Grotte de Pech-merle de Cabrerets

Intérêt
Cet article retrace l'histoire de la découverte de la grotte préhistorique de Pech-merle de Cabrerets (Lot) par son inventeur, André David.



AVERTISSEMENT : « Ce document nous a été remis par André David (...) Nous avons simplifié la rédaction eu utilisant le plus possible le présent de narration. C’est la seule entorse à l’original que nous nous sommes autorisés. 2006 sera le centième anniversaire de sa naissance. Pour terminer ce texte, il déclare avoir percé les mystères de la métaphysique des hommes de la préhistoire. En effet, il avait beaucoup travaillé sur les ponctuations en visitant de nombreuses grottes ornées. Cette question agite beaucoup le monde scientifique. Un colloque sur ce thème, à Cabrerets, pourrait être l’occasion de lui rendre hommage. » Pierre BRONDEL


« Au début de ce siècle, la spéléologie, n’étant pas encore vulgarisée, la plupart des failles profondes ou igues, dangereuses pour les troupeaux et aussi pour les hommes, sont hermétiquement fermées par les gens du pays à l’aide de grosses pierres. Dans notre bois de Pech-merle, l’igue qui porte son nom, était restée ouverte, ce qui permettait aux renards et aux fouines de s’y réfugier. Cependant, aucune trace d’habitation humaine n’a été retrouvée dans les galeries accessibles à l’homme, lors de la première exploration. En juin 1906, mon père coupait du bois à proximité de l’igue, quand il fut surpris par un violent orage. Pour s’abriter, il descend dans la faille et reste assis sur un rocher étroit à quelques mètres seulement de l’ouverture. Il est bientôt rejoint par notre voisin de bois, monsieur Garrigue. Pendant une heure environ, dans une position plutôt inconfortable, ils attendent la fin de l’orage et, pour passer le temps, ils s’amusent à lancer dans le vide au-dessous de leurs pieds des pierres qui roulent jusqu’à une quinzaine de mètres avant de recueillir l’écho des profondeurs, ce qui les impressionne beaucoup.

Monsieur Garrigue, alors gardien du château de Cabrerets, fait part de cette découverte à un géologue venu dans la région. Ils décident alors de tenter la descente dans l’igue, et ils y parviennent sans trop de difficultés. Arrivés au fond, ils avancent une vingtaine de mètres dans une salle ornée de belles concrétions, quand se font entendre dans le lointain des grondements souterrains (provoqués probablement par le vol de chauves-souris). Effrayés ils remontent le plus vite possible.

Vers la fin de la même année, au mois d’octobre, au cours d’une réunion de famille, mon père raconte cette aventure à nos invités. Les jeunes décident d’aller explorer l’igue. Après déjeuner, ils partent à six, armés de cordes et de marteaux, ne disposant que de bougies pour tout éclairage. Malgré les chauves-souris, ils prospectent deux cents mètres de galeries, à savoir, cent mètres de chaque côté de l’entrée. Ils sont arrêtés net par des coulées stalagmitiques qui obstruent le passage presque entièrement et ils n’insistent pas pour aller plus loin. Après cette première exploration, de nombreux habitants du pays viennent visiter cette partie de la grotte, emportant, parfois chez eux de belles concrétions.

Quelques années plus tard, mon oncle Joseph de Tour de Faure, qui avait participé à la première expédition, en fait part à monsieur Redon, étudiant en médecine à Paris qui, accompagné de son cousin monsieur Touzery, visitent la partie de la grotte alors connue. Après de grands efforts ils réussiront à agrandir la chatière qui termine la galerie de gauche, ce qui leur permet de progresser de deux cents mètres environ. Ils découvrent alors une grande salle, appelée par la suite « Salle Rouge » en raison de ses concrétions rougeâtres. Pour se guider dans cette expédition, ils utilisent comme fil d’ariane une mince ficelle dont ils laissent près d’un mètre enroulé autour d’une colonnette au point terminus, où nous la retrouverons plus tard. Pendant la guerre, les deux étudiants sont mobilisés. Monsieur Touzery est tué et monsieur Redon ne revint jamais revoir les galeries qu’il avait reconnues avec son cousin.

De 1914 à 1920, en compagnie de mes parents et de quelques amis, j’ai visité plusieurs fois les galeries découvertes en 1906, mais mes parents m’ont interdit de pénétrer dans la chatière agrandie par les deux étudiants en 1914. En 1919, monsieur l’abbé Lemozie est nommé curé de Cabrerets. Après les vêpres le dimanche ou le jeudi, il amenait parfois en promenade les enfants du catéchisme aux environs de Cabrerets, leur montrant les abris sous roche si nombreux dans notre région et dont la plupart ont été habités par les hommes préhistoriques. Pour ma part, je n’ai participé qu’à une seule sortie de ce genre, le jour ou j’invitais l’abbé à venir à Pech-merle, pour visiter la partie de la grotte découverte en 1906. C’était un dimanche de 1920. Lui aussi m’empêche de passer par l’étroite chatière. Ce jour là il s’aperçoit de ma passion naissante pour la spéléologie. Voulant, dit-il, m’éviter des accidents, il recommande à ma mère de faire boucher l’igue par les maçons, ajoutant que cette grotte ne présente aucun intérêt particulier, qu’elle est dangereuse et qu’il n’a aperçu, à l’intérieur, nulle trace d’habitation d’hommes préhistoriques. Cette dernière affirmation correspond, à l’époque, à la vérité.

En 1922, âgé de seize ans (je suis né le 11 décembre 1906, l’année de la première exploration de la grotte), je peux enfin décider mon camarade Henri Dutertre, âgé de quinze ans, à m‘accompagner dans la caverne. Je suis fermement résolu à passer la chatière Redon et à reconnaître les salles découvertes par lui et son cousin. Derrière la dite chatière, nous rencontrons une galerie basse qui nous oblige à avancer à quatre pattes et parfois à ramper sur le ventre. Ce boyau nous conduit aux salles aperçues en 1914 par les deux étudiants et nous retrouvons même le bout de ficelle abandonné par nos devanciers. Au fur et à mesure de notre progression, nous allumons de temps en temps des bougies que nous fixons sur le sol, de manière qu’elles soient visibles, de l’un ou de l’autre, pour nous guider au retour. Ce dernier est du reste assez dramatique, des gouttes d’eau ayant éteint quelques unes de nos bougies. Cet incident émotionne beaucoup mon camarade qui, persuadé d’être irrémédiablement perdu, me reproche de l’avoir entraîné sous terre. Il m’avertit que si notre séjour se prolonge trop, étant plus fort que moi, il pourrait être obligé de me manger… Je lui propose alors de rechercher sur le sol les empreintes de nos pas et de les suivre à rebours. C’est ce que nous faisons, avec quelques difficultés toutefois, car les traces se trouvant sur le plancher stalagmitique sont peu visibles.

Le dimanche suivant nous reprenons l’exploration de la caverne dans la direction opposée. Après avoir agrandi une autre étroiture, nous avons la chance de pouvoir pénétrer dans une grande salle, que nous avons baptisé « Galerie Blanche » en raison des concrétions de cette couleur. Cette salle de 35 m de diamètre environ, est ornée de magnifiques concrétions toutes blanches formées de calcite pure. La plupart sont cristallisées et scintillent à l’infini à notre passage. Sur le sol des dizaines de petites vasques emplies d’une eau si limpide qu’elle paraît souvent invisible. Nous le découvrons accidentellement en nous mouillant les pieds… La chatière d’accès étant trop étroite pour permettre à l’abbé Lemozie de passer, il entreprend de l’agrandir, aidé de monsieur Colonge, ouvrier à Cabrerets. Toute la journée, ils travaillent à déblayer l’argile et les concrétions gênant le passage. Le soir ils peuvent enfin pénétrer dans la salle blanche. Ils en font plusieurs fois le tour sans s’apercevoir qu’ils tournent en rond, sans avoir retrouvé l’entrée. Quand ils réalisent leur situation, Colonge se lamente en s’écriant : »nous sommes perdus… que va devenir ma jeune sœur infirme… ?" L’abbé le console de son mieux et le fait asseoir au milieu de la salle, une bougie allumée dans la main comme point de repère. Une heure durant l’abbé cherche l’introuvable chatière. Lorsque enfin il la découvre, il noue à l’entrée son mouchoir blanc autour d’une stalagmite, où il demeurera jusqu’à complète décomposition.

A cette époque nous avions prospecté environ un tiers de la grotte connue actuellement. Le départ de Cabrerets de mon ami Dutertre arrête momentanément l’exploration, mes parents m’interdisant toujours de m’aventurer seul sous terre. Monsieur Maurel, adjoint au maire de Cabrerets et l‘abbé Lemozie, guidés par moi, entreprennent de faire le plan des galeries connues. Monsieur Maurel s’est muni, dans ce but, d’une lampe à acétylène. Profitant de ce long séjour dans la grotte et aussi de l’éclairage pour fureter dans tous les coins et recoins, je cherche à découvrir des chatières oubliées. Je suis assez heureux pour en repérer une, obstruée par des stalagmites très nombreuses mais friables que je massacre impitoyablement avec mon marteau que j’avais eu soin d’emporter. Ce travail me permet d’avancer en rampant dans un boyau très étroit parsemé d’aspérités qui mettent à mal mes habits. J’y pénètre à une profondeur de 60 m environ et je pourrais continuer encore en forçant d’autres chatières. Mais monsieur Maurel et l’abbé me rappellent à l’ordre et m’ordonnent de revenir en vitesse. N’ayant pu me suivre, ils m’attendent à l’entrée du boyau et m’expliquent que j’aurais pu m’asphyxier, l’air dans ces étroitures étant fortement chargé d’acide carbonique. Ils ont sans doute raison ce jour là. Mais grâce au travail que j’ai fait l’air peut mieux circuler et ainsi, nous pourrons continuer plus tard l’exploration de cette partie de la grotte sans être incommodés par le manque d’air. Après cet exploit, le prudent abbé, une fois de plus, recommande à mes parents de m’interdire l’accès au boyau.

Au début du mois d’octobre 1922, mon ami Dutertre vient déjeuner à la maison. Un ouvrier agricole voisin est parmi nos invités. Je parviens, une fois de plus, à les entraîner tous deux ainsi que ma sœur dans le fameux boyau. Nous partons après déjeuner, munis de cordes, de burins, de marteaux et de nombreuses bougies. Après avoir traîné ce matériel avec de grandes difficultés, Nous aboutissons à une faille d’une quinzaine de mètres de profondeur, obstruée en partie par un barrage de stalactites. Nous accrochons la corde à une aspérité de la paroi et, après avoir attaché l’autre extrémité sous mes bras, j’entreprends la descente en cassant quelques concrétions gênantes sur mon passage pour aboutir enfin dans une grande salle. Mon émotion est déjà intense en apercevant des perles de cavernes ; Je m’empresse de dénouer la corde qui me retiens prisonnier et crie à mes coéquipiers de la remonter et de descendre à leur tour. En attendant, je commence l’exploration de la salle et bientôt apparaissent devant mes yeux émerveillés les « femmes bison », nommées ainsi par monsieur Leroy-Gouran, ainsi que la main rouge. Ma joie alors devient délirante – un pareil saut dans le temps ! C’était absolument extraordinaire. Lorsque toute la troupe est descendue, nous partons ensemble à l’aventure, le cœur battant d’une émotion poignante. Qu’allons-nous découvrir dans cette caverne où la lumière des hommes n‘avait pas pénétré depuis tant de millénaires ?

Quelques mètres plus loin, sortent de l’ombre les mains noires entourant les chevaux. Notre joie devient indescriptible tant ces mains paraissent vivantes, éclairées par la petite flamme de nos bougies. Nous avons l’impression d’avoir pénétré dans un autre monde. Poursuivant notre chemin, nous arrivons devant la grande fresque noire des mammouths et des bisons (appelée plus tard « chapelle des mammouths »). Cette vue augmente notre joie.

Nous avons cru un moment pouvoir retrouver l’entrée des hommes préhistoriques et l’utiliser pour ressortir, tellement le boyau qui nous avait conduits là était rébarbatif. Mais si nous pouvons repérer l’entrée des primitifs nous la trouvons complètement obstruée par des centaines de mètres cube de terre et de pierres venues de l’extérieur. Fatigués et émus, nous reprenons le chemin de retour par le boyau qui nous paraît cette fois moins dur et plus court. Quelle surprise de trouver à la sortie la belle-mère de l’ouvrier agricole et ma mère, en larmes et priant. En effet il est plus de minuit et nous avions quitté la maison à quatorze heures ayant oublié nos compteurs de temps.

Deux semaines plus tard, j’annonçais à l’abbé Lemozie l’importance de notre découverte. Il se rend compte sur place et avertit l’abbé Breuil, appelé, à cette époque, le pape de la préhistoire. Il vient visiter et étudier les dessins qui l’émotionnent beaucoup (Lascaux était encore inconnu). Mes parents autorisent l’abbé à relever les dessins, ce qu’il fait avec mon aide. En exécutant ce travail, nous découvrirons une autre chatière très étroite. L’écho nous avertit que derrière sont situées de grandes salles. L’agrandissement de cette chatière paraît difficile. Couché à plat ventre, il faut creuser avec un marteau et un burin dans une coulée stalagmitique très dure. Mes parents viennent nous aider. La chatière agrandie nous permet de pénétrer dans une grande salle où je suis surpris, quelques jours plus tard, d’apercevoir des traces de pas. Il n’y a pas de dessin, seulement des griffades d’ours, deux ou trois dents de carnassier et un silex taillé. On appelle cette salle « salle de l’ours ». L’abbé croyait dur comme fer que la grotte Marcenac où il avait trouvé quelques dessins et aussi des traces d’habitation, était l’entrée de celle de Pech-merle. Monsieur Lebaudy, industriel amoureux de préhistoire nous acheta la grotte pour l’aménager. Conseillé par l’abbé, il fait creuser dans le roc un puits de 13 mètres de profondeur qui débouche à côté du cône d’éboulis qui nous avait arrêtés le jour de la découverte des dessins.

La grotte est ouverte au public au début du mois de septembre 1924. Pendant quelques années, j’ai continué tout seul la prospection de la caverne découvrant encore de belles galeries et salles sans traces d’hommes primitifs, Certaines parties ne sont connues que de moi seul. Au mois d’octobre 1943, après vingt jours de travail, je parviens à déboucher, derrière le cône d’éboulis, dans de grandes galeries, ornées de dessins d’animaux et de nombreuses ponctuations qui m’ont permis de percer le mystère de la métaphysique des hommes de la préhistoire. »

André DAVID


Première publication hors commerce : 2006. Edité avec l’aimable collaboration de l’Association Louis Luc pour l’Histoire et la Mémoire de Choisy le Roi : courriel : histoire.memoire.choisyleroi@gmail.com - Dépôt légal 2009


Complément :

Dans son livre Art pariétal. Grottes ornées du Quercy (Ed. du Rouergue, Rodez, 2010), Michel Lorblanchet écrit, à propos de la grotte de Pech-Merle : « L’élaboration complète du sanctuaire de Pech-Merle a demandé beaucoup de temps, des millénaires… Les dispositifs pariétaux étaient successivement édifiés, la caverne était progressivement investie par les images pariétales, chaque étape ajoutant un édifice nouveau à l’architecture de l’ensemble sans éliminer les constructions antérieures. La fonction rituelle de la grotte constamment affirmée, s’amplifiait, les peintures étaient rénovées à reprises successives (Chevaux ponctués, « Femmes-bisons », cage au Lion, « antilopes ») et l’usage du sanctuaire, sans forcément de nouvelles réalisations pariétales, s’est perpétué par intermittence, au-delà des temps gravettiens, comme la datation de l’os trouvé au pied des Chevaux ponctués, semble l’indiquer. (…) Puis le cône d’éboulis a obturé définitivement l’accès de Pech-merle à la fin des temps glaciaires. »



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Droits d'auteur © André DAVID et Pierre BRONDEL




Sujets Site archéologique · Lot (département français)
  Lieux 44.5077742° N ; 1.6441916° E ;
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-08-23 10:56:26




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