L'Homme du train de Patrice Leconte

Intérêt
Ce film de Patrice Leconte renoue avec l’inspiration de «Tandem» (1987) en confrontant, une nouvelle fois, un duo de personnages - et d’acteurs -, à travers une histoire simple. Avec la même réussite. Un film à voir et à revoir.


Table des matières

1. Analyse


Patrice Leconte aime à confronter les acteurs : on songe à Une Chance sur deux (1998) qui réunissait une dernière fois Delon et Belmondo en les opposant à la jeune génération représentée par Vanessa Paradis. L’Homme du train met cette fois en présence Johnny Hallyday et Jean Rochefort, tous deux excellents, dans une histoire douce amère toute en demi teinte. Le point de départ est simple : un homme, Milan (J. Hallyday), qui voyage en train, descend dans une petite ville et croise un professeur de français à la retraite, Manesquier (J. Rochefort). Une rencontre en apparence fortuite. Pourtant le réalisateur ne laisse rien au hasard : le choix du lieu et du moment de la rencontre ne sont pas anodins et lui permettent d'emblée de situer les personnages et de préciser le thème du film. Mais il le fait visuellement, d'une façon éminemment allusive et avec une grande sobriété. C'est en effet la fin du jour (or les personnages sont au soir de leur vie) et ils se croisent dans une pharmacie où chacun vient se soigner (signe évident d'un mal-être car leur vie ne les satisfait pas ou plus). Manesquier est curieux de Milan qu'il invite chez lui. On le sent tout de suite fasciné par cet étranger bourru et taciturne et ce qu'il représente d'aventure et de mystère : que vient-il faire dans sa ville ? Pourquoi transporte-t-il des révolvers ? Car lui, l'homme de la poésie et des livres, a le sentiment douloureux de n'avoir pas vécu la vie qu'il espérait, ou qu'il espère encore et la vision de cet inconnu n'est-il pas le signe du destin qu'il attendait ? De son côté, Milan, être silencieux que l'on sent désabusé, ne semble pas indifférent à la vie, si différente de la sienne, que mène son hôte. Lui, l'homme du train, c'est-à-dire de nulle part, sans passé ni avenir, se surprend à apprécier cette maison de famille chargée de souvenirs qui l'accueille et ce sentiment de confort qu'elle fait naître.

Si le réalisateur marque bien leurs différences de caractère (l'un aime les mots et adore les échanges ; l'autre s'exprime peu et n'aime pas les questions), de situation (l'un a pour seul viatique un sac de voyage lourd d'une vie aventureuse ; l'autre s'enracine dans une vieille maison bourgeoise où ont vécu ses ancêtres), de raison de vivre (l'un vit de hasards : l'autre est professeur retraité), il sait aussi en montrer les points communs : ils sont tous deux marqués physiquement par leur passé malgré leur différence d'âge et aspirent à modifier leur vie. Aussi, loin d'être statique, le récit de cette brève rencontre va-t-il progresser durant les trois jours de la durée du film vers un rapprochement de plus en plus marqué entre les deux personnages, jusqu'à leur « séparation » (?) finale : on y voit ainsi le professeur s'exercer, brièvement et d'une façon calamiteuse, aux armes à feu, et le braqueur de banque donner une brève leçon de français bien peu conventionnelle. Leconte semble ainsi donner à penser que, finalement, ce que nous sommes explique ce que nous faisons et que nos vies ne sont pas forcément le fruit du hasard, ni, sans doute, l'échec que l'on peut redouter. Mais il est tout aussi juste de considérer ces deux scènes comme de simples moments d'humour destinées à éclairer un film plutôt sombre.

On ne peut passer sous silence une réalisation toute de sobriété, d’élégance et de finesse. C’est sur les visages que Patrice Leconte, à l’aide de plans rapprochés et de gros plans, dessine les sentiments de ses personnages et nous pousse à lire leur personnalité et à décrypter le destin qui les attend. On citera également, comme exemple particulièrement significatif d’un cinéma qui dit par les images, la façon de filmer l’arrivée de Milan à Annonay : la caméra le saisit de loin et par un travelling latéral continu qui glisse de la droite de l’écran (il entre dans la gare et disparaît dans le bâtiment) vers la gauche (il en ressort). Ce plan est limpide : il suggère que Milan ne fera que passer, anonyme, à peine entraperçu, dans cette ville ; et que sa solitude et son inaccessibilité ne lui permettent que de traverser la vie, comme il traverse cette gare, sans jamais être vu, sans jamais se poser nulle part. Un autre exemple d'une réalisation qui multiplie les signes qui se font écho à l'intérieur même du film est à relever. Ces nombreux tableaux, qui décorent les murs de la maison de Manesquier et qu'il montre non sans quelque ironie à Milan, représentent non seulement un élément du récit (son appartenance à une famille aux racines anciennes), et du décor (une accumulation d'objets qui révèle le milieu bourgeois), mais inspire même la réalisation. Il suffit de rappeler le plan suivant -composé comme un tableau intimiste de grand maître : dans le clair-obscur du soir, Milan et Manesquier, en veine de confidences, sont placés de part et d'autre d'une fenêtre qui donne à voir, dans le jardin, une composition florale dont les couleurs à la fois délicates et vives éclairent, de la lumière de l'espoir, le cœur même de la scène. Emotion et lumière diffuses.

De cette étrange rencontre, Patrice Leconte sait montrer tous les enjeux et les dangers à travers l’utilisation des décors (une ville anonyme, Annonay, grise, sans charme), une maison étouffante, surannée, vestige d’un passé à jamais révolu, des couleurs à l’unisson (chaudes mais sombres dans la maison, ou sans éclat : gris bleu, beige, jaune pâle), et, surtout, d’une caméra au plus près des visages pour en dessiner les forces et les faiblesses, pour en saisir les cicatrices. La musique, à l’unisson, se fond dans cette atmosphère toute en nuances mais peut, à l’occasion, par exemple pour traduire les peurs pusillanimes de Manesquier face au jardinier, s’évanouir au profit de sons plus inquiétants. Le jeu des correspondances entre les scènes suggère la métaphore : cette très ancienne maison vétuste, que son propriétaire laisse se dégrader et n’est plus entretenue, n’est-ce pas Manesquier, lui-même, vieilli, malade et rongé de regrets ; ce jardinier qui surgit, à l’improviste, devant lui, une faux à la main - et qui l’effraie - n’annonce-t-il pas, dans le même décor de son enfance, la « faucheuse » menaçante qui l’attend, désormais proche, depuis si longtemps ?

Le dénouement va précipiter les événements qui, tout en se mettant en place, suivaient un cours nonchalant. La fin, tout à fait inattendue, réussit le tour de force de mêler les contraires en faisant communier à distance les personnages par un montage parallèle et alterné de plans.

Le rendez-vous que chacun des deux personnages a avec le destin et qui est pourtant si différent (l’un va opérer un vol dans une banque, quand l’autre va être opéré d’un triple pontage cardiaque) se révèle étrangement semblable. La dernière séquence du film est bouleversante : à l’aide d’images surprenantes, ramassées en une vision onirique mais funeste, le réalisateur magnifie la part de rêve que nous portons en nous et qui refuse de céder aux injonctions du temps. Au moment ultime, Manesquier et Milan, comme tournés l’un vers l’autre, communient avec une rare intensité. C’est dans un silence lourd de sens que leurs personnages, désormais inversés, se dirigent l’un vers l’autre, se croisent en se regardant, avant de se séparer.

La boucle du film se referme sur cet échange qui était suggéré et espéré par les deux protagonistes. Les premières images étaient celles d'un train, à bord duquel se trouvait Milan, qui arrivait en gare d'Annonay ; à la fin du film, un train semblable quitte Annonay : à son bord se trouve, cette fois, Manesquier. Cette boucle tient de la métaphore : l'arrivée du train peut signifier, pour les deux personnages, une renaissance née de leur rencontre, comme une brève parenthèse dans leur destin ; le départ final, à l'inverse, ponctue une fin commune.

Dans ce train qui s'en va, il semblerait que Manesquier fût heureux. Mais n'est-ce pas là simple apparence ?

Un film et des personnages que l'on a du mal à quitter quand le film s'achève...


2. Synopsis


En fin de journée, un train arrive en gare d'Annonay. Milan, un homme entre deux âges, en descend. Il porte un lourd sac de voyage et se rend dans une pharmacie pour y acheter des cachets d'aspirine. Un professeur de français à la retraite, Manesquier, intrigué par ce personnage inconnu,, lui propose de venir chez lui prendre un verre d'eau. Après avoir brièvement fait connaissance, Milan prend congé et part à la recherche d'un hébergement. Mais l'hôtel est fermé et il décide de retourner chez Manesquier qui accepte de l'accueillir pendant les trois jours de sa présence en ville. On découvre assez vite qu'il a rendez-vous avec deux hommes louches pour préparer un vol de banque. Mais Milan attend un troisième homme de sa connaissance sans lequel il refuse de participer au braquage. De retour chez son hôte, il semble apprécier la vie rangée et terne de ce professeur volubile, alors que ce dernier est attiré par le mystère et la vie aventureuse du visiteur.

Les trois jours se passent, qui permettent aux deux personnages de se mieux connaître et de comprendre qu'ils aspirent, chacun, à mener la vie de l'autre. Manesquier qui doit subir une opération du cœur présente son amie à Milan, mais la rencontre tourne à la dispute entre eux à son grand désarroi. De son côté, Milan, qui a l'assurance de compter sur son compagnon de « travail » enfin arrivé dans la ville, décide de participer à l'opération contre la banque.

Le samedi, les destins de Manesquier et de Milan se dénouent simultanément : alors que le casse se termine mal pour celui-ci, l’opération ne se déroule pas comme prévue pour celui-là. Pourtant les deux hommes réussissent in fine à échanger leurs vies.


3. Fiche technique


  • Année de réalisation : 2001
  • Réalisation : Patrice Leconte
  • Scénario et dialogues : Claude Klotz
  • Directeur de la photographie : Jean-Marie Drejou
  • Musique : Pascal Esteve
  • Production : Philippe Carcassonne
  • Distribution : Pathé Distribution
  • Durée : 90 minutes

Distribution

  • Manesquier : Jean Rochefort
  • Milan : Johnny Hallyday
  • Luigi : Jean-François Stévenin
  • Max : Charlie Nelson
  • Sadko : Petit-Jacques
  • La sœur de Manesquier : Edith Scob
  • Le coiffeur : Maurice Chevit
  • Le costaud : Riton Liebman
  • Le collégien : Olivier Fauron


4. Edition DVD


  • Image : une très belle image qui illustre parfaitement le propos du film : des couleurs sombres ou désaturées qui reflètent la grisaille des destins.
  • Son : une fois n’est pas coutume, deux versions sont ici proposées (DD et DTS) : la version DTS ajoute plus de précision. Par contre, il faut déplorer que les voix manquent parfois de clarté sur l’enceinte centrale.
  • Suppléments : le DVD, assez fourni, propose le commentaire audio du film par Leconte ; les interviews (croisées et intéressantes) de Leconte, du scénariste, de l’écrivain scénariste Klotz, et des deux acteurs ; les filmographies ; la bande-annonce et une galerie d’images.
  • Jaquette : elle est intéressante dans la mesure où elle met en image le thème même du film. Les deux visages des personnages sont présentés de profil, presque superposés (ce qui exprime à la fois leur ressemblance et leur différence), tournés dans la même direction (ce qui évoque leur destin commun). Leur air est grave (ils sentent qu’ils sont à un tournant de leur vie). Une jaquette simplement composée mais fidèle à l’esprit du film.



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Droits d'auteur © Henri Philibert-Caillat


5. Bande annonce





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2014-09-01 08:35:48




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