu, le monde dépeint est celui de la faune tropézienne alors à son plus haut degré de célébrité, mélange hétéroclite de vedettes, de gens fortunés et de parasites. S’ajoute également un cadre géographique propre à faire rêver : une luxueuse villa avec piscine dominant le golfe de Saint-Tropez. Ce décor enviable est, d’autre part, habité par des acteurs choisis pour leur beauté ou leur séduction (Romy Schneider, Jane Birkin à ses débuts, Maurice Ronet et Alain Delon). Enfin, le drame se déroule dans un temps resserré. Bref, Deray associe fort habilement huis clos étouffant (l’essentiel du film se déroule autour de la piscine et de la villa sous une chaleur accablante) et tension dramatique en contractant l’action sur quelques jours et nuits et en mettant en scène un quatuor de personnages complexes liés - ou séparés - par le sexe et l’argent et agités de pulsions contradictoires (amour ou amitié, estime ou jalousie) nées d’un passé commun mal assumé, en porte-à-faux avec le présent.

L'intrusion de Harry (Maurice Ronet) et de sa fille Pénélope (Jane Birkin) dans l'intimité du couple formé par Marianne (Romy Schneider) et Jean-Paul (Alain Delon) va troubler la surface paisible des apparences et faire surgir les rancoeurs.

Tout l’art du réalisateur est d’installer le malaise (1) et, dans un premier temps, de mettre en place les signes parallèles - mais factices et illusoires - d’un univers luxueux et d’un bonheur amoureux et complice à deux entre Marianne et Jean-Paul. Puis d’organiser une savante montée de la tension dramatique par un double face-à-face psychologique (Harry et Jean-Paul, d’un côté ; adultes et adolescente, de l’autre) renforcé par le jeu subtil des sentiments croisés du trio (Marianne prise au piège entre son passé avec Harry et son présent avec Jean-Paul) (2). Enfin, de faire éclater brusquement, au paroxysme de la tension, la cruauté implacable du drame d’une façon tout à fait inattendue.

Le long dénouement qui s'ensuit - en forme d'enquête policière soupçonneuse et inquiétante - sert à fouiller encore davantage la dimension psychologique des personnages et à mesurer toute l'ambiguïté humaine : Marianne découvre un Jean-Paul qu'elle ne soupçonnait pas ; il se révèle manipulateur et lâche. La réalisation précise de Jacques Deray - la plupart des scènes proposées sont riches de significations - excelle à traquer les signes extérieurs des sentiments au travers de regards saisis au plus près, de gestes simplement ébauchés, de non-dits révélateurs ou de silences éloquents.

On notera aussi que le décor (en l’occurence la piscine, elle-même élément clé du film), reflète (!) cette ambiguïté de l’âme humaine. Elle est montrée, d’abord, comme le symbole de la vie facile et du bonheur : en pleine journée, inondée de soleil, elle rafraîchit les deux amants, Marianne et Jean-Paul, et les fait s’étreindre érotiquement au cours d’un long baiser qui les laisse essoufflés. Mais elle est, ensuite, de nuit, celle qui pousse au crime et laisse Harry, privé du souffle de la vie, être cruellement noyé. Cette double dimension (!!) de la piscine - symbole à la fois solaire et nocturne - au-delà du simple signe social de la vie facile, enrichit, à l’évidence, un film qui gagne ainsi en profondeur (!!!).

Alain Delon trouve là l'un de ses meilleurs rôles : personnage qui vit dans un monde où l'argent est tout alors qu'il n'est riche que d'ambitions déçues, il se montre excellent en être fragile et vulnérable, humilié et jaloux. Les autres acteurs sont au diapason : beauté épanouie d'une Romy Schneider, cynisme séducteur d'un Maurice Ronet, naturel rafraîchissant d'une Jane Birkin. Un très bon film !


NOTES :

(1) Ce malaise dont il est question est symboliquement retranscrit dès les images du générique : on y voit de blanches colombes voleter sur les branches d’un arbre sans feuillage dessinant un tableau idyllique de beauté naturelle et de sérénité qu’un fond musical de vocalises, enjoué, renforce par sa légèreté. Pourtant, ces images sont filmées en contre-plongée et les lettres-noms du générique se troublent comme l’onde agitée en surface par quelque souffle invisible. Cet effet d’inversion et de tremblement suggère - et annonce - ainsi, visuellement, toute l’ambiguïté des personnages et des situations à venir.

D'autant plus qu'on ne sait s'il s'agit des images que voit Jean-Paul allongé sur le dos au bord de la piscine, ou de leur reflet qui se mire dans l'eau, en une confusion savamment entretenue.

Et ce même arbre mort - comme leur couple qui ne fait que se survivre - surplombe de nouveau la piscine au dernier plan du film qui montre, à travers une fenêtre, Jean-Paul et Marianne enlacés mais dans le désespoir de leur échec.


(2) On apprécie, de même, que Marianne, dès les premières minutes du film, arbore tour à tour un maillot noir érotique lors de l’étreinte avec Jean-Paul, puis, le temps de se changer, un maillot blanc virginal lorsqu’elle lui annonce l’arrivée de Harry. Ce contraste de couleurs n’est-il pas, précisément, la représentation symbolique du regard équivoque que porte Jean-Paul - en proie à la torture du doute - sur Marianne : est-elle avec lui par choix amoureux ou parce que, faute d’avoir pu retenir Harry, elle s’est finalement accommodée de lui ?

Ce changement de maillot s’effectue précisément à la suite du coup de téléphone annonçant l’arrivée de Harry : le maillot noir porté en présence de Jean-Paul est alors remplacé par un maillot blanc ! Faut-il y voir un signe révélant l'état d'esprit de Marianne ? De la tristesse en présence de l'un à la joie de l'arrivée de l'autre…


2. Synopsis


Un couple, Marianne et Jean-Paul Leroy, dans une villa luxueuse de Saint-Tropez avec piscine et vue sur mer prêtée à la jeune femme par des amis partis en Inde, s’adonne aux plaisirs du soleil, de l’eau, des corps et des sens en une étreinte passionnée interrompue par une sonnerie de téléphone. Marianne entend y répondre, mais Jean-Paul essaie de la garder contre lui et, lorsqu’elle parvient à se libérer, la jette dans l’eau. S’ensuit une brève colère de la jeune femme qui entre dans la villa. Au bout du fil un ami, Harry Lannier, lui annonce en anglais sa présence à Saint-Tropez et celle de sa fille, Pénélope. Marianne, surprise et heureuse, l’invite à venir. Jean-Paul ne semble pas très heureux de ce coup de fil. [8mn26]

Une puissante voiture entre dans la propriété : ce sont Harry et sa fille Pénélope chaleureusement accueillis par Marianne et par son compagnon. Ils sont de passage et se rendent en Italie. Marianne leur propose de rester quelques jours, tout en sachant que Jean-Paul n’y tient pas. Aussitôt, ce dernier, pour provoquer à son tour Marianne, s’intéresse à Pénélope. [14mn]

La nuit venue, Marianne explique à Jean-Paul qu’elle a invité Harry et sa fille pour lui faire plaisir puisqu’il est son ami. Il lui demande s’il est vrai, comme on le dit, qu’elle a eu une liaison avec Harry. Marianne s’en tire par une pirouette et lui clame son amour au cours d’un jeu érotique sado-maso. [18mn30]

Le lendemain, alors que les deux amis sont réunis devant la piscine, Harry décide d’aller réveiller Marianne et de lui porter son petit-déjeuner. Aussitôt Jean-Paul se tourne vers Pénélope. La jeune fille est choquée des regards de son père sur le corps de Marianne en maillot. Pour tromper le silence ennuyé qui s’installe entre les quatre personnes, Jean-Paul se propose d’essayer le bolide de son ami. Une conversation entre les deux amis, naguère très liés, permet de comprendre qu’une sourde rivalité les oppose désormais : Jean-Paul n’a pas réussi à devenir l’écrivain qu’il ambitionnait d’être et vit d’expédients dans la publicité quand Harry connaît la réussite professionnelle et vit dans l’aisance. Ce dernier lui déconseille même Marianne « qui n’est pas une fille pour lui » et lui confirme qu’il a bien fait de ne pas persister dans l’erreur de vouloir écrire. De son côté, Jean-Paul confie une envie récurrente de disparaître, ce qui semble plaire à Harry.

A la fin de la journée, Harry décide d’aller voir des amis à Saint-Tropez, cependant que ses amis reprennent leurs jeux amoureux et que Pénélope s’invente des activités pour tromper son ennui. Touchée par l’amour entre ses deux hôtes, Pénélope pose des questions sur leur couple et apprend qu’ils se connaissent depuis deux ans et demi, mais que Marianne connaît Harry depuis cinq ou six ans. Elle découvre aussi que son père et Jean-Paul étaient comme deux frères alors. [37mn50]

Harry rapplique à la villa de nuit en compagnie d’une bande de fêtards, hommes et femmes. Harry et Marianne dansent ensemble, observés par une Pénélope courroucée et un Jean-Paul désabusé, qui finissent par s’isoler dans le jardin et se rapprocher. Sortie fumer une cigarette sur le balcon Marianne regarde, de loin, ce qui ressemble à un flirt s’ébaucher entre eux. [45ème mn]

Le matin, Marianne réveille Jean-Paul, de méchante humeur : il lui reproche d’avoir laissé faire Harry ; elle lui oppose Pénélope. Dans le jardin, Harry et Pénélope discutent de leur prochain voyage en Italie. Survient Jean-Paul. Harry lance quelques piques à son ami : « Tu es une petite nature./Epouse Marianne./Fais comme moi Jean-Paul. Change plutôt tes désirs que l’ordre du monde. » Marianne les rejoint, annonce qu’elle va faire les courses à Saint-Tropez, ignore Jean-Paul qui lui propose de l’accompagner et se tourne vers Harry en lui demandant de la conduire dans son bolide. Le regard de Jean-Paul se tourne alors vers Pénélope ; il lui parle de sa lecture, puis il disparaît. [53ème mn]

Pénélope entre dans la maison, met de la musique et monte dans sa chambre pour y découvrir Jean-Paul qui l’attendait. Pendant ce temps, tout en faisant ses achats, Marianne confie à Harry que Jean-Paul sort d’une crise très grave, suite à l’échec de son livre, qui l’a poussé à tenter de se suicider et qu’elle est heureuse avec lui, même s’il veut toujours ce qu’il n’a pas. De son côté, Pénélope, en veine de confidences, révèle à Jean-Paul combien son père la déçoit : alors qu’il ne s’était jamais occupé d’elle, depuis un an il s’est mis à la vouloir avec lui tout le temps car cela le flatte d’avoir avec lui une jeune fille. Elle ajoute que son père affirme avoir laissé Marianne à Jean-paul car il en avait assez, mais qu’il peut la reprendre quand il le veut. Elle ajoute même qu’il juge son ami comme un homme sans le moindre talent et qu’il ne l’aime pas, qu’il n’aime personne, mais que son seul désir est d’être adoré de tout le monde. [58ème mn]

Au retour de Marianne et de Harry, la maison est vide et ils attendent longtemps avant que Jean-Paul et Pénélope n’apparaissent pour le repas. La discussion roule sur des futilités mais la tension est de plus en plus palpable. Brusquement la jeune fille se lève et se réfugie dans sa chambre, lasse de cette comédie où chacun fait semblant de croire qu’il ne s’est rien passé tout en sachant que Jean-Paul et Marianne sont devenus amants. Harry va voir sa fille, revient décomposé et annonce qu’ils partent dès le lendemain. Il quitte la maison pour passer la soirée avec des amis. Marianne apprend de la bouche de Jean-Paul qu’il s’en va lui aussi. Ils se séparent. [1h12mn]

Dans la nuit, Harry, éméché, est de retour alors que Jean-Paul n’est toujours pas couché. Harry reproche à Jean-Paul sa conduite avec sa fille et de fil en aiguille la dispute devient violente querelle et Jean-Paul règle ses comptes : alors que son ami trébuche dans la piscine en voulant lui porter un coup, il l’empêche d’en sortir et finit par lui maintenir la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’il ne respire plus. Après quoi il sort le corps, le déshabille, dissimule les vêtements portés par Harry, met des vêtements secs au bord de la piscine et rejette le corps à l’eau pour faire croire à une noyade accidentelle. [1h22mn]

L’enterrement, qui a lieu en présence de nombreux amis, est observé par l’inspecteur Lévêque qui se rend à la villa pour faire part de ses doutes sur cette prétendue noyade accidentelle : personne n’a rien entendu ; Harry s’était baigné avec sa montre, etc. L’inspecteur finit par s’en aller en leur demandant de rester à sa disposition, ce qui contrarie Jean-Paul et Marianne décidés à quitter les lieux, chacun de son côté, le plus vite possible. [1h33mn]

De retour à la villa, l’inspecteur s’étonne d’y retrouver Pénélope et fait part de ses soupçons à Marianne : les vêtements au bord de la piscine paraissant ne pas avoir été portés, il est possible qu’on ait poussé Harry dans la piscine et qu’on ait voulu faire croire à un accident. Il lui demande quelles étaient ses relations personnelles avec Harry et si Jean-Paul était au courant. Ebranlée par les hypothèses de l’inspecteur, Marianne manœuvre habilement Jean-Paul pour vérifier que ses soupçons le concernant sont justes : Jean-Paul avoue et raconte ce qui s’est passé. Marianne prend les choses en main : il doit convaincre Pénélope de partir et faire disparaître les vêtements cachés dans la cave. Elle accompagne Pénélope à l’aéroport, se rend chez l’inspecteur – qui la met en garde une dernière fois - pour obtenir l’autorisation de quitter la villa. Puis elle annonce à Jean-Paul qu’elle le quitte. Mais ce dernier la convainc de rester avec lui pour un avenir sans doute désormais sans la moindre illusion entre eux. [1h55mn]


3. Fiche technique


  • Réalisation : Jacques DERAY.
  • Année : 1969.
  • Scénario : Jean-Emmanuel CONIL.
  • Adaptation et dialogues : Jean-Claude CARRIÈRE et Jacques DERAY.
  • Directeur de la photographie : Jean-Jacques TARBÈS.
  • Musique : Michel LEGRAND.
  • Production : Gérard BEYTOUT - SNC (Paris) / Tritone (Rome).
  • Distribution : SNC.
  • Durée : 115 minutes.

Distribution :

  • Jean-Paul Leroy: Alain DELON.
  • Marianne : Romy SCHNEIDER.
  • Harry Lannier : Maurice RONET.
  • Pénélope Lannier : Jane BIRKIN.
  • Emilie : Suzie JASPARD.
  • L’inspecteur Lévêque : Paul CRAUCHET.
  • Fred : Steve ECKHARDT.


4. Edition DVD zone 2


  • Image : le DVD propose une image - forcément - ensoleillée et lumineuse au jaune dominant et d’assez bonne qualité.
  • Son : il est mono mais satisfaisant par sa précision. Il délivre même une bonne ampleur sur la chanson très rythmée de la soirée au cours de laquelle Harry invite sa bande dans la villa. Pendant le reste du film, la musique de Michel Legrand participe discrètement à la gradation du malaise.
  • Suppléments : les documents sont bien succincts : un très bref « Alain Delon sur le tournage du film » ; les filmographies et les affiches. TF1 semble penser que le film se suffit à lui-même.
  • Jaquette : l’affiche est composée a minima : Romy corps nu sous le regard ténébreux de Delon, dans les tons ocre pâle. La sérigraphie du disque reprend la même photo de l’actrice.




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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. Bande annonce



6. Une chanson du film





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-09-12 09:50:28




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