L'Emotion

Intérêt
L'être humain est fait d'émotions qui sont souvent perçues, de façon ambiguë, tantôt comme une richesse, tantôt comme autant de faiblesses susceptibles de compromettre notre rapport au réel. Précisément quel est le mécanisme du processus émotionnel ?


« Il faut comprendre que l’émotion se pose comme une relation de notre être psychique avec le monde  et cette relation n’est pas un lien chaotique entre le moi et l’univers, c’est une structure organisée et descriptible. » (Jean-Paul Sartre)

Un homme m'apparaît avec un visage rougie : que cela signifie-t-il ? Est-il en train de faire sa digestion, est-il en colère, a-t-il peur, est-ce un signe de timidité ? Le visage est un carrefour de signes qu'il faut interpréter. L'émotion est le langage du corps, La mimique de l'homme ému est un moyen d'expression comme le geste et la parole, Ainsi la compassion est-elle souvent une condescendance du cœur. On se croit obligé de compatir pour masquer son indifférence. L'émotion comme signe relève parfois de la comédie sociale, Cependant si l'émotion se traduit par une expression, celle-ci n'est pas toujours simplement jouée, elle est le plus souvent fondée sur un trouble. Ainsi l'enfance est émotion parce que c'est l'âge des premières compréhensions où les choses ont un drôle d'air. Elle est frappée par leur expressivité tout en ignorant leur signification ; ce qui nous émeut, c'est donc ce qui comporte une part d'équivoque, de mystère, d'indéfini, Autrement dit, c'est ce qui est trouble qui nous trouble.


1. Description de l'émotion


L'émotion se manifeste par une mimique : la joie se traduit par une détente ; la colère par une contraction. Il existe une mimique qui caractérise chaque émotion et sa signification est universelle, Pour Darwin, la mimique qui exprime l'émotion a une signification biologique en ce sens qu'elle dissimule l'action qui se prépare, Ainsi la contraction qui apparaît chez le sujet en colère annonce l'attaque prochaine.

Sous la mimique se manifestent des modifications organiques et mentales. Ainsi l'émotion est-elle rendue possible par un défaut d'état tonique : on remarque une hypertonie ou une hypotonie qui expliquent la rigidité, la transpiration, les tremblements, etc. Ces manifestations externes sont liées à des changements internes d'ordre musculaire, vasculaire et respiratoire. D'autre part, le choc émotif n'est pas une contusion mais un désordre du cours normal des pensées. Le réel dans toute sa complexité est perdu de vue. L'homme ému est distrait du réel. Ce désarroi se traduit par une conduite de désadaptation. Le sujet est momentanément dépassé par la situation émouvante.

 

2. Explication de l'émotion


L'explication se fonde sur la physiologie ou sur la conscience. Les physiologistes pensent qu'il est impossible que l'émotion puisse apparaître sans trouble organique, Ils remarquent aussi qu'on arrive à une émotion sans passer à un état intellectuel : par exemple, le vin rend triste ou joyeux. Ainsi l'émotion apparaît-elle comme un trouble physiologique qui traduit une sorte de déroute des fonctions de la vie végétative motrice ou mentale.

La théorie périphérique de W. James

James critique la conception du sens commun selon laquelle « Le fait de conscience représentatif » (la perception d’une présence menaçante ou désagréable) est immédiatement suivi « par le fait de conscience affectif. » Pour le sens commun, si nous rencontrons un ours (perception), nous avons peur (affection) et nous fuyons (manifestation). Ou encore, si nous perdons notre fortune, nous sommes affligés et nous pleurons. Selon James cette présentation est contestable car l’affection ne suit pas la représentation émouvante, Pour justifier sa thèse, il se fonde sur des faits précis. Ainsi si nous assistons à un drame ou bien si nous entendons raconter quelques faits héroïques, nous pouvons sentir un frisson nous parcourir des pieds à la tête, voire sentir notre cœur se gonfler. De même, ajoute-t-il, « lorsque nous voyons surgir une forme noire d’un taillis, le cœur s’arrête de battre ; nous retenons instantanément notre souffle avant même que l’idée de danger s’éveille en nous. » Autrement dit, entre la perception et l’affection, s’intercale la modification corporelle. C’est pourquoi, comme le souligne James, « les modifications organiques suivent immédiatement la perception et c’est la conscience que nous en avons à mesure qu’elles se produisent qui constitue l’émotion comme fait psychique. » Dans ce cas, l’ordre qui explique l’émotion est le suivant : représentation menaçante, modifications organiques et affection. Bref, je perçois un ours, je tremble et j’ai peur.

Cette thèse ne va pas toutefois sans soulever des réserves. Il est difficile, en effet, d’admettre que les modifications organiques puissent par elles-même conduire à l’émotion. Une perception ne bouleverse que si on l’interprète dans un sens affectif. La vue d’un ours ne provoque des changements physiologiques que si elle est liée à la conscience du danger : vu dans la cage d’un zoo, l’ours ne provoque pas la peur. L’ordre de succession – perception/réaction/émotion – paraît donc artificiel. Entre la perception et la réaction s’interpose un changement radical en ce sens que les choses ont subitement perdu leur signification habituelle. Comme le précise Burloud : « Le phénomène initial n’est pas une perception qui bouleverse mon organisme, mais un bouleversement affectif de ma perception. »

L’explication de Cannon

Cannon remarque précisément que toutes les émotions fortes comme la peur et la colère donnent lieu à des phénomènes glandulaires identiques. Selon lui, les sécrétions des glandes endocrines agissent sur le système sympathique, ce qui explique l'accélération du cœur et élève le tonus artériel. Mais si les excitations émotionnelles sont particulièrement violentes, Cannon observe qu'elles agissent sur les fibres terminales du para-sympathique et les inhibent. Ce qui explique les contractions de l'oesophage, de l'estomac, de l'intestin et l'arrêt des sécrétions salivaires, gastriques et pancréatiques.

Il convient toutefois de remarquer que l'explication de Cannon ne vaut que pour les réactions viscérales, mais n'explique pas les phénomènes moteurs qui dépendent du système cérébro-spinal. Comment expliquer qu'une décharge d'adrénaline provoque des émotions aussi opposées que joie, tristesse et colère ?

L’explication intellectualiste

Selon la thèse physiologique, l'émotion s'empare du corps avant de s'emparer de l'esprit. Si l'on enlevait les phénomènes corporels, il n'y aurait donc pas d'émotion. Or, peut-il y avoir une émotion sans une situation émouvante ? Les intellectualistes pensent que l'émotion a un sens et qu'elle est un échec vécu par tout le corps, Sartre affirme : « L'émotion est une certaine façon d'appréhender le monde. »

La conception de Sartre s’appuie sur une réflexion de William James selon laquelle le fait psychique de l’émotion se réduit à la conscience des réactions organiques périphériques. Or, remarque Sartre, si nous examinons les réactions corporelles et physiologiques de la colère et de la joie, nous constatons qu’elles sont semblables et qu’elles ne se distinguent que par une différence d’intensité. Peut-on dire, dès lors, que la colère soit une joie plus intense ? Par ailleurs, nous ne pouvons pas dire simplement, comme le fait Pierre Janet, que l’émotion soit une conduite d’échec. Pour que l’émotion soit appréhendée comme une conduite d’échec, il faut que la conscience intervienne et lui donne cette signification. De plus, il faut que cette conduite soit comprise par rapport à une conduite supérieure. C’est pourquoi, selon Sartre, l’émotion ne peut être comprise si l’on ne cherche pas sa signification, et cette signification est forcément fonctionnelle : « Nous sommes amenés à parler d’une finalité de l’émotion. » (Sartre)

Dès lors, comment apparaît-elle ? On peut dire, par exemple, « J'ai peur » ; mais la peur, telle qu'elle est vécue, n'est pas, d'abord, conscience d'avoir peur. Aussi la conscience émotionnelle est irréfléchie. Le sujet n'a pas conscience de lui-même, mais conscience du monde. Avoir peur de quelque chose, c'est être conscient de son émotion et du monde. Aussi convient-il de noter que l'émotion est une certaine façon d'appréhender le monde, une manière d'être où le sujet et l'objet sont indissolublement unis. De plus, au cours de l'émotion, le corps est mû par la conscience et change ses rapports avec le monde pour peu que le monde change ou perde ses qualités. Ainsi, lorsque j'éprouve la peur, je m'évanouis ou je prends la fuite. Dans les deux cas, j'adopte une conduite d'évasion qui a pour but de nier d'une manière magique la réalité extérieure. Ainsi la peur n'est pas qu'une réaction physiologique, mais la conscience d'une menace.

On observera que la conception de Sartre tend à éliminer l'initiative du corps au profit de la spontanéité de la conscience. Mais on ne peut admettre que le corps soit une matière pour une intention de la conscience. Selon Paul Ricoeur, à l'idée de la spontanéité de la conscience, il convient de substituer l'idée d'une passion de la conscience du fait du corps. C'est pourquoi le courant de la médecine psycho-somatique tend à montrer que les conflits émotionnels se répercutent sur les organes. Ainsi, chez certains nerveux, l'ulcère à l'estomac proviendrait-il d'un besoin de dépendance. Quant à l'hypertension, elle serait la conséquence d'une colère rentrée. Le prurit pourrait être lié, selon les cas, à un sentiment de culpabilité ou à une tendance exhibitionniste refoulée.


3. L'émotion est-elle la source de l'échec ou du succès ?


L'émotion n'est pas strictement inconsciente. En effet, lorsque le sujet est en proie à l'émotion, son vouloir est momentanément révoqué par une présence qui a pour lui de l'intérêt. Comme le souligne Sartre, l'émotion traduit une relation entre le sujet et le monde ; elle consiste dans une manière d'appréhender le monde. Cette manière d'appréhension du monde se fait de différentes façons.

Le rapport entre le sujet et les difficultés que présente le monde engendre une tension insupportable. Le sujet résout la tension en adoptant diverses conduites. Le sujet peut commencer par nier la difficulté et la tension en adoptant une attitude de fuite – qui peut être une évasion par la rêverie. Il peut aussi réduire la tension par le repli sur soi et résout la tension, non par une évasion extérieure, mais par le mutisme. Mais la tension extrême peut, aussi, provoquer un blocage affectif : il cherche à résoudre rapidement la difficulté, s'impatiente, trépigne, devient coléreux. Une dernière réaction consiste à maintenir la tension, mais à la régulariser par l'effort ; dès lors, le sujet affronte le monde pour s'y adapter en une attitude positive

Qu'il s'agisse de l'évasion, du repli sur soi ou du trépignement, ce sont autant de manières d'appréhender le monde qui échouent. L'affrontement, en revanche, est promesse de succès. A la base de ces conduites, il n'est pas rare de trouver une ou plusieurs émotions ; ce qui amène à se demander si l'émotion interdit ou bien favorise l'activité volontaire.

L'émotion forte s'oppose à l'activité volontaire ; elle provoque un affaiblissement de l'unité personnelle. Le désarroi qu'elle cause (tremblements/bégaiement/impossibilité de parler, etc) fait que le moi , au lieu de se distinguer des choses, a tendance à se perdre dans les choses ; par exemple l'évanouissement qu'induit la peur. D'autre part, elle provoque une rupture d'équilibre entre le sujet et le monde. Le trouble qui affecte le moi, traduit son incapacité à faire face à une situation nouvelle. Janet mentionne le cas d'une jeune fille à qui son père vient de dire qu'il a des douleurs au bras. La jeune fille, sans se l'avouer, redoute la paralysie du père mais ne parvient pas à le dire et finit par éclater en sanglots. Enfin, l'émotion forte dégrade le vouloir ; si la conscience ne supporte pas un événement, à ce moment-là, elle cherche à appréhender le monde en adoptant des conduites qui se rapprochent du sommeil ou du rêve. A ce niveau, les conduites de déplacement vont remplacer celles d'affrontement.

Cependant, lorsque l'émotion est modérée c'est-à-dire lorsque la surprise remplace la stupeur, il semble que tout se passe comme si l'affectivité facilitait l'action. L'émotion permet d'augmenter l'intérêt que provoque une chose et conduit le sujet à créer – c'est le cas de l'artiste. Dès lors, l'action s'enracine dans l'émotion et, à son tour, la réalisation connaît des sanctions émotives ; par exemple la joie du créateur ou la tristesse née d'une œuvre manquée.




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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2015-05-31 10:15:05




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