Délivrance de John Boorman

Intérêt
Il est des films qui marquent durablement la mémoire des cinéphiles. Délivrance de John Boorman a conservé le même pouvoir de fascination et la force de son propos plus de quarante années plus tard.


Table des matières

1. ANALYSE


Dès l’ouverture du film de John Boorman - réalisateur, entre autres, de Zardoz (1973), de Excalibur (1981) et de la Forêt d’émeraude (1985) -, les enjeux sont clairement posés. Lewis (Burt Reynolds) explique à ses trois compagnons Ed (John Voight), Drew et Bobby la raison de son projet : descendre la rivière sauvage à canoë avant qu’un barrage ne la transforme en lac. Le spectateur entend les paroles de cette explication, mais, sur l’écran, défilent les images des travaux de construction du dit barrage. Lewis précise son propos et déplore que l’on fasse disparaître la nature au nom d’un prétendu progrès. Puis le silence se fait. Et une violente explosion retentit aussitôt après, alors que l’écran montre une roche pulvérisée. Cette explosion est, bien sûr, symbolique et marque l’intervention subjective du réalisateur dans son film : ne fait-elle pas voler en éclats - ironiquement - le discours écologique de Lewis auquel elle succède ? Ne suggère-t-elle pas symboliquement que cette descente de la rivière envisagée comme un retour rousseauiste vers une nature idyllique sera vécue, en réalité, comme une véritable descente aux enfers ?

Commencée dans la bonne humeur et dans la volonté du défi que l'on se lance à soi-même, cette quête d'une innocence par le retour à la nature est vouée à l'échec. Nos quatre « civilisés » se trouvent rapidement confrontés non seulement aux dangers prévisibles de la rivière tumultueuse, mais également à l'agression sauvage inattendue de deux chasseurs aussi primitifs et violents que peut l'être le courant impétueux de l'eau. Boorman signifie ainsi que ces quatre envahisseurs ont violé la forêt et que la forêt, en un juste retour des choses, les violera à son tour selon l'antique loi du talion. Dès lors, l'instinct de vie cimente les quatre amis et les contraint à bafouer leurs valeurs morales civilisées (« ne pas tuer », « ne pas mentir », etc.). La délivrance par la Nature se révèle être une illusion : le point de départ du jeu de la survivance s'est transformé, à l'arrivée, en tragédie de la survie.

Le propos du réalisateur se précise encore lors du retour à la civilisation de ces aventuriers du dimanche : en effet, le premier signe que la descente de la rivière s'achève (et que les personnages en ont fini avec leur cauchemar !) est la vision d'épaves d'automobiles abandonnées au bord de l'eau en un plan cinématographique qui fait écho à celui - à l'entame du film - des travaux de construction du barrage, comme si Boorman, en se servant d'une structure en boucle, insistait ainsi sur la faillite d'une civilisation dont le progrès passe par l'anéantissement de la Nature. L'ironie est par ailleurs toujours sous-jacente : ce sont nos déchets qui sont les signes annonciateurs de notre civilisation !!!

Le réalisateur aborde ainsi une réflexion sur ce qu’est devenue l’Amérique contemporaine. Il nous montre, en effet, deux types d’Américains : d’une part, le groupe formé par Lewis et ses trois compagnons, certes parfaitement installés dans la vie moderne mais coupés de la nature ; d’autre part, les habitants de cette région sauvage (gens du hameau et chasseurs), certes restés au contact de la nature et des traditions, mais abandonnés par l’Histoire et restés en marge du progrès, dans la pauvreté, l’isolement et la dégénérescence. Il faut revenir sur la première rencontre des deux groupes au tout début du film. Cette séquence, essentielle, montre que le seul dialogue encore possible entre cette Amérique « du haut » et celle « du bas » ne peut être celui des mots mais celui des langages universels de la musique (la guitare de Drew et le banjo de l’enfant composent - ensemble - une scène inoubliable !) et de la danse. Le réalisateur a choisi de jucher l’adolescent et son banjo en hauteur et de placer Drew au niveau du sol. La séquence alterne donc les vues en plongée (regard abaissé de l’adolescent) et en contre-plongée (regard levé de Drew) comme pour mieux inverser le sentiment de supériorité des quatre amis et ironiser sur leurs préjugés. C’est ainsi que ce bel échange spontané se termine néanmoins sur le refus, par l’enfant qui détourne le regard, de la main tendue de Drew, signe que la rupture entre ces deux mondes de la tradition et de la modernité est consommée et que le divorce entre les deux Amériques est irrémédiable (Cf. le contraste entre le vieil homme qui se met à esquisser les pas savants d’une danse traditionnelle désuète alors que Bobby se contente de frapper sommairement des deux mains pour scander le rythme de la façon moderne).

Il convient alors d’interroger le titre Délivrance dont la signification initiale paraissait devoir être : se délivrer de l’aliénation du monde moderne par le retour aux sources et à la nature. Mais la fin du film lui donne un autre sens : se délivrer des pièges tendus par cette nature sauvage. L’Amérique et, plus généralement le monde moderne, semble nous dire Boorman à travers ce film terrible, n’a pas su allier progrès et respect de la Nature : sur le chemin de ce qu’il appelle progrès, l’homme n’a pas su sauvegarder, en lui, le contact vital avec son environnement. Ce film de 1972 est plus que jamais actuel car les questions qu’il pose restent sans réponse : notre civilisation n’aurait-elle pas entamé son agonie ?...

John Boorman choisit, pour mieux transcrire la dualité des choses, une structure qui fait la part belle au procédé de la mise en opposition que l'on retrouve à différents niveaux. On a déjà évoqué le double sens contradictoire du titre. On remarquera que la construction du barrage s'accompagne de la destruction de la rivière ; que cette même rivière, sauvage au cours du film, devient lac domestiqué à la fin. On précisera que ce sont la mort de Drew et la blessure de Lewis qui permettent l'accomplissement de Ed. On signalera (nouvel exemple d'ironie) que c'est en renonçant à leurs valeurs morales et en suivant leur instinct le plus primitif que les survivants se tirent d'affaire. On observera d'ailleurs que c'est Drew, l'artiste - et le plus indécis du groupe quant à la décision à prendre -, qui est la seule victime. On notera enfin que le projet de descente de la rivière est dénoncé par Boorman comme une illusion et montré comme un cauchemar : il suffit de rappeler que l'apparition des deux agresseurs est filmée de telle sorte qu'ils paraissent faire corps avec la forêt, comme s'il voulait personnifier la face cachée, obscure et dangereuse, de la nature primitive, actualisant ainsi la leçon des contes-cauchemars pour (grands) enfants.

Cette confrontation avec un espace sauvage renvoie bien aux origines de l’homme et au combat féroce qu’il dut sans cesse mener pour survivre. Non, la Nature n’est, assurément, pas aimable... Comme dans toute tragédie, ne peut-on voir in fine dans le projet même des quatre amis une forme de démesure (ou Hybris) qui a été châtiée par la Nature (ou Némésis) ? Quel retournement inattendu, en effet, que cette joie irrépressible des trois aventuriers rescapés à la vue des carcasses de voitures (signifiant qu’ils sont - enfin - rentrés à bon port), alors qu’ils désiraient, au départ, retrouver le contact avec une Nature virginale ? Et que reste-t-il de leur ambitieux projet initial dès l’instant que les signes abhorés de la modernité sont ainsi célébrés ?

La réalisation utilise souvent le procédé du plan-séquence, toujours très précis, et choisit des couleurs saturées ou, à l’inverse, peu colorées selon que l’on nous fait passer de la réalité au sentiment de cauchemar (on songe aux couleurs irréelles qui envahissent l’image lors de l’escalade de la paroi rocheuse par Ed à la recherche du chasseur meurtrier).

Ce film, devenu un classique, est l'un des meilleurs films de John Boorman et laisse, quarante années plus tard, la même trace éprouvante et indélébile sur le spectateur. Indispensable !


2. SYNOPSIS


Quatre amis Américains - Ed Gentry, Lewis Mediock, Drew Ballinger et Bobby Trippe - décident, le temps d'un week-end, de descendre en canoë une rivière promise à la disparition suite à l'édification d'un barrage. Lewis, qui est à l'initiative du projet et a su convaincre ses trois compagnons, entend ainsi réagir à la menace que fait peser le monde moderne sur la Nature et à une perte de virilité qui dévalorise, selon lui, l'être humain.

La deuxième journée de l'expédition, Ed et Bobby sont attaqués par deux montagnards, dont l'un d'eux viole Bobby avant d'être tué par Lewis. Le drame déclenche en eux de vives discussions sur les conséquences à venir. Ils décident finalement de faire disparaître le corps, afin d'éviter tout ennui judiciaire, conscients que la légitime défense pourra difficilement être invoquée. Ils reprennent leur route après avoir enterré le corps, mais la rivière recèle des pièges de tous les instants et un homme tire sur eux : Drew tombe à l'eau et disparaît tandis que Lewis se brise une jambe. Le lendemain, Ed tue le second montagnard qui s'était enfui.

Ed, Bobby et Lewis parviennent finalement à échapper à ce cauchemar et à retrouver la civilisation. Mais les autorités policières ne paraissent pas convaincues par le récit du drame que leur font les trois amis. La rivière gardera-t-elle les corps et le secret des aventuriers ?


3. FICHE TECHNIQUE


  • Réalisation : John BOORMAN.
  • Titre original : Deliverance.
  • Scénario : James DICKEY, d’après son roman.
  • Directeur de la photographie : Vilmos ZSIGMOND.
  • Musique : Eric WEISSBERG.
  • Production : J BOORMAN / Elmer Enterprises.
  • Distribution : Warner Bros.
  • Durée : 109 minutes.
  • Date :1972.

Distribution :

  • Ed Gentry : Jon VOIGHT.
  • Lewis Mediock : Burt REYNOLDS.
  • Bobby Trippe : Ned BEATTY.
  • Drew Ballinger : Ronny COX.
  • Le montagnard : Billy McKINNEY.
  • Le shérif Bullard : James DICKEY.
  • Le vieil homme : Ed RAMEY.
  • Lonny : Billy REDDEN.
  • L’édenté : Herbert "Cowboy" COWARD.


4. EDITION DVD zone2


  • Image : le film date de 1972 et l’image proposée a été remasterisée : elle est désormais de bonne qualité et rend compte avec précision de l’utilisation originale des couleurs par le réalisateur.
  • Son : il a, lui aussi, fait l’objet dune amélioration. La bande-son a été remixée, mais on s’aperçoit que ce sont surtout les enceintes avant qui en bénéficient. De beaux effets sont désormais mis en valeur avec le DD 5.1 : l’explosion initiale et, surtout, le vacarme permanent des eaux tumultueuses rend la rivière plus vivante et plus dangereuse. La VF, restée en son mono, passe au second plan.
  • Suppléments : aucun supplément n’est proposé par Warner.malgré la qualité rare de ce film !
  • Jaquette : elle évoque le cauchemar de Ed : deux mains se disputent un fusil jailli de l’eau. Cette image visualise le sentiment de culpabilité : le fusil évoque le meurtre ; l’eau « traversée » symbolise le silence impossible à faire sur ce qui s’est passé. Deux vignettes proposent deux scènes du film mais sont tout à fait inutiles : il eût mieux valu débarrasser l’affiche originale de ces ajouts parasites !




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Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT


5. BANDE ANNONCE





 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2016-09-14 14:15:19




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