Existence d'autrui et Communication des consciences

Intérêt
Qu'il ait le goût de la solitude ou qu'il soit porté vers les autres, l'être humain doit composer avec autrui. On peut même considérer qu'il a besoin de l'autre pour accéder à lui-même, se comprendre et se construire. Mais cette reconnaissance par l'autre ne passe-t-elle pas par la reconnaissance de l'autre ?


1. INTRODUCTION


« Toute conscience poursuit la mort de l’autre. » (Hegel)

« Toute communion rend commun. » (Nietzsche)

« L’essence des rapports entre consciences est le conflit. » (Sartre)

Le cogito et le sujet transcendantal ne semblent pas préoccupés par la présence de l’autre. Descartes se plait dans la solitude et les hommes lui sont indifférents. Comme il le dit lui-même : « Je n’y considère pas autrement les hommes que j’y vois que je ferai des arbres qui se rencontrent dans la forêt ou les animaux qui y paissent. » (Lettre du 5 mai 1631) Quant à Kant, s’il considère la personne comme une fin, cette considération est liée au fait que, doué de raison, on ne peut ramener au rang de moyen ce qui est le principe de l’impératif catégorique. Ceci nous montre que la philosophie classique ne fait pas à autrui la place que lui accordera la philosophie contemporaine.


2. LA RECONNAISSANCE


L’extérieur par lui-même irrite parce qu’il se tient à distance, en face, qu’il est lointain et qu’il n’est pas moi mais un autre. L’extérieur, c’est ce qui fait défaut et qui est ressenti comme un manque ; c’est l’objet qui avive et entretient le désir. Aussi en satisfaisant le désir, le sujet détruit l’indépendance de l’objet. Autrement dit, le sujet soumet l’objet, se l’approprie de manière violente et finit par détruire son autonomie en détruisant son étrangeté. Le sujet est ivre de domination et entend étendre sa maîtrise sur tout objet. Bref, le même ne supporte pas la contestation et l’opposition de l’autre. Aussi, pour le nier, révoque-t-il l’indépendance de l’objet ou le détruit-il. Si le sujet reconnaît un autre sujet, c’est-à-dire autrui, comment peut-il y avoir deux maîtres ? Dans ce cas, le combat apparaît : « Contradiction extraordinaire que pendant que le moi est l’essence commune à tous les hommes et que, par suite, les deux moi qui sont ici en rapport forment un seul et même être identique et une seule lumière, ces moi sont en même temps deux êtres qui subsistent dans une complète dureté et rigidité. » Mais, à l'état de nature, lorsque la conscience de soi est encore enfoncée dans l'être de la vie, le sujet exclut tout ce qui est autre. A ce niveau, l'homme est pour le sujet un objet ; la lutte pour la vie tend à détruire l'autre et le souci de subsister dans le présent fait que le sujet nie la présence de l'autre sans rechercher sa reconnaissance. En effet, tant que la conscience de soi n'apparaît pas, le sujet n'a pas conscience de sa valeur et ne fait pas effort pour être reconnu. A l'état de nature, la chosification prédomine. Le vivant est aussi peu reconnu que le mort. Mais, avec la conscience de la conscience de soi, la lutte naturelle est remplacée par la lutte spirituelle. Autrement dit, le désir vital de survivre est remplacé par le désir d'être reconnu et le sujet cherche à se faire reconnaître comme un être indépendant et libre.

Mais le sujet est d’autant plus reconnu comme « un être pour soi » - c’est-à-dire comme une liberté - que l’autre est asservi. L’asservissement d’autrui est le prix de ma liberté. Il convient de remarquer que la reconnaissance de « l’être pour soi » suppose la lutte implacable des consciences de soi. Dans cette lutte les sujets, pour sauvegarder et affirmer leur « être pour soi » et détruire et nier leur « être pour autrui », prennent le risque de mourir. C’est le sujet qui prendra les plus grands risques, c’est-à-dire qui n’aura pas peur de mourir qui, en définitive, sera libre. « C’est seulement par le risque de sa vie que l’on conserve sa liberté. » (Hegel)

Deux attitudes s'observent, qui se distinguent par la valeur que les sujets accordent soit à la vie, soit à la liberté. Le maître est celui qui préfère mourir libre que vivre esclave accordant ainsi à la liberté une infinie.. L'esclave, à l'inverse, est celui qui préfère la vie à la liberté : dès lors, il ne prendra pas le risque de mourir et se soumettra à celui qui met en jeu sa propre vie. Ainsi le maître brise-t-il la servitude de sa condition humaine puisqu'il se libère de sa vie en ne craignant pas la mort. L'esclave, au contraire, est l'esclave du maître parce qu'il est, d'abord, l'esclave de la vie en craignant la mort. Autrement dit, la maîtrise est le fruit d'une vie qui n'a pas craint d'être détruite. La servitude est la conséquence d'une vie qui redoute la mort.

Cependant « l’existence de soi » du maître reconnue par « l’existence pour autrui » de l’esclave est fragile. La reconnaissance n’est que momentanée. En effet, le respect du maître va se dissoudre à la vue de la presse du maître. De même, le mépris que subit l’esclave va être révoqué par le travail qu’il accomplit. Comme le précise Hegel : « Le maître devient l’esclave de l’esclave par la paresse ; l’esclave devient le maître du maître par le travail. » Ainsi la liberté du chevalier est-elle liée au fait qu’il met sa vie en danger dans la guerre. La dépendance du serf est liée au fait qu’il conserve sa vie et que son seigneur la protège. Mais, lorsque « l’héroïsme du service » est remplacé par « l’héroïsme de la flatterie », c’est-dire lorsque le chevalier est devenu un courtisan, il tend à devenir esclave de l’ancien serf qui en maîtrisant progressivement la nature est devenu le bourgeois. Par conséquent, cette reconnaissance si recherchée finit par être perdue. Il faut toutefois convenir que le besoin de reconnaissance permet à l’être humain de découvrir l’autre – mais un autre considéré comme une admirateur et non comme une existence admirée. Or, le problème est bien de savoir s’il est possible d’établir une reconnaissance mutuelle.


3. LE REGARD


L’ouverture à autrui est plus particulièrement liée à la vision. Le tortionnaire ou le voyeur ne cessent de voir pour tenir l’autre à leur disposition. L’exhibitionniste et le dandy ont besoin d’être vus pour se donner l’illusion d’être figé dans les traits d’une chose intéressante ou valable. D’ailleurs, le goùut de la parole et le besoin de jouer un rôle mettent en valeur le regard admirateur de l’autre. Ce regard réclamé, recherché, permet au sujet d’échapper apparemment à son existence inconsistante. Le regard rassure. Ainsi recherchons-nous le regard d’autrui pour exister et retrouver l’image que l’on se fait de nous. Il y a ainsi une joie d’être vu à l’instant où un geste ou une parole masquent, momentanément, à nous-mêmes et aux autres la pauvreté de notre être. Comme le précise Sartre : « Ainsi fuyons-nous l’angoisse en tentant de nous saisir du dehors comme autrui ou comme chose. » Bref, l’autre est là pour nous renvoyer une image favorable et ravissante de nous-même.

Cette importance du regard comme lieu de rencontre et miroir est mise en valeur dans la pièce de Sartre, Huis clos. Le personnage nommé Garcin est mort et il craint d’être mort en lâche. Il voudrait que ce fût pas vrai. Mais pour cela, il faudrait qu’il donnât une preuve de courage. Or, étant mort, il ne peut plus modifier quoi que ce soit. Il est seulement ce qu’il a fait lorsqu’il était parmi les vivants. Aussi va-t-il construire une image de lui-même qui le présente comme un homme fort et courageux aux yeux d’Estelle. Mais cette image est une tromperie et Garcin demande à Estelle de le croire : il voudrait voir alors, dans son regard, le reflet de ce qu’il aurait voulu être. Mais si autrui refuse cette complaisance, il est aussitôt celui qui nous condamne : « Dès lors, pas besoin de gril, l’enfer, c’est les autres. »

L’opposition par le regard

Nous pensons à autrui comme celui que nous voyons. Or, autrui est également celui qui nous voit. Autrement dit, nous le voyons comme un autrui-objet, mais, réciproquement, nous sommes vus par autrui-sujet comme un objet. Nous expérimentons ce regard chosificateur d’autrui dans certaines expériences comme la honte, la gêne, la timidité. Ce sont autant d’expériences où nous sentons devenir objets et où nous tombons sous le jugement d’autrui. C’est ainsi que la honte apparaît quand un geste ou une parole prennent une signification qui ne dépend plus de moi. Autrui me vole alors une partie de moi-même et, en même temps que je m’ex-pose, je me dénonce. Bref, le regard d’autrui tend à nier mon expérience de sujet et fait de moi un objet dépouillé et possédé. On en veut pour preuves les expressions « Je suis vu » ou « Je suis fait » qui sont autant d’expressions révélatrices d’un sentiment de vol. Autrement dit, quand autrui apparaît dans mon champ perceptif, il entre dans mon univers avec son point de vue et, au fur et à mesure, mon univers se désintègre et autrui semble révoquer mon libre-arbitre à tel point que je suis à sa disposition (cf. la cure psychanalytique ou le passage de tests) ; j’ai l’impression de ne plus disposer de mon être, de tomber dans le monde d’autrui et, comme le précise Sartre : « Je suis pétrifié dans ma honte. » En un mot, je suis chosifié. Par ailleurs, je ne puis révoquer cette expérience d’être chosifié quoi que je fasse ou dise. Et les expressions « Je me moque de ce qu’il pense/Il ne m’intéresse pas » sont autant d’indications de la présence d’autrui. Ainsi autrui me hante-t-il et me vole mon monde en vidant l’univers que mon regard s’est construit. Il rôde comme une menace et son regard me glace : j’ai l’impression d’être saisi. Pourtant j’ai à ma disposition quelques moyens de défense : d’abord, la pudeur qui pousse à se vêtir et à modérer ses sentiments, ce qui permet de diminuer sa surface d’exposition et de jouir de voir sans être vu. Ensuite, la riposte qui consiste à figer autrui en objet, par exemple en le surprenant dans son intimité. A ce niveau, la communication est impossible ainsi que le précise Sartre : « Autrui est, par principe, l’insaisissable, il me fuit quand je le cherche et me possède quand je le fuis. »


Du regard qui sépare à l’oeuvre qui rassemble

Le regard qui sépare est celui qui juge sans appel ; c'est le regard qui fixe et dont l'intensité ne laisse apparaître aucune mansuétude. Il est fait de reproche, de commisération et, parfois, de mépris. Il tend à rejeter celui qui est vu. Or, il existe d'autres regards : l'expérience humaine nous met en présence de regards accueillants ou bouleversés qui, loin de nous exclure du monde vécu qu'ils expriment, nous invitent et nous appellent. Ces regards sont reconnus à condition que n'ayons pas l'intention de disposer d'autrui mais d'être disponible, c'est-à-dire d'être ouvert aux significations de son être. Cette disponibilité suppose la sympathie qui doit être distinguée de la contagion affective. En effet, la contagion affective met en évidence un relâchement de notre personnalité et une attitude passive. Par exemple, le sujet se laisse aller à l'euphorie lors d'une réunion publique. Or, comme le souligne Max Scheler, la sympathie est un acte de la personne, qui consiste à surmonter le repliement sur soi en se tenant ouvert à l'égard d'autrui. Ainsi puis-je comprendre, sans les éprouver, des émotions que je n'ai jamais éprouvées – par exemple lorsque je suis spectateur au théâtre.

 

Mais le « toi » que je découvre par sympathie, c'est aussi celui en qui je me découvre et par qui je m'élève. Le « tu » fait donc naître le « je » à lui-même. Ainsi l'amitié et l'amour sont faits d'attentions réciproques fondées sur la sympathie, et dont la compréhension mutuelle existe au-delà du langage. Cependant le « toi » et le « moi », pour échapper aux incompréhensions toujours possibles des silences ou des mots mal interprétés doivent se fondre dans un « nous » qui réalise. Il semble que l'oeuvre commune est le miroir commun de subjectivités qui s'estiment. L'oeuvre réalisée est la médiation indispensable entre deux consciences. C'est ainsi qu'un Malraux ou Un Saint-Exupéry découvrent la fraternité des armes, pour l'un, et celle du métier, pour l'autre.



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Droits d'auteur © Sophie LAUZON



 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2013-07-22 10:29:54




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