La Montagne de Jean Ferrat

Intérêt
Pour avoir su annoncer, en 1964, la fin d'un monde qui allait être remplacé par un autre, Jean Ferrat a composé la chanson parfaite. Une chanson à écouter, à lire et à méditer...


Table des matières

1. Texte


La Montagne

  • « Ils quittent un à un le pays
  • Pour s’en aller gagner leur vie
  • Loin de la terre où ils sont nés
  • Depuis longtemps ils en rêvaient
  • De la ville et de ses secrets
  • Du formica et du ciné
  • Les vieux ça n’était pas original
  • Quand ils s’essuyaient machinal
  • D’un revers de manche les lèvres
  • Mais ils savaient tous à propos
  • Tuer la caille ou le perdreau
  • Et manger la tomme de chèvre


  • Pourtant que la montagne est belle
  • Comment peut-on s’imaginer
  • En voyant un vol d’hirondelles
  • Que l’automne vient d’arriver ?


  • Avec leurs mains dessus leurs têtes
  • Ils avaient monté des murettes
  • Jusqu’au sommet de la colline
  • Qu’importent les jours les années
  • Ils avaient tous l’âme bien née
  • Noueuse comme un pied de vigne
  • Les vignes elles courent dans la forêt
  • Le vin ne sera plus tiré
  • C’était une horrible piquette
  • Mais il faisait des centenaires
  • A ne plus que savoir en faire
  • S’il ne vous tournait pas la tête


  • Pourtant que la montagne est belle
  • Comment peut-on s’imaginer
  • En voyant un vol d’hirondelles
  • Que l’automne vient d’arriver ?


  • Deux chèvres et puis quelques moutons
  • Une année bonne et l’autre non
  • Et sans vacances et sans sorties
  • Les filles veulent aller au bal
  • Il n’y a rien de plus normal
  • Que de vouloir vivre sa vie
  • Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires
  • De quoi attendre sans s’en faire
  • Que l’heure de la retraite sonne
  • Il faut savoir ce que l’on aime
  • Et rentrer dans son H.L.M.
  • Manger du poulet aux hormones


  • Pourtant que la montagne est belle
  • Comment peut-on s’imaginer
  • En voyant un vol d’hirondelles
  • Que l’automne vient d’arriver ? »


(Paroles et musique de Jean Ferrat)


2. Analyse


Le poème est composé de trois strophes de douze vers octosyllabes séparées à deux reprises par un refrain de quatre vers, eux-mêmes de huit syllabes, qui clôt, aussi, le poème.

La chanson s’ouvre sur un verbe (« quittent ») et se ferme sur un autre de sens opposé (« arriver »). Cet effet de contraste permet à Jean Ferrat de dérouler le sens de son poème en forme de constat de la disparition d’un rendez-vous qui n’aura plus lieu entre l’Homme (sujet du premier verbe «quittent ») et la Nature (sujet du dernier verbe « arriver »). ). Le leitmotiv « Pourtant que la montagne est belle (...) Que l’automne vient d’arriver » prend alors une valeur toute symbolique en ce qu’il désigne le regret d’un exode rural qu’a fini de vivre la France dans les années 1950, qui a bouleversé un mode de vie millénaire et métamorphosé notre pays. (1)

Le texte oppose (Cf. l’anaphore « Pourtant » placée au début du refrain) deux mondes en rupture – la Nature (représentée par la montagne, celle de l’Ardèche si chère à l’auteur) et la Ville - saisis dans leurs différences essentielles : vieillesse, tradition et passé, d’un côté ; jeunesse, modernité et présent, de l’autre. Alors que les strophes 1 et 3 développent ce divorce des générations, la strophe 2, cœur palpitant du poème, est entièrement consacrée à la vie traditionnelle dont elle célèbre avec lyrisme la dure beauté.

Hier, la montagne imposait une vie certes précaire, faite de privations (Cf. la répétition de « sans »), mais authentique. La nécessité de modeler le paysage à l’aide de murs de soutènement, des récoltes incertaines, des ressources aléatoires, des activités répétitives et incessantes, avaient pour corollaire un art du bien vivre (« Mais ils savaient tous à propos ») naturel (« Tuer la caille ou le perdreau/Et manger la tomme de chèvre ») où l’on n’avait pas cette obsession moderne du temps qui passe, synonyme de précipitation (« Qu’importent les jours les années »), et défavorable au sentiment de la lenteur indispensable . Si bien que l’on finissait par ressembler, voire devenir cette Nature que l’on façonnait et qui nous façonnait à son image (« Ils avaient tous l’âme bien née/Noueuse comme un pied de vigne »).

Aujourd’hui, la ville, à l’inverse, crée l’artifice d’une vie frelatée, que ce soit le décor factice du « formica » ou la distraction illusoire du « ciné ». Elle asservit et prône l’obéissance et la surveillance (« Flics ou fonctionnaires ») ; elle met en cage (« rentrer dans son HLM ») pour offrir une vie sécurisée (« De quoi attendre sans s’en faire/que l’heure de la retraite sonne ») mais sans saveur, qui anéantit ce qu’était l’art de vie, voire le goût (« Manger du poulet aux hormones »).

Si Jean Ferrat exalte la Nature et la Montagne, il semble toutefois admettre - bien qu’il le dénonce - l’inéluctabilité du changement et célèbre la liberté, y compris celle de mal faire ((« Il n’y a rien de plus normal/Que de vouloir vivre sa vie (…) » « Il faut savoir ce que l’on aime »).

La musique suggère avec force et lyrisme – par l’omniprésence du hautbois et la voix veloutée du chanteur – la sérénité d’un choix de vie en accord avec la nature, même s’il semble - en apparence - à contre-courant de ce que l'on appelle communément le progrès et la modernité.

La chanson parfaite...


3. Note


(1) Nous emprunterons à l’émission télévisée de France 2 (Adieu paysans), diffusée le mardi 18 mars 2014 à 22h35, quelques chiffres révélateurs sur cette mutation de la France rurale au milieu du XX° siècle. A la fin de la guerre, en 1948, des centaines de tracteurs furent importés des États-Unis, ce qui eut pour effet de pousser à l’abattoir près de 2 millions de chevaux devenus inutiles pour les labours. Dans le même temps une politique de remembrement systématique des parcelles agricoles aboutit à à ce que près de 150 millions de parcelles furent redessinées. C’est ainsi que, au cours des années 1960-1970, l’on passa d’une agriculture de subsistance et de vente du superflu à proximité – qui résumait jusque-là la vie de la grande majorité des agriculteurs - à une agriculture intensive tournée vers la vente à des marchés de plus en plus lointains et à la grande distribution. Au final, 400.000 exploitations disparaissent et les paysans quittent le terroir au profit des villes où leurs enfants seront « flics ou fonctionnaires », comme le chante Ferrat...




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Droits d'auteur © Henri Philibert-Caillat


4. Illustration sonore





Catégorie (1) Chanson 
 
Catégorie (2) Musique 
 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-09-24 08:52:54




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