L'Habitude

Intérêt
Evoquer l'habitude, c'est aussitôt entrer dans l'ambiguïté  puisque si l'on parle volontiers de « bonne » habitude, on dénonce aussi la « mauvaise » habitude qui contreviendrait aux règles communément admises. De plus, une « bonne » habitude peut se révéler routinière et nocive. Dès lors, faut-il s'appuyer sur les habitudes ou s'en méfier ?


Table des matières

1. Introduction


« L’attrait des habitudes et leur puissance naturelle viennent de ce bonheur que l’on trouve à faire ce que l’on fait bien, même battre les cartes. » (Alain)

L'habitude confère au vivant une certaine sécurité : l'expression « J'ai l'habitude de » révèle un habileté ou un savoir qui tranquillisent. L'habitude est donc rassurante en ce sens qu'elle perpétue le familier, le quotidien qui fait obstacle à la nouveauté émouvante. Elle exprime la persistance d'un équilibre intellectuel ou corporel. Par ailleurs, elle est le résultat d'une acquisition, ce qui la distingue de l'instinct qui est inné. Comme démarche plus ou moins inconsciente, elle se distingue aussi de l'intelligence. Il ne convient pas non plus de la considérer comme une « tendance confirmée ». Il ne faut pas confondre, selon Pradines, l'entraînement à continuer l'acte qui caractérise l'habitude et l'entraînement à le commencer qui est le propre de la tendance. Il est, enfin, à noter que l’habitude affecte les différents aspects de l’existence : il existe des habitudes de sentir mais aussi de penser ; il y a des habitudes d’agir mais aussi de comprendre. Bref, on ne peut la réduire à une fonction particulière. Elle apparaît, en fait, « comme une manière de sentir, de percevoir, d’agir et de penser, acquise et relativement stable. » (Paul Ricoeur)


2. L'habitude et le temps


Toute réflexion sur l'habitude évoque le temps de la vie. Elle est le prolongement temporel d'un savoir faire acquis et non préformé qui se donne comme le résultat d'une activité plus ou moins répétée. La répétition étant constitutive de l'habitude au moment de sa formation et ensuite la manifestation de l'habitude définitivement formée. L'oeuvre de la répétition dans la formation de l'habitude est de faciliter les mouvements corporels ou bien la manière de penser afin de faire oublier les désagréments et les difficultés du début. Il y a donc dans toute habitude établie un discrédit de la conscience dans la mesure où la répétition instaure progressivement l'oubli de l'apprentissage - qui impliquait la conscience -, et où l'habitude est liée au passé alors que la conscience est surtout attentive au présent et au futur. Ce rappel du passé constitutif de l'habitude ne cesse d'altérer le présent. Comme le remarque Paul Ricoeur, l'habitude, comme l'émotion, corrompt toutes nos visées (percevoir, sentir, agir, penser, etc.).

L’altération du présent par la répétition du passé

L'expression « J'ai l'habitude de » désigne trois réalités : tout d'abord, l'histoire de mes actes (j'ai appris/j'ai fait l'apprentissage) ; ensuite, je me sens affecté par cette histoire (j'ai contracté cette habitude et, à ce sujet, j'éprouve un agrément ou un déplaisir que je subis) ; enfin, je signifie la valeur d'usage de l'acte habituel en disant « je sais ».

Ainsi le fait d'apprendre fait-il partie de l'habitude, ce qui démontre que cette dernière n'est pas sans relation avec la volonté qui apparaît lors de l'acquisition. Mais, parallèlement, est ainsi démontré que la volonté ne constitue pas l'habitude. En effet, les exercices forment l'habitude et ils sont plus ou moins voulus. Mais tout se passe comme si les exercices avaient un pouvoir de dégager de la perception, de l'action, de la pensée, etc. ; bref, des formes qui, au fur et à mesure qu'elles sont sélectionnées, s'assimilent à notre activité. L'habitude est donc directement liée aux exercices qui sélectionnent et intègrent les formes qui constituent le comportement habituel, sans être pour cela directement liée à la volonté.

D’autre part, le fait d’avoir contracté une habitude nous montre qu’un certain irréparable s’est constitué. Le passé est, ici, constitutif et le sujet semble doté d’une seconde nature qui fait échec à la décision volontaire puisque ce qui a été initiative et activité cesse de l’être. Comme le remarque Paul Ricoeur, « La volonté et l’activité qui dominent la nature retournent à la nature ou, plutôt, invite une quasi-nature à la faveur du temps.» 

Enfin la valeur d'usage de l'habitude que l'on exprime par « Je sais » fait de l'habitude un pouvoir. Aussi doit-on remarquer que selon la visée que je poursuis, l'habitude peut être la tentation du passé et la désertion du présent. Ou bien l'adaptation au présent comme auxiliaire de l'activité volontaire.


3. Formation des habitudes


Thorndike, lors de ses recherches sur l'intelligence animale, explique l'apprentissage par la méthode des essais et des erreurs comme le montre l'expérience suivante concernant un animal. Une souris est placée dans un labyrinthe dont l'extrémité gauche est occupée par une nourriture tandis que l'extrémité droite comporte un appareil produisant une décharge électrique. L'expérimentateur remarque qu'après plusieurs essais l'animal est tenté de choisir la voie qui lui procure une satisfaction et à éviter celle qui lui cause une douleur. Ce qui le conduit à mettre en relief l'aspect affectif de l'habitude en affirmant que le plaisir renforce l'habitude alors que la douleur a pour effet de l'empêcher. L'habitude est donc gouvernée par la loi de l'intérêt ou encore loi de l'effet. L'effet heureux entretient et fortifie l'habitude ; l'effet malheureux tend au contraire à la détruire.

Mais Thorndike ne met pas en évidence l’ordre dans lequel les mouvements s’enchaînent et la stimulation que reçoit un mouvement de la part de celui qui le précède. D’autre part, il se situe dans une perspective mécaniste pour laquelle l’acquisition d’une habitude est la conséquence de répétitions au cours desquelles les mouvements simples s’enchaînent les uns aux autres. Or, comme le remarque Guillaume, le mouvement acquis et nouveau n’est pas la juxtaposition des mouvements anciens. Les mouvements inutiles et dangereux sont, par exemple, éliminés. C’est ainsi que Guillaume précise qu’ « aucun ouvrier exercé ne conserve les mouvements qui ont été enseignés à l’apprenti. Aucun nageur ne conserve les mouvements qu’on lui a enseignés par décomposition. » Autrement dit, dans l’habitude, il n’y a pas association ou juxtaposition de mouvements simples, mais réorganisation.


4. L'habitude est-elle un facteur de progrès ou de conformisme ?


L’habitude comme tentation du passé

L’habitude apparaît comme restauration du passé et tentation de paresse. Elle altère ainsi la vision de la conscience en ce sens qu’elle se manifeste comme une réponse toute faite. Ce rappel du passé dans le présent fait que l’habitude tend à constituer le sujet comme une chose parmi les choses. Dans ce cas, le passé surgit massivement dans le présent non pour être utilisé en vue d’un projet, mais comme passé satisfaisant le sujet en tant que tel. Dès lors, le sujet chute dans un automatisme qui provoque une fixation. Ainsi nos besoins sont-ils fixés par l’usage dans le rythme : « Nous assistons à l’invention d’une mécanique par un être non mécanique. » (Pradines)

L'habitude se définit ainsi comme le passé figé qui s'empare du présent comme vie. Ce qui fait que le sujet se caractérise par une inertie propice à la défection de la conscience. C'est le moment où nous pouvons dire que le sujet n'est plus lui-même, mais qu'il est ce qu'il a. L'habitude comme automatisme est surtout facteur de conformisme quand le sujet s'accepte comme chose, c'est-à-dire qu'il n'est pas dans son présent à titre d'ouverture sur l'avenir, mais qu'il est uniquement son passé au niveau du présent.

L’habitude comme auxiliaire du projet

L’habitude est le passé, mais le sujet, par sa volonté, peut l’utiliser comme moyen et non comme fin. Il suffit pour cela, d’abord, que la volonté ne soit pas sacrifié à l’automatisme ; ensuite, que la facilité acquise ne sont pas prétexte à une défection de l’intelligence. Dans ce cas, l’habitude participe à la formation et au développement du vivant et apparaît, selon les mots de Burloud, « comme une intention dirigée » qui devient tendance lorsqu’elle est séparée du vouloir.

Par ailleurs, à côté de l'automatisme qui enchaîne le sujet au passé, apparaît la spontanéité qui permet au sujet d'économiser son attention. La spontanéité caractérise ce que Pradines appelle les habitudes réformatrices ou créatrices. Cette spontanéité se révèle au niveau de nos manières de penser où nous n'avons plus à refaire le trajet d'une construction pour répondre aux sollicitations du milieu physique ou social.


5. Nécessité et danger de l'habitude


D’un point de vue historique, l’habitude est diversement jugée. Condillac fait la distinction « entre le moi de réflexion et le moi-habitude » en montrant la faiblesse du second. Maine de Biran fait la distinction classique entre l’habitude passive et l’habitude active : seule la seconde favorise l’acivité volontaire. D’autres auteurs qui ont se sont attachés à la critique de l’autorité et de la coutume, c’est-à-dire des facteurs qui conduisent au conformisme, ont pourtant montré sa nécessité. Ainsi Montaigne : « La vertu n’est pas bonté et saillie de l’âme mais résolue et constante habitude. » Ou encore Descartes – malgré sa critique de l’habitude - en fait aussi l’éloge dans la Lettre à la princesse Elizabeth du 15 septembre 1645 : « Il ne peut y avoir, ce me semble, que deux choses qui soient requises pour être toujours disposé à bien juger : l’une est la connaissance de la vérité et l’autre l’habitude qui fait qu’on se souvient et acquiesce à cette connaissance toutes les fois que l’occasion se présente. »

Il convient de remarquer, en effet, avec Paul Ricoeur, que l'habitude-pouvoir porte en germe la menace d'une chute dans l'automatisme, ce qui fait courir au sujet le danger d'être réifié. Par ailleurs, l'habitude apparaît comme ce qui instaure l'ordre et la régularité qui sont des facteurs d'équilibre. Par l'habitude, le sujet prend possession de son corps. Elle ne fait pas le progrès, mais elle le permet parce qu'elle résume un savoir implicite que le sujet utilise immédiatement sans essayer de retrouver les éléments qui le constituent : écriture, lecture, danse, etc. Enfin, elle permet une intégration plus complète du sujet dans le monde, en ce sens qu'elle l'adapte de plus en plus parfaitement.




Les droits de ce document sont régis par un contrat Creative Commons

et plus précisement par le contrat Creative Commons Paternité - Partage des Conditions Initiales à l’Identique Licence France 2.0 de Creative Commons, plus connue sous le nom de "CC-BY-SA".


Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
Évaluation 100.00 %
Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-04-10 10:56:09




Commentaires


*


Anti-robot
Veuillez résoudre l'opération suivante :


* obligatoire



Découvrez nos contenus

par catégories

par mots-clés

par dates d'ajout et de modification

Index alphabétique

Partagez vos connaissances !
Pour publier durablement et librement sur Internet, contactez-nous.





/a>