Dr Jerry et Mr Love de Jerry Lewis

Intérêt
Jerry Lewis, associé au chanteur-acteur Dean Martin, connut son heure de gloire dans les années soixante, avant d’entamer une carrière de réalisateur-acteur de comédies dont l’une des plus intéressantes s’avère être Dr Jerry et Mr Love (dont une nouvelle version fut proposée en 1996 par Eddie Murphy, Le Professeur Foldingue), tant par son inventivité comique que par l’intérêt de son propos.


Table des matières

1. Analyse


Pour mieux comprendre le film, il faut rappeler que Jerry Lewis connut aux Etats-Unis, dans les années 1955-60, un grand succès, en companie de Dean Martin, à travers de très nombreux films comiques. Dans leur duo, il était l’élément gaffeur, grimaçant et ahuri, cependant que Dean Martin jouait le chanteur de charme à la voix de velours, irrésistible séducteur des femmes. Pour simplifier, le schéma récurrent de ces comédies opposait un Dean Martin calme et arborant un charme sensuel à un Jerry Lewis agité et gauche dont il devait supporter les grimaces, les pitreries et la loufoquerie. Il est naturel que Jerry Lewis en ait conçu quelque amertume. D’ailleurs, le duo finit par se séparer. Jerry Lewis vola alors de ses propres ailes et entama une nouvelle carrière d’acteur-réalisateur, explorant dans un premier temps la voie du comique absurde (Cf. l’étonnant Le Dingue du palace (1960), suite de sketches nonsense sans dialogue axé sur les gags visuels, ou encore le Tombeur de ces dames (1961), satire de la femme américaine).

Sans doute faut-il voir dans cette expérience du duo qui tournait toujours à son désavantage - car il n’était que le faire-valoir du crooner gominé à la voix de miel, Dean Martin - la source de ce film sur le dédoublement de la personnalité. Toujours est-il que Jerry Lewis reprend ce thème classique qu’il emprunte à L’Etrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde (roman de Stevenson déjà adapté au cinéma par Victor Fleming en 1941). Mais il le fait avec une grande subtilité pour mieux illustrer son propos. Alors que Stevenson transforme l’honorable Docteur Jekyll en un monstrueux Mister Hyde, Jerry Lewis garde bien le même thème de la métamorphose mais il la fait opérer à l’envers : c’est le monstre (Dr Julius) qui devient le bellâtre (Mr Love) ! L’inspiration autobiographique est manifeste car le personnage qu’il joue lui-même, le professeur Kelp (sans doute faut-il lire plutôt Help, c’est-à-dire au secours), il le montre laid, ridicule et maladroit dans la vie quotidienne (comme il apparaissait lui-même dans son duo avec son partenaire) avant de le transformer, la nuit, en ce séducteur beau et élégant, chanteur suave et véritable bourreau des cœurs, Mister Love - qui évoque irrésistiblement le Dean Martin du même duo, mais caricaturé avec ses cheveux gominés luisants et moqué pour son personnage insupportable, infatué de lui-même et méprisant. On aura également remarqué que son propre prénom, Jerry, s’inscrit dans le titre même du film.

La situation est plaisante et sent la revanche. Mais le propos de Jerry Lewis - après avoir provoqué notre étonnement amusé - est tout autre et devient plus grave. En effet, il va s’attacher à démontrer que, sous une apparence brillante, ce Mister Love adulé pour son charme physique dissimule un être grossier, suffisant et brutal. Autrement dit, le Mr Love est bel et bien en fait le Mr Hyde. Le réalisateur approfondit même sa réflexion en cherchant l’origine de l’inadaptation psycho-sociale du professeur Julius : si son personnage est resté, adulte, semblable à un enfant maladroit, c’est que ses parents l’ont empêché de grandir et de devenir adulte. Le réalisateur nous gratifie alors, pour illustrer cette immaturité, de retours vers le passé du Professeur Kelp à travers des scènes d’une incroyable - et terrible ! - drôlerie sur le pouvoir (malfaisant) que les parents exercent sur leurs enfants. Et ce, à travers une illustration psychanalytique bien venue ! Enfin, comment ne pas saisir dans cette renaissance nocturne en forme d’enfantement douloureux - savoureux pastiche de Frankenstein -, dans ce va-et-vient entre les deux personnages (pris dans le sens étymologique du mot latin « persona » signifiant « masque ») Dr Jerry / Mr Love, tout le drame du déchirement intérieur si humain, entre les aspirations à être un autre que soi-même et la vie au quotidien avec soi-même, entre l’imaginaire gratifiant et la réalité ordinaire ? La réponse du film ne brille certes pas par son originalité, mais est empreinte d’une grande justesse : la paix avec soi-même ne peut se faire que dans l’acceptation de ce que l’on est.

Mais le film est une comédie souvent délirante dont il faudrait pouvoir citer tous les gags - et ils sont irrésistibles d'invention et d'originalité. Quelques exemples, pourtant, parmi les plus révélateurs : le fauteuil qui s'enfonce face à l'Autorité (représentation de l'image paternelle) et écrase un peu plus le professeur timide et introverti ; les bruits insupportablement amplifiés par un mal de tête ; les gaffes aux conséquences catastrophiques du professeur Jerry-Kelp dans son travail à l'Université ; les déformations de son corps lors des séances sportives, etc.

Un film en définitive très personnel qui règle des comptes avec la propre vie du réalisateur, mais, surtout, qui dénonce de la façon la plus efficace - par le délire comique, voire burlesque - le rôle social donné à l'apparence au détriment de la vérité et met en cause une société qui dévalorise ceux qui sont eux-mêmes au profit de ceux qui trichent ; une société qui préfère le faux-semblant de l'hypocrisie à l'authenticité du naturel.

Une ultime pirouette édulcore toutefois le sérieux du propos : le dernier plan (qui fait référence aux fins de films de Chaplin qui le montrent de dos s'enfonçant dans la profondeur du champ) révèle une Stella qui s’en va, certes, au bras de son professeur maladroit, mais, prévoyante, elle a glissé dans les poches arrière de son jean deux flacons de l’élixir merveilleux, et, mutine, adresse un clin d’œil complice au spectateur !

Il s'agit sans doute du meilleur film d'un Jerry Lewis qui fait penser à Chaplin (dont il reprend le burlesque destructeur), voire à Buster Keaton (si l'on oublie les grimaces de l'acteur) et annonce certains gags de Woodie Allen (par la référence délirante à la psychanalyse).


2. Synopsis


Julius F. Kelp est professeur de chimie dans une université américaine. Sa vie au quotidien est source de mille et une difficultés en raison d'une timidité exacerbée qui le rend inapte à une vie sociale heureuse. Peu sûr de lui et en butte à la moquerie de ses étudiants, Julius suscite pourtant un certain intérêt de la part de Stella Purdy, l'une de ses élèves, qui par ailleurs ne lui est pas indifférente. Mais, incapable de lui manifester ses sentiments et certain de ne pouvoir lui plaire, Julius décide alors de devenir l'un de ces bellâtres qui séduisent les femmes à coup sûr. Toutefois ses efforts à coup de leçons de gymnastique pour parfaire son apparence physique échouent.

Aussi entreprend-il d'utiliser ses connaissances en chimie pour mettre au point un élixir destiné à lui procurer ce qui lui fait cruellement défaut : le charme et l'assurance. Il le boit et l'effet est immédiat : à la faveur d'une transformation douloureuse, Julius l'humble professeur maladroit et ridicule se métamorphose en Buddy Love, un chanteur de charme à la séduction irrésistible auprès de la gent féminine.

Dès lors, chaque nuit, Julius devient Buddy Love, l'attraction du Club où il se produit, véritable bourreau des cœurs. Stella, malgré elle, tombe sous son charme. Cette double vie ne va pas sans créer des ennuis à Julius écartelé entre ces deux parts de lui-même aux deux personnalités si différentes : d'une part, son double se révèle odieux par sa suffisance et son cynisme ; d'autre part, ses métamorphoses nocturnes se font de plus en plus au détriment de son intégrité physique et psychologique.

Ce conflit intérieur ne peut durer et, au cours du gala de fin d'année qu doit marquer le triomphe d'un Buddy Love devenu la vedette indispensable du campus, la vérité se fait jour. Stella choisit alors son timide professeur enfin redevenu lui-même.


3. Fiche technique


  • Titre original : The Nutty Professor.
  • Année : 1963.
  • Réalisation, scénario, dialogues et production : Jerry LEWIS. (Co-scénariste Bill RICHMOND ; Co-dialoguiste Martin WELDON).
  • Directeur de la photographie : Wallace KELLEY.
  • Musique : Walter SCHARF.
  • Production : Ernest D GLUCKSMAN - Paramount.
  • Distribution : CIC.
  • Durée : 107 minutes.

Distribution :

  • Le professeur Julius F Kelp / Buddy Love : Jerry LEWIS.
  • Stella Purdy : Stella STEVENS.
  • Le doyen : Warfield Del MOORE.
  • Millie Lemmon : Kathleen FREEMAN.
  • L’étudiant anglais : Marvin KAPLAN.
  • L’étudiant Worfshefski : Med FLORY.
  • L’étudiant Bragnewski : Norman ALDEN.
  • L’étudiant Worjenski : Skip WARD.
  • Le père de Julius : Howard MORRIS.
  • La mère de Julius : Elvia ALLMAN.
  • Le barman : Buddy LESTER.
  • Le docteur Leevee : Milton FROME.
  • L’étudiant Gibson: Henry GIBSON.


4. Edition DVD zone 2


  • Image : le DVD offre de belles couleurs très saturées mais déçoit par une certaine instabilité, surtout dans les arrière-plans.
  • Son : essentiel au sens même du film qu’il accompagne et illustre (cf. l’épisode des maux de tête), le son est doté, grâce à un bon remixage en DD 5.1, d’une belle présence, notamment sur les enceintes avant.
  • Suppléments : en guise de suppléments - et c’est décevant pour un tel film - le DVD offre une rétrospective sur les années 1950 de Paramount, certes intéressant, mais qui ne concerne pas directement le film.
  • Jaquette : dans une présentation de collection, la jaquette affiche un Dr Jerry, aussi grimaçant que possible, en train de concocter son breuvage magique. Une jaquette banale.




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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. Bande annonce





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-10-25 01:17:48




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