L'Esprit scientifique

Intérêt
Après le retentissement médiatique de l'attribution des différents Prix Nobel scientifiques en 2013, il est temps de revenir sur ce qui caractérise l'esprit scientifique.


Table des matières

1. Introduction


« L’esprit humain commence à peine à comprendre que la vérité puisse ne pas être immuable. » (Auguste Comte)

« Toute vérité scientifique est une erreur rectifiée. » (Bachelard)

La science est soumise à certaines limites : elle dépend de notre organisation (si notre espèce était aveugle, l'astronomie ne serait pas pour nous une science) ; elle dépend également de notre situation dans l'histoire (si nous avions vécu avec les anciens Égyptiens, l'eau du Nil aurait été pour nous les pleurs d'une déesse).

Ainsi, si l'homme demeure, la façon d'expliquer change-t-elle. Et l'explication paraît d'autant plus complète et satisfaisante que nos moyens de connaissance sont disproportionnés par rapport à ce que l'on croit connaître. Le monde du primitif est complètement transparent et intelligible et fait à son explication. Par exemple la tempête est provoquée par les esprits mécontents de la mer ; le tonnerre est un avertissement des Dieux. Autrement dit, rien n'arrive au hasard. Tout se passe comme si cette transparence et cette intelligibilité s'amenuisaient au fur et à mesure que la science progresse.

Il faut en prendre notre part et remarquer avec Auguste Comte que chacune de nos conceptions, chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états théoriques différents.


2. La loi des trois états d'Auguste Comte


« Par la nature même de l’esprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie dans sa marche à passer successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique ou fictif ; l’état métaphysique ou abstrait ; enfin l’état scientifique ou positif. Le premier est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine. Le troisième son état fixe et définitif. Le second est uniquement destiné à servir de transition. » (Auguste Comte, Cours de philosophie positive)


L'État théologique

La conception théologique se manifeste spontanément. Elle donne à l'humanité faible et ignorante du début, c'est-à-dire celle qui subit la nature, assez de force et de confiance. En effet, si l'homme avait eu l'idée que les phénomènes obéissent à des lois invariables, il se serait senti écrasé et serait tombé dans le désespoir. Il lui était donc nécessaire pour se sentir en sécurité que les phénomènes soient imaginés comme arbitrairement modifiables. L'univers de l'homme est alors celui où tout est possible, où il suffit d'implorer la grâce des dieux. On peut remarquer que c'est au moment où son impuissance est la plus grande que l'homme a la plus grande confiance en son pouvoir. Il a ce qu'il désire ou croit l'avoir et ne voit pas que ce qu'il n'a pas fait échec à son désir.

L'État métaphysique

Cet état se caractérise par la recherche de connaissances absolues. Mais les agents naturels, les volontés, les esprits, etc. ne sont plus pris comm principes d'explication. Cet état, transitoire, systématise l'opposition spontanée entre la science qui se constitue et l'explication téologique. Il est aussi transitoire en ce que ce n'est plus tout à fait l'imagination qui domine mais ce n'est pas encore la véritable observation. Il est, enfin, transitoire car il tend soit à restaurer vainement l'état théologique pour sauvegarder l'ordre, soit à pousser à une prise de position négative pour échapper définitivement à l'emprise théologique.

L'État positif

Il se caractérise par une sagesse dans la mesure où l'homme prend conscience de ses possibilités et des ses limites. Il renonce aux recherches absolues. Il lui paraît inutile de rechercher la cause première et de s'interroger sur la destination finale du monde.

Ce qui suppose, d'une part, que l'homme a pris conscience de l'imperfection de ses divers moyens spéculatifs - ainsi la perte d'un sens ne nous permet-il pas de connaître tout un ordre de phénomènes, de sorte que l'on peut penser que l'acquisition d'un nouveau sens nous dévoilerait une nouvelle classe de faits - et, d'autre part, que l'homme a conscience des limites de son organisation anatomo-physiologique et du fait que ses spéculations sont subordonnées à la société. Ainsi l'imagination est, comme l'affirme Pascal, « la folle du logis » et il convient de la discipliner en la subordonnant à l'observation qui permet de révéler les faits et nous éloigne de toute considération sur les causes et les substances. Cependant, il ne s'agit pas d'une compilation des faits. Ce que vise l'esprit positif, c'est, à partir des faits, établir les lois, c'est-à-dire les relations constantes et nécessaires entre les phénomènes observés.



Le positivisme comme sagesse obéit à une intention précise : mettre un frein aux tendances spéculatives de l’intelligence humaine. Ce qui importe, c’est moins le vrai que l’utile : « Il faut savoir pour prévoir et prévoir pour pouvoir. » L’esprit scientifique n’est pas donné à l’origine ; il est le résultat d’une évolution de la pensée humaine. Cette évolution peut être retracée par l’exemple suivant : si l’état théologique considère le vent comme le souffle du dieu Éole, l’état métaphysique met l’accent sur un supposé « principe de l’air » et l’état positif explique le vent comme le résultat du déséquilibre des couches d’air dû à une différence des températures en deux points du globe.



3. L'homme fait obstacle à l'esprit scientifique


Descartes nous montre que ’enfance est la terre natale de nos mauvaises habitudes de penser. Nos jugements auraient été alors solides et purs si, dès notre naissance, nous avions eu « l’usage entier de notre raison . » Aussi l’homme doit-il faire preuve de vigilance en se gardant des connaissances insuffisamment fondées et des idées facilement admises. L’entreprise cartésienne est une mise en garde contre la facilité qui s’exprime dès la première règle du Discours de la Méthode : « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention. »


Pourquoi l'homme doit-il être prudent et méfiant ? Parce que l'esprit qui s'occupe des sciences n'est jamais jeune. Il est même très vieux. Il a, comme le souligne Bachelard « l'âge de ses préjugés ». En effet, l'esprit est fait d'habitudes qui deviennent des préjugés quand elles ne sont plus mises en question. Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent. Ainsi, si l'esprit s'habitue à la distinction aristotélicienne entre un monde pur et ordonné et un monde corruptible et désordonné, il finira par admettre la divinité des astres et l'impureté du monde terrestre. Dans ces conditions, comment pourrait-il admettre que la lunette astronomique – objet terrestre impur - puisse nous faire voir les taches solaires de l'astre divin ?

Un autre sujet de défiance réside dans l'affectivité qui est à la recherche d'une atmosphère chaude ou bien la spéculation excessive qui conduit une conception aride et dépouillée du monde. La pensée et l'affectivité ne s'équilibrent pas toujours : elles tendent le plus souvent à s'exclure. Selon que l'une ou l'autre domine, l'homme est amené à sacrifier le sentiment esthétique ou la démonstration intellectuelle. Dans ces conditions la nature sera comprise soit comme un ensemble de belles formes soit comme un système de lois. L'excès d'affectivité ou la spéculation excessive ne résulte pas d'une décision personnelle. C'est, au contraire, le résultat d'une ambiance culturelle qui caractérise une époque et qui met l'accent sur le besoin de se libérer et conduit à la solitude du cogito cartésien ou sur le besoin de communier et conduit à la dépendance (pour Jean-jacques Rousseau, la nature est comprise comme une mère). Dans le premier cas, l'homme se sent capable de se passer de la bienveillance des choses et de leurs qualités sensibles où il retrouve quelque chose de son âme. La nature est alors conçue comme une structure mathématique ou une machine, c'est-à-dire une nature insensible et muette. Dans le second cas, l'homme recherche une nature amie où toutes les éléments qui la composent semblent être faits pour lui. C'est ainsi que l'idée de finalité se développe au XVIIIème siècle : pour les finaliste, si le melon a des tranches, c'est pour être mangé en famille.

D'autres sujets de défiance existent. Ainsi l'homme tient-il à ses opinions et accepte difficilement de les réformer car elles constituent son confort intellectuel. Or, une opinion désigne les choses par leur utilité : l'esclavage antique est considéré comme une institution utile puisqu'il permet de pourvoir aux tâches manuelles. La main d'œuvre est justifiée si l'on pense que l'esclave est destiné à se servir uniquement de ses mains et si l'on pense que la maître est destiné à penser la tâche à exécuter. Dès lors, à quoi bon se demander si la traction animale est bien ou mal employée dans la mesure où la société antique a la solution de l'esclavage.

Le conflit intellectuel se trouve d’ailleurs à tous les niveaux et les « produits d’école » tels que l’ingénieur, le professeur ou le médecin vieillissants disent volontiers « de mon temps ». Comme le remarque Bachelard « Une tête bien faite est malheureusement une tête fermée. » Et l’on peut ajouter qu’une tête bien faite est, malheureusement, une tête encombrée : « Les grands hommes sont utiles à la science dans la première partie de leur vie et nuisibles dans la seconde moitié. »


4. Le fait scientifique


Le fait est au point de départ de toute connaissance : la dilatation du métal, la présence de sucre dans le sang, le mouvement d'une planète, un événement historique sont autant de faits qui incitent l'esprit à donner une explication. Mais s'intéresser aux faits, c'est le détacher du fond insignifiant qui l'entoure. Autrement dit, c'est le faire passer de l'état de fait brut au rang de fait explicable. L'objet perçu est déjà construit par le la perception qui est une activité renfermant une expérience culturelle. Percevoir la lune, ce n'est pas s'intéresser à une lune locale et particulière. C'est percevoir la lune comme unique satellite naturel de la terre. Le primitif, au contraire, perçoit des lunes diverses parce que sa perception n'implique pas une culture astronomique. Ainsi, dans la mesure même où la perception est une élaboration primaire, elle est déjà à l'origine de la science. Pourtant, précisément dans la mesure même où l'activité scientifique ne retient pas les qualités de l'objet, elle en est la négation.

Dans ce cas, le fait scientifique n'est pas le fait perçu mais le fait connu par les procédés qui l'établissent. C'est ainsi qu'il est d'abord mesuré ; ce qui a pour but de substituer à son apparence qualitative une expression quantitative. Par exemple, la chaleur est perçue et affecte mon corps d'une manière agréable ou désagréable mais, considérée comme une qualité sensible, elle ne constitue pas un fait scientifique. Par contre, si je veux connaître son intensité – connaître et non simplement percevoir -, j'utilise le thermomètre qui évalue quantitativement la chaleur d'un corps ou d'une journée.

Le fait scientifique est, ensuite, corrigé en ce sens que la lecture d'un appareil n'est jamais acceptée comme telle,  car il convient d'éliminer l'équation personnelle.

Il est, en outre, interprété. Si la teinture de tournesol vire au rouge, le chimiste reconnaît la présence d'un acide. Il en est de même en ce qui concerne l'observation de Fleming.

Enfin, le fait est choisi. Il est sélectionné en ce sens qu'il manifeste une idée ou une difficulté à expliquer. Par exemple, ce qui est intéressant dans la chute des corps, ce n'est pas le corps lui-même, c'est l'espace parcourue et le temps mis pour le parcourir. La chute est ainsi la liaison du temps, de l'espace et de l'accélération et cette liaison est choisie au dépend de tous les autres aspects (couleur, beauté, etc.)

Il apparaît donc que le fait scientifique n'est pas donné tel quel à la conscience du savant mais qu'il est élaboré. On peut prendre comme exemple l'eau qui est donnée comme toute chose naturelle (je la vois, je la touche, je l'entends, je la goûte) mais la molécule d'eau est élaborée par le savant qui part de l'apparence sensible pour en rechercher la structure.

Cependant certains faits scientifiques supposent le perfectionnement des instruments. Ainsi la cellule de l'organisme devient-elle objet de science une fois connue la technique du microscope. De même la lumière constitue un fait scientifique une fois inventé le spectroscope. Ainsi le savoir suppose-t-il un faire voir.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON


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