Insomnia de Christopher Nolan

Intérêt
En hommage à Robin Williams qui vient de disparaître. Christopher Nolan - désormais célèbre par sa trilogie sur Batman - se fit remarquer par un film original (Memento,2000), tant par le fond que par sa forme. Deux ans plus tard, il adapte un film du norvégien Erik Skjoldbjaerg, et la version qu’il en propose se révèle des plus intéressantes.


Table des matières

1. Analyse


Cette ville sans histoire n’est pas sans rappeler la bourgade du feuilleton Mystères à Twin Peaks [1] de David Lynch : sous les apparences, se cachent - on le pressent - maintes turpitudes ; il suffit d’ailleurs de se référer au nom de la ville (Nightmute) qui évoque le silence (mute) et la nuit (night), ou encore, symboliquement, le silence fait sur la nuit, sur ce qui est nocturne et dissimulé. Surtout, les deux inspecteurs sont sous le coup d’une enquête de la Police des Polices qui met en cause les méthodes qu’ils ont utilisées lors d’une précédente affaire. Il va sans dire que cette bavure peut ébranler l’excellence de la réputation de Will Dormer, accueilli comme une célébrité par des policiers locaux admiratifs devant ses talents d’enquêteur.

Cette première fêlure du héros va s'accentuer sous le triple effet, d'abord, d'un climat réfrigérant ; puis, d'un jour sans fin, auquel il ne s'habitue décidément pas, qui le prive de sommeil et, enfin, d'un accident pour le moins ambigu dont il est le responsable.

Dans cette permanence de la lumière du soleil de minuit, rien ni personne ne peut se cacher et les remords vont peu à peu tarauder la conscience de Dormer qui est contraint, par l’absence de nuit et de sommeil, à une lucidité qui se révèle corrosive et décompose progressivement une personnalité fondée jusque-là sur la séparation entre l’apparence sociale et la vérité intime. Le titre (in-somnia ou impossibilité de dormir) donne son sens au film qui insiste sur l’état de veille, de vigilance, indispensable à toute conscience, sur le nécessaire qui-vive pour qui veut vivre dans l’honnêteté et l’estime de soi et se protéger de toute faiblesse et d’éventuels remords.

Christopher Nolan - on l’a compris - ne dédaigne pas le symbolisme : Will Dormer (qui peut se traduire par celui qui veut dormir) a vécu jusque-là dans l’inertie de sa conscience avec laquelle il n’a cessé de transiger et ce soleil de minuit l’oblige, métaphoriquement, à un examen de ses erreurs, de sa propre ambivalence, alors qu’il est censé traquer le Mal. D’autre part, les paysages admirables du film -certains plans sont étonnants de beauté !- mais glacés et inhumains servent de miroir à la vacuité des relations humaines tout en matérialisant, par leur blancheur immaculée, notre désir nostalgique d’une pureté sans doute inaccessible. Le brouillard, enfin, qui est rendu palpable par une photographie talentueuse et qui dissimule l’une des scènes-clés du film, exprime, à l’évidence, le mensonge et l’opacité des personnages.

L’enquête de Dormer se perçoit alors à un triple niveau : sa première mission d’investigation sur le crime se commue en une quête d’identité personnelle avant de devenir l’affaire intime du spectateur poussé à réfléchir sur lui-même. Bref, l’enjeu du film rappelle celui de l’univers de Hitchcock : faire participer le spectateur, puis l’impliquer et, enfin, le transformer psychologiquement. Ce film est bien l'histoire d'une prise de conscience.

La dernière séquence - en forme de rédemption pour le héros - permet à Will Dormer, d’une part, de résoudre son enquête ; d’autre part, d’atteindre à une forme d’apaisement avec lui-même, c’est-à-dire de retrouver, in fine, ce sommeil qui le fuyait et auquel il aspirait.


Compléments : quelques remarques sur Memento et Insomnia.

On ne peut, d’ailleurs, analyser Insomnia sans évoquer le premier film de C. Nolan, Memento (2000). Un premier point commun relie les deux titres faits d’un seul mot latin : pour le premier, Memento, qui signifie précisément souviens-toi, insiste sur la nécessité pour le héros, Leonard Shelby (Guy Pearce) de venger sa femme assassinée malgré ses problèmes de mémoire immédiate défaillante. Le second, Insomnia, évoque, de son côté, la difficulté à s’endormir quand l’esprit est en proie à un problème non résolu. Bref, les titres mettent en exergue le souvenir (Memento) et le remords (Insomnia), tous deux obsessionnels, et qui maintiennent ou plutôt doivent - comme le prie instamment le double impératif (Memento = souviens-toi et Insomnia = veille) - maintenir en état de veille la conscience : nous devons vivre avec notre passé, quel qu’il soit, et l’assumer car il est notre présent et assure notre équilibre et notre identité.

Un univers très personnel se dessine à travers ces deux films qui apparaissent comme les étapes d’une réflexion sur les affres du passé qui altèrent le présent et pèsent sur l’avenir. Ainsi que le signifie la métaphore des inscriptions portées sur la peau même du héros de Memento, les souvenirs sont assurément la chair même de l’individu.

Mais cette commune interrogation aux deux films n’exclut pas la diversité des formes cinématographiques choisies, notamment dans le portrait des personnages et la construction même - inversée - des deux films. En effet, si Memento montrait une personnalité figée, immobile, monolithique en ce qu’elle était entièrement tournée vers une idée fixe : venger sa femme et ce, curieusement, à travers les ruptures d’une narration éclatée, voire inversée ; Insomnia, au contraire, propose la narration chronologique, linéaire et classique de l’évolution d’une personnalité qui se décompose progressivement au cours du film.

Chacun des deux films se bâtit ainsi selon sa propre ordonnance créant de ce fait un univers cinématographique original qui faisait attendre avec impatience un nouveau film dont on espèrait que la réalisation serait, elle aussi, de la même veine. Entretemps, Christopher Nolan intéressa les décideurs de Hollywood qui lui proposèrent un Batman returns ; un film de genre, certes réussi, mais qui reste un film de genre, hélas !


2. Synopsis


Un avion survole montagnes et vastes étendues glacées. Parmi les passagers, le célèbre détective Will Dormer et son coéquipie, Halp Eckart, se rendent dans la petite ville de Nightmute, en Alaska, pour y enquêter sur le meurtre particulièrement sauvage d'une jeune collégienne de dix-sept ans. Ils arrivent en pleine saison du « soleil de minuit », quand le soleil ne se couche plus.. De son côté, ce dernier est préoccupé par la surveillance de l'Inspection Générale des Services qui soupçonne un déroulement illégal sur l'une de leurs récentes enquêtes. Fait aggravant, son partenaire est prêt à avouer leur manipulation des preuves pour mieux se gagner l'indulgence de leurs supérieurs. Dormer, qui refuse de nuire à sa réputation, se trouve confronté à une double tâche contradictoire : d'une part, pousser le criminel à se découvrir, l'identifier, le faire « parler », d'autre part, convaincre Eckart de « se taire ».

Ils sont aidés, dans leur enquête, par Ellie Burr, une inspectrice de la bourgade, particulièrement impressionnée par la réputation de Will Dormer. Cette policière, qui souhaite faire bonne figure devant celui qu'elle considère comme un exemple du détective idéal, va ainsi pousser Will Dormer, sans le vouloir vraiment et par sa seule présence exigeante, à effectuer les choix radicaux qu'il ne cessait jusqu'alors de différer.


3. Fiche technique


  • Réalisateur : Christopher Nolan.
  • Scénario : Hilary Seitz, d’après le film éponyme de E. Skjoldbjaerg.
  • Photographie : Wally Pfister.
  • Musique : David Julyan.
  • Production : Alcon Entertainment.
  • Distribution : Warner Bros.
  • Durée : 116 minutes.
  • Date : 2002.

Interprétation :

  • Al Pacino : Will Dormer.
  • Robin Williams : Walter Finch.
  • Martin Donovan : Hap Eckart.
  • Hilary Swank : Ellie Burn.
  • Maura Tierney : Rachel Clement.
  • Paul Dooley : le chef Nyback.


4. Edition DVD zone 1


  • Image : format image : Widescreen anamorphic - 2.35:1 Une copie magnifique. L’image propose des blancs éclatants pour « montrer » les paysages glacés somptueux et exprime parfaitement toute l’omniprésence de ce « jour sans fin ». Il faut également rendre hommage au tour de force du chef-opérateur (Wally Pfister) qui parvient à rendre visibles ses personnages au cœur même d’un épais brouillard !
  • Son : anglais et français Dolby Digital 5.1. Sous-titres anglais, français et espagnol. Il s’agit pour l’essentiel de créer une atmosphère et de « faire entendre » une ambiance « dérangeante » de sons amortis, comme ouatés et de silence, sans pour autant négliger quelques effets percutants bien venus, au milieu et à la fin du film, notamment.
  • Suppléments : Cette édition est très riche. • Commentary by director Christopher Nolan (in order of shooting sequence). • Commentary by actor Hilary Swank, production designer Nathan Crowley, editor Dody Dorn, cinematograher Wally Pfister, and screenwriter Hillary Seitz • Additional scene with commentary • "Day for Night" making of documentary. • "180 Degrees": A Conversation with Christopher Nolan and Al Pacino. • "In the Fog": Cinematography and production design. • "Eyes Wide Open": The insomniac’s world. • Stills Gallery : il faut recommander en premier lieu la conversation très intéressante entre Nolan et Pacino. Et il faut enchaîner sur une déception : le commentaire audio de Nolan selon l’ordre chronologique du tournage (innovation intéressante) se trouve gâché (il n’est pas sous-titré) ! Il faut croire qu’il n’est pas destiné à un public francophone ! On trouve aussi un document sur les coulisses du tournage assez inégal, une scène coupée commentée par Nolan. Plus curieux, et qui sert à expliquer le mal dont souffre Dormer, un reportage sur l’insomnie. On trouve les traditionnelles bandes-annonces et galerie de photos. A noter, pour les amateurs, un bonus caché : aller dans le menu « Notes de production » et cliquer sur la surbrillance (en bas, à gauche).


NB : Il existe désormais une édition Blu-ray du film.



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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. Bande annonce





 
Mots-clef film  USA  2002  policier  Christopher Nolan 
Évaluation 87.50 %
Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2015-12-26 11:56:05




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