La Conscience morale

Intérêt
L'esprit humain est ainsi fait qu'il ne peut s'empêcher de porter des jugements de valeur sur des actes individuels ou collectifs. Mais comment distinguer le bien et le mal ? Quel est le socle de cette conscience morale ? 


Table des matières

1. Introduction


L'esprit humain ne cesse de porter des jugements moraux : par exemple, « J'ai bien fait » ou « Je n'aurai pas dû faire cela ». Ces expressions , bien que banales, mettent en évidence une conscience qui évalue la qualité d'un acte. Et si l'acte est lié à un projet, cette conscience semble ordonner une manière de faire : « Je dois être juste »/ »Je dois être tempérant », etc.

Pourtant, cette conscience n'évalue pas et ne commande pas toujours dans la clarté : par exemple, dois-je mentir à un mourant ? De même, quel doit être le degré de la sanction ? Tous ces exemples mettent bien en valeur la réalité de la conscience morale tout en faisant apparaître son côté obscur.


2. Les facteurs de la conscience morale


La conduite pratique retentit sur la sensibilité de chacun. Un acte réputé difficile entraîne une impression agréable et la joie accompagne, par exemple, l'acte courageux. Le sujet fait alors l'expérience d'un plus-être et se sent valorisé : cette plénitude qu'il ressent n'est autre qu'un supplément d'être. A l'inverse, le personnage de Garcin dans le Huis Clos de Sartre craint d'être mort en lâche et voudrait que ce ne fût pas vrai ; ce qui provoque en lui une impression désagréable : il éprouve un sentiment de honte et se sent déchiré entre le mépris de lui-même et le besoin de se justifier. L'auteur d'une lâcheté fait l'expérience d'une tristesse qui n'est autre que le sentiment d'un moindre être. L'acte réputé beau peut me faire agir et je juge, alors, en conscience que je dois me sacrifier pour une œuvre commune. Le sacrifice devient une valeur. Toutefois, à côté de l'attrait ou de la répulsion, il existe la connaissance de mes devoirs. Mais il s'agit d'une connaissance qui ne va pas sans poser problème, si l'on songe, par exemple, au dilemme auquel ont pu être confrontés certains lors de l'occupation allemande : le devoir d'un homme était-il de rester auprès de sa mère malade ou bien d'entrer dans la Résistance ? A ces facteurs affectifs ou intellectuels s'ajoutent les facteurs sociologiques qui révèlent les variations du contenu de la conscience morale. C'est ainsi que si le Moyen-Age admet la torture mais considère la vivisection comme un acte immoral, l'époque moderne justifie la vivisection mais dénonce la torture.


3. Nature de la conscience morale


Les expériences de remords et du regret nous révèlent la conscience ou la prise de conscience d'un bien oublié ou manqué. La conscience morale serait la conscience de ce bien. Or, comment peut-on le reconnaître ? Est-il inné, est-il acquis, doit-il être enseigné ou retrouvé par nous-même ? Est-il éternel ou change-t-il selon les époques ?


L’expression par l’acte


La vie morale suppose la recherche du bonheur et l'expression d'un acte est naturelle : l'acte est une réponse, l'expression d'une personnalité à un moment donné. Une même personne peut sauver autrui ou le supprimer. Ainsi un meurtrier peut-il tout aussi bien sauver quelqu'un de la noyade sans qu'il y ait la moindre contradiction : meurtre ou dévouement sont autant de réponses à des difficultés diverses. De même, l'homme réputé bon peut ne pas porter secours à une personne en danger. L'égoïsme de l'homme bon comme la générosité du meurtrier peuvent s'expliquer. Pour ce qui est du jugement de la société, l'un se croira tenu pour quitte quand l'autre verra une occasion pour montrer que son meurtre est passager, qu'il est la conséquence d'une éducation fondée sur le mépris d'autrui. Au fond, la bonne conscience de l'homme charitable comme la mauvaise conscience du meurtrier ne sont pas si éloignées. L'un se croit justifié, l'autre veut être justifié. Mais cette justification n'est jamais totale et les excuses avancées sont celles d'une personnalité qui éprouve le déplaisir de ne pas avoir porté secours ou bien d'une personnalité qui a tué et qui voudrait être celle qui, auparavant, était capable de générosité.

Si nos actes sont nos réponses à des difficultés pratiques, ils sont aussi nos témoins. Ainsi le reproche prend-il sa source dans nos actes exprimés. Dans la mesure où notre vie est constituée de nos actes, nous sommes amenés à leur donner une valeur. Le reproche devient réflexion sur nous dans la mesure même où celui-ci nous constitue et apparaît comme une division de notre être en ce qu'il pointe du doigt une part à jamais oubliée de nous-même. Ainsi le reproche devient-il remords ou regret. Le regret porte essentiellement sur un avoir perdu (par exemple, regret d'avoir perdu son temps) quand le remords porte, pour l'essentiel, sur l'être qui fait, alors, l'expérience du déchirement. Ces états traduisent le sentiment d'une vie malheureuse et la conscience d'un échec dans la recherche du bonheur, faute d'avoir su agir selon le bien.


Comment connaître ce bien ?


Selon la conception de la philosophie grecque, pour laquelle la connaissance a pour fin l'obtention de la sagesse, le bien est conditionné par la connaissance de l'ordre naturel. La conscience morale s'identifie alors à la conscience rationnelle des choses. Cette connaissance de l'ordre des choses est désirée dans la mesure même où la connaissance des idées n'est rien d'autre que la connaissance de la valeur. En effet, dans la philosophie platonicienne, l'âme qui veut connaître les idées ou essences des choses s'efforce d'atteindre le bien qui fonde l'essence et l'existence des choses. De même, le stoïcien veut la réalité telle qu'elle est car cette réalité identique à dieu est rationnelle et représente la suprême valeur.. Dans ce cas, le bien n'est rien d'autre que le vrai et la réalité que la valeur.

La conscience morale s'identifie à la pensée qui veut connaître les idées ou bien l'ordre de la nature. Comme le remarque Dupréel : « En trouvant la vérité, le sage prétendait atteindre par surcroît au Bien et à la Beauté. » En ce sens, on comprend la position de Socrate pour qui le vertu est un savoir et qui affirme que « Nul n'est méchant volontairement. »

Mais le Bien est obtenu à la fin d'une démarche intellectuelle, est-il à la portée de tout le monde ? Il ne le semble pas puisque l'intelligence ne se manifeste pas également chez tous les individus. Aussi certains auteurs admettent-ils que la moralité est radicalement distincte de la connaissance intellectuelle. Selon eux, la conscience morale se manifeste spontanément. Ce n'est pas un résultat, c'est un donné ; Et pour Jean-Jacques Rousseau, c'est même « un instinct » qui me permet de saisir immédiatement ce qui est bien ou mal. Ainsi peut-il affirmer : « Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire. Tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal. » Alors que l'entendement m'égare, la conscience est une fonction originale qui me dicte mes actes.


Le Bien est-il donné ou bien est-il à faire ?


Il est fondé de se demander si l'ordre moral est fait ou s'il doit être réalisé. Il nous semble que la conscience morale est créatrice d'elle-même. Autrement dit, elle est, en fait, à la recherche de ce qu'elle n'est pas et qu'elle ne saurait être d'une manière durable puisque l'homme n'est pas un être achevé. Ainsi le Bien pour la personne et pour la société ne peut être défini a priori mais il n'en demeure pas moins que la conscience du Bien nous oblige.


4. Le devoir, fondement de la conscience morale


Nous faisons sans cesse l'expérience de l'obligation, ne serait-ce, par exemple, dans le fait de porter secours à autrui en faisant taire nos inclinations égoïstes. Or, comment expliquer ce sacrifice momentané de nous-même qui fait que nous nous dévouons ?


Pour Durkheim, l'obligation ne peut pas se comprendre à partir de la simple conscience personnelle : le sujet s'exprime dans un monde de règles qui s'imposent à son activité et qui sont l'expression d'une conscience collective s'imposant aux individus, d'une façon autoritaire et coercitive. Si un acte ne respecte pas la règle admise,, il est réprouvé. Mais la réprobation ne vient pas de ce qu'il est scandaleux en lui-même mais de ce qu'il offense la société.


La question de savoir s'il suffit d'une sanction sociale pour affirmer que tel acte est immoral se pose alors. Autrement dit, la faute n'aurait-elle de sens que pour la société ? La conscience collective peut, certes, expliquer une contrainte mais elle ne peut le faire pour une obligation. C'est, en effet, lorsque je choisis en toute liberté d'accepter ou de refuser que j'agis moralement. Si l'on remarque que la société se trompe au sujet du Vrai lors du procès intenté à Galilée, pourquoi ne se tromperait-elle pas au sujet du Bien ? Par ailleurs, la coutume est-elle forcément bonne ? La gestion des affaires publiques doit-elle être faite par ceux qui arguent d'une naissance (les nobles), par ceux qui ont un avoir (les notables) ou bien par l'ensemble du peuple ? De même, le droit de vote doit-il être accordé aux femmes ou aux militaires ? S'en remettre à la conscience collective ne revient-il pas à s'en remettre à ce que tout le monde admet mais que personne ne pense. Faudrait-il dire que l'action est morale quand elle est conforme aux règles de la société ?

Le devoir ne peut s'expliquer à partir de la conscience collective. En effet, un sujet n'agit pas moralement lorsqu'il obéit à une règle sociale qu'il applique sans discuter. Si la pensée est requise pour examiner les conséquences d'un acte, le fondement de la morale devrait être dans la conscience qui argumente et choisit. Cette conception est celle de Kant pour lequel il s'agit de trouver la garantie d'une valeur qui ne dérive ni d'un être transcendant ni de la nature sensible de l'homme. Cette exigence d'autonomie fait dire à Kant que la morale ne peut être fondée ni dans le ciel (Dieu) ni sur la terre (nature). D'autre part, on ne peut préciser un bien. Par exemple, les talents de l'esprit ou la richesse ne sont pas bons par eux-mêmes car on peut en faire un mauvais usage. Il faut donc chercher la valeur de l'acte dans son principe. Un acte peut manquer son but et être bon dans son intention. Aussi le principe de l'action morale est-il la bonne volonté et ce qui fait qu'une volonté est bonne tient dans le fait d'agir par devoir et non pas conformément au devoir. Le droiture est le signe d'une bonne volonté et non pas l'adresse ou le succès. Cette bonne volonté réside dans le rapport intérieur entre l'impératif et l'acte.

Kant distingue ainsi deux sortes d'impératif. Un premier impératif hypothétique qui apparaît dans les maximes de l'habileté ou de la prudence : si tu veux ceci, fais cela. Un second impératif catégorique qui s'énonce ainsi : fais ceci où le devoir apparaît comme un commandement de la raison. Le devoir est la nécessité d'accomplir l'action par respect pour la loi. La loi morale apparaît comme la forme universelle d'un acte et, surtout, comme ce qui doit être fait en dehors de toute considération des circonstances. A l'inverse, on est immoral lorsque l'on quelque chose qu'on ne conçoit pas comme universellement valable. Ainsi conseille-t-il : « agis uniquement d'après la maxime dont tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Par ailleurs, le respect dû à la raison qu'établit ainsi la loi universelle s'étend au sujet doué de raison. Ainsi Kant recommande-t-il : « Agis en sorte que tu traites l'humanité aussi bien en toi qu'en autrui toujours en même temps comme une fin et jamais comme un moyen. » Enfin, si le sujet doué de raison a une valeur, il ne peut être un moyen au service d'une loi qui limiterait le fait de concevoir des lois morales. Aussi l'homme kantien est-il à la fois législateur et sujet. Ce qui amène Kant à préciser que « La volonté de tout être raisonnable doit être conçue comme volonté instituant une législation universelle. » Autrement dit, la volonté établit la loi à laquelle elle obéit. Ainsi le devoir n'est-il pas imposé ; c'est le sujet qui se l'impose librement à lui-même.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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