Des Souris et des Hommes de John Steinbeck

Intérêt
Avec ce roman (titre original : Of Mice and Men) publié en 1937, John Steinbeck propose un récit concis mais bouleversant, animé par des personnages simples mais inoubliables.


1. ANALYSE


Construit comme une tragédie en six actes, ce récit d’une grande simplicité trace sobrement le chemin de l’inexorable fatalité humaine, le drame final n’étant que le point d’orgue d’un ensemble de signes conduisant les deux personnages principaux vers le drame ainsi annoncé.

Aussi convient-il de mettre en perspective les première et dernière parties : situation initiale et situation finale sont, à l’évidence, mises en parallèle par l’auteur. Le décor du chapitre I accueille l’arrivée conjointe de George et de Lennie avant que celui du chapitre VI – le même que le chapitre I -, ne les désunisse définitivement.

Le cadre du début et celui de la fin du roman sont identiques et pourtant, au cœur de cette similitude, les correspondances ne sont qu’apparentes et sonnent faux. Certes, il s’agit bien, dans les deux cas, de ce havre de paix, refuge naturel idéal en ce sens que, protégé par les monts Gabilan, il offre verdure ombragée d’arbres formant voûte et fraîcheur de l’eau de la Salinas. Ce décor est présenté, dès l’abord, comme une sorte de condensé de paradis peuplé d'un héron, d'un serpent, d'une carpe, de lapins, de ratons laveurs, de cerfs et de coyotes.

Pourtant, à bien y regarder, les signes prémonitoires d’un malaise jalonnent les premières pages. C’est, d’abord, au-delà de leur histoire et de leur rêve communs – sans cesse ânonnés par Lennie - le contraste physique et moral qui différencie les deux hommes et jette le trouble. L’un est de petite taille quand l’autre est un colosse ; surtout, celui-ci apparaît tel un enfant démuni alors que celui-là montre combien il est responsable. Cette disparité ne laisse pas d’inquiéter dans la mesure où elle a provoqué, comme le reproche George à Lennie, leur fuite hors de la bourgade de Weed suite à une attitude inappropriée de Lennie. Cet incident pousse même George à exhaler une amertume qui semble remettre en question leur unité. Par ailleurs, cette jeune femme de Weed effrayée par Lennie et la souris morte dont il refuse de se défaire pour continuer à la caresser « annoncent » très exactement la rencontre fatale avec la femme de Curley. De plus, l’endormissement de George et de Lennie autour de leur feu de camp sommaire évoque le sommeil définitif qu’octroie George à Lennie en fin de roman. Enfin, le serpent qui « ondule » sous l’eau (I, p.38) se dirige aveuglément tout droit vers le héron qui semble l’attendre (VI, p.179) pour l’avaler aussitôt.

Le parallèle est évident entre l’inadaptation infantile de Lennie et l’ignorance du serpent. La partie VI rappelle combien la création est cruelle : le plus fort l’emporte sur le plus faible, toujours sacrifié. Ce mouvement qui va des signes annonciateurs à la conclusion tragique est celui-là même qui élimine les plus faibles. Crooks, à la fois infirme et noir dans un univers raciste est victime d’ostracisme de la part des autres ouvriers. De même, la femme de Curley, à la recherche d’une affection qui la fuit et crédule aux promesses des hommes, est sacrifiée. Il en est ainsi pour le vieux chien de Candy. On notera que la femme de Curley, comme le chien de Candy sont privés de tout nom personnel. L’euthanasie semble bien la seule issue réservée aux inadaptés… On ajoutera enfin que Crooks, pourtant victime lui-même du rejet des autres, prend un malin plaisir à torturer Lennie en lui faisant accroire que George l’a abandonné : autre mystère de la création qui transforme la victime en bourreau potentiel !

Quant au rêve d’un « chez soi » porté par George et Lennie, c’est au moment où il semble le plus à même de se réaliser en se propageant jusqu’à Candy, voire à Crooks, qu’un coup du sort l’anéantit.

Ainsi, John Steinbeck, par la simple mise en perspective des parties I et VI – l’une faisant écho à l’autre - et la multiplication des signes annonciateurs, parvient à faire sentir l’inexorable fatalité qui contrarie les rêves les plus chers : ce qui doit arriver arrivera ; on n’échappe pas à son destin. Et George n’a fait que retarder l’échéance d’un destin tout tracé dès l’ouverture du récit.

La signification est évidente. La cruauté de la création se révèle in fine : nous ne comprenons pas ce qui nous attend faute de savoir interpréter les situations lucidement. L’emprise du rêve ne nous permet pas d’exercer pleinement notre sens de la réalité. L’imagination transcende la perception du réel. Or, « Les plans des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas. » (Robert Burns, 1785)

« Des Souris et des Hommes », précisément…


2. RÉSUME DÉTAILLÉ


  • 1ère PARTIE (pp. 29 à 49)

Dans un paysage idyllique de rivière rafraîchissante bordée d’arbres, deux hommes s’avancent vers une clairière (p.30) En apparence, ils sont semblables par leurs vêtements et leurs chapeaux. Pourtant, physiquement, ils sont à l’opposé : l’un, George, est petit et vif ; l’autre, Lennie, massif et lent. Par ailleurs, George est sans cesse obligé de conseiller Lennie qui semble peu raisonnable et très dépendant de son compagnon, obligé, par exemple, de lui rappeler pourquoi ils se trouvent sur le chemin de Soleidad pour y trouver du travail dans un ranch. Puis George découvre que Lennie serre dans sa main une souris morte qu’il a, dit-il, plaisir à caresser. On apprend que les deux hommes ont dû s’enfuir de Weed où ils travaillaient à cause des agissements de Lennie, ce qui pousse George à déplorer de devoir s’occuper de Lennie, ce qui lui interdit de mener une vie normale. George décide de dormir sur place et demande à Lennie d’aller chercher du bois mort pour faire cuire leurs conserves de haricots. Lennie revient bientôt mais il a récupéré sa souris, ce qu’a compris George qui s’en débarrasse définitivement au grand dam de Lennie dont la réaction s’apparente à celle d’un enfant sans raison ni mémoire. George, irrité, dénonce de nouveau son compagnon qui lui gâche la vie en se remémorant qu’il les a obligés à s’enfuir de Weed parce qu’il avait voulu innocemment toucher la robe d’une fille qui avait cru à une agression. (p.44) Lennie propose alors que George l’abandonne : il ira vivre dans une caverne et pourra garder sa souris. George le rassure et cède à la demande de Lennie en évoquant leur rêve secret : économiser sur leur paie, acheter une petite maison et élever des lapins. Puis George prépare le repas tout en conseillant à Lennie de ne pas parler lorsqu’ils arriveraient au ranch et, en cas de nouvel incident, de venir se cacher où ils se trouvent présentement. (p.50)

  • 2e PARTIE (pp.53 à 81)

Parvenus au ranch, George et Lennie s’installent dans un baraquement où ils vont vivre en compagnie des autres ouvriers. Le patron arrive, furieux qu’ils soient en retard. George en explique les raisons et parvient à rassurer le patron, étonné que Lennie ne s’exprime pas : « Il n’est pas intelligent, mais il est fort comme un taureau. » puis le patron s’en va en lui donnant un emploi du temps à suivre et le nom de leur chef d’équipe, un certain Slim. (p.61) Candy, le vieil homme qui les a conduits jusque –là, se confie sur son vieux chien avant que n’entre le fils du patron, Curley, qui se montre aussitôt agressif à leur encontre. Candy explique que ce dernier, complexé par sa petite taille, ne pense qu’à se battre contre les plus grands et les plus forts que lui. Il ajoute qu’il porte un gant de vaseline et qu’il est jaloux de sa femme, une fille légère, d’après Candy. George met alors en garde Lennie contre Curley et lui rappelle de ne point parler, d’éviter les ennuis et de se réfugier au bord de la rivière en cas d’incident. (p.71) C’est alors qu’entre la femme de Curley, très aguichante. Arrive ensuite Slim dont la présence pousse la femme de Curley à quitter les lieux. George, inquiet pour Lennie qu’il sent charmé par la jeune femme, le met une nouvelle fois en garde. (p.75) Slim fait connaissance avec eux, puis leur présente une autre ouvrier, Carlson, qui propose à Slim de que l’on se débarrasse du vieux chien malade de Candy puisque de nouveaux chiots vont naître au ranch. George promet à Lennie qu’il y en aura un pour lui. Curley réapparaît, méfiant, à la recherche de sa femme. (p.80)

  • 3e PARTIE (pp.85 à 123)

Dans le baraquement des ouvriers, George remercie Slim d’avoir donné un chiot à Lennie. Slim loue la force de Lennie puis, très habilement, amène George à se confier sur les raisons qu’ils ont de vivre ensemble et sur l’incident de Weed. Entre Lennie qui essaie de dissimuler le chiot qui lui a été offert. George lui rappelle qu’il faut le laisser avec la chienne. Candy succède à Lennie. Puis à Carlson qui se plaint de l’odeur du vieux chien et propose de l’euthanasier pour lui éviter de souffrir. (p.95) Un jeune ouvrier fait diversion en rappelant à Slim le souvenir d’un ancien ouvrier qui avait envoyé une lettre à un magazine qui vient de la publier. Mais Carlson revient à la charge pour le chien et obtient l’autorisation de Candy, se soumettant, bien malgré lui, à l’avis majoritaire. Carlson emmène le chien hors du baraquement. Après un très long moment, on entend une détonation. (p.101) Les ouvriers conversent entre eux pour dissiper la gêne née de l’euthanasie du chien de Candy. Crooks, le palefrenier noir, vient avertir que Lennie n’arrête pas de caresser les chiots. Whit s’étonne de l’attitude provocante de la femme de Curley. Ce dernier entre à son tour à la recherche de sa femme. Puis Whit et Carlson sortent. George et Lennie se retrouvent en compagnie de Carlos. (p.108) Une nouvelle fois, George met en garde Lennie contre la femme de Curley. Puis Lennie insistant, il raconte de nouveau leur rêve commun d’une vie vie à deux dans leur propre maison, sur leur propre terre, dans un grand luxe de détails. Candy se joint à la conversation et leur fait part de son intérêt pour leur projet. Il précise qu’il possède 350 dollars d’économie et qu’il leur donnera à condition qu’ils le prennent avec lui. George accepte aussitôt et ils imaginent tous les trois leur vie de propriétaire en se jurant de n’en parler à personne. (p.118) Entrent Slim, Curley, Carlson et Whit. Ils se disputent à propos de la femme de Curley. Ce dernier s’en prend à Lennie qui, pour se défendre, lui brise la main sans même s’en rendre compte. Slim conseille à Curley de ne pas accuser Lennie mais de prétexter un accident. (p.123)

  • 4e PARTIE (pp.127 à 151)

Crooks est seul dans la sellerie, son logis, lorsqu’apparaît Lennie. Fier, Crooks lui demande de partir car, dit-il, si on ne veut pas de lui, il a le droit lui aussi de ne pas vouloir les autres chez lui. Lennie insiste toutefois pour voir son petit chien. Crooks se confie à Lennie à propos du racisme dont les Noirs sont victimes. De son côté, Lennie se laisse aller à évoquer le projet de ferme à trois. Crooks insinue que George peut ne pas revenir et l’abandonner. Mais, en colère, Lennie devient menaçant : Crooks préfère alors interrompre son jeu sadique et insiste sur le besoin de chaque être humain de parler à autrui. (p.138) Candy à la recherche de Lennie arrive ; Crooks l’invite à entrer, ce qu’il fait pour la première fois. Lennie et Candy évoquent leur rêve d’acheter à trois une ferme. D’abord incrédule, Crooks finit par être captivé et propose de se joindre à eux moyennant de menus services qu’il pourra rendre. (p.141) Mais le femme de Curley apparaît dans l’embrasure de la porte. Crooks lui demande de s’en aller. Mais elle s’emporte contre Curley, personne inintéressante, selon elle. Puis elle comprend que c’est Lennie qui a écrasé la main de son mari et le remercie. Crooks insistant pour qu’elle les laisse, elle le menace de le faire lyncher. Les ouvriers rentrant à la ferme, elle en profite pour s’en aller. George apparaît et ils laissent Crooks seul chez lui. (p.151)

  • 5e PARTIE (pp.155 à 190)

C’est dimanche. Lennie se trouve dans l’écurie avec le chiot qu’il vient accidentellement de tuer et se désole à l’idée que George ne voudra plus qu’il s’occupe des lapins dans leur ferme. C’est alors, sans qu’il ne la voie, que la femme de Curley se glisse dans la pièce. Quand il la découvre, il est pris de panique. Malgré les réticences de Lennie à rester en sa présence, le femme de Curley se confie à lui et lui raconte son envie de faire du cinéma, confortée par des hommes qui lui avaient fait des promesses en ce sens. Comme Lennie lui révèle son goût pour caresser les jolies choses, elle lui fait toucher ses cheveux. Lennie les serre à lui faire mal ; elle prend peur et Leennie s’emporte lorsqu’elle se met à hurler. Il la secoue et lui brise accidentellement la nuque. Effondré, il la cache sous le foin de l’étable, puis disparaît. (p.166) Candy découvre la scène et alerte George. Le rêve de la ferme s’est envolé et Candy reproche à la femme de Curley d’en être la responsable (p.177) Les hommes, mis au courant par Candy, découvrent le drame. Curley va aussitôt chercher un révolver pour se venger et abattre Lennie. Carlson ne trouve pas le sien et pense que Lennie le lui a volé. (p.176)

  • 6e PARTIE (pp.179 à 190)

Lennie, comme le lui avait conseillé George, a bien trouvé refuge au bord de la Salinas. Il se reproche d’avoir, une nouvelle fois, attiré des ennuis à George. Il imagine sa tante Clara et ses réprimandes. Puis il voit un lapin lui annonçant que George l’abandonne. (p.184) C’est alors que surgit George. Une dernière fois, à la demande de Lennie, il ravive le rêve de la ferme et des lapins, avant que, avec le luger volé à Carlson, il n’euthanasie son ami. (p.188) Quand les hommes arrivent, George raconte qu’il a pris le luger à Lennie avant de l’abattre. Slim le prend à part pour essayer de le consoler : c’était la seule chose à faire…. (p.190)


3. NOTA BENE


(1) Les références aux pages sont celles de l’édition Folio de 1977

(2) Le roman de Steinbeck a fait l’objet d’un film (Of Mice and Men/Des Souris et des Hommes) de 106 minutes, réalisé par Gary Sinise en 1992. Le film est sorti en DVD en 2001. Le réalisateur interprète George. John Malkovich est Lennie, Sherilynn Fenn, la femme de Curley et Ray Walston, Candy.




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Catégorie (1) Littérature 
 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-10-24 17:17:48




Commentaires


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dimanche 30 octobre 2016 – Anonyme
Intérêt
très bonne analyse qui m'aide à cultiver ma littérature pour le bac



mardi 01 mars 2016 – Anonyme
Intérêt
Merci beaucoup pour votre analyse, cela m'a aidé a mieux comprendre le livre.



dimanche 10 janvier 2016 – Anonyme
Intérêt
merci beaucoup

il manque l'analyse des personnages et le cadre spatio temporel





dimanche 22 mars 2015 – L'équipe du site LIBRE SAVOIR
Intérêt
Nous vous remercions de vos encouragements et vous souhaitons la réussite dans vos études.



dimanche 30 novembre 2014 – Livre-Addict
Intérêt
Merci beaucoup pour vôtre article, il permet d'avoir un œil différent sur l’œuvre et permet aussi de s'en remémorer.

Bonne continuation !

A vous lire.

Norib le solitaire





mercredi 26 novembre 2014 – anonyme
Intérêt
très bonne anlayse merci beaucoup





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