Chanson française : les années 60

Intérêt
Cet article vise à analyser la période charnière (1955-1960) qui vit la chanson française traditionnelle muter sous l’influence de la musique anglo-saxonne.

Si l’on considère l’histoire du music-hall, il est évident que de temps à autre surgit un artiste qui révolutionne le monde de la chanson.

Ce fut le cas de Charles Trenet dont le pétulant Je chante bouleversa le monde du music-hall dans les années 1930. Plus près de nous, dans les années cinquante, sa façon de chanter attira sur Gilbert Bécaud les foudres des tenants de la chanson traditionnelle. Celui qui fut aussitôt surnommé « M. 100.000 volts » pour le dynamisme qu’il mettait dans son tour de chant fut même comparé par un critique d’alors à un membre des jeunesses hitlériennes !



Mais ce rejet pour les formes nouvelles de la chanson n’empêcha pas Gilbert Bécaud de devenir l’une des plus sûres valeurs de la chanson française aux côtés des Gloria Lasso, Luis Mariano, Georges Guétary, Dario Moreno, Guy Béart, Dalida, Sacha Distel, et… Charles Trenet. D’autres chanteurs apparurent ensuite et, dans les années 1957-1958, les plus grandes vedettes avaient pour nom Dalida, Colette Renard, Marcel Amont, Charles Aznavour, Georges Brassens et l’immense Jacques Brel.



Certains étaient des auteurs-compositeurs qui comme Brel, Brassens, Bécaud, Aznavour veillaient à l’originalité de leurs textes et soignaient leurs mélodies, tandis que d’autres se signalaient pour être les talentueux interprètes de mélodies d’origine souvent italiennes (Bambino, Volare) comme Dalida. Le panorama de la chanson française était sous la double influence des chansons à texte et romances légères. Bref, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des music-halls et personne ne souhaitait le moindre changement.

Pourtant, à la fin de l’année 1958, de jeunes chanteurs apparaissent influencés par la musique américaine. Danyel Gérard, s’essaie à imiter le style des rockers américains : cela lui vaut d’être surnommé « le chanteur suffocant ». Sa tentative (Oh ! Pauvre Amour) séduit quelques jeunes gens, mais sans doute est-elle trop précoce. De plus l’armée l’appelle pour qu’il accomplisse son service militaire ! De son côté, Claude Piron (qui deviendra Danny Boy en 1960, accompagné du groupe Les Pénitents) interprète le succès des Kalin Twins, When, devenu Viens en français. En 1959, un autre nouveau-venu, Richard Anthony, connaît un certain succès en adaptant en français des standards américains (dont You are my destiny de Paul Anka). Mais c’est, en octobre, Nouvelle vague, puis Pauv’ Jenny qui contribuent à sa brusque renommée. L’année 1960 fut celle de Johnny Hallyday : il prend le relais et fait aussitôt scandale en interprétant les premiers « Rock’n’roll » en français et dans un jeu de scène des plus novateurs (pour la France !) : une guitare électrique survoltée en bandoulière, il interprète sa « musique de sauvage » (dixit la critique traditionnelle) à genoux, voire allongé sur le dos, ou en se déhanchant frénétiquement. Il devient aussitôt le chef de file de ce mouvement « Rock » qui se propage comme une traînée de poudre dans la jeunesse des années soixante et submerge de sa vague irrépressible le monde traditionnel de la chanson française. Immédiatement, pressentant le danger que représente pour eux ce mouvement inouï, certains artistes et quelques professionnels de l’industrie du disque s’efforcent d’étouffer ces premières manifestations. D’autres, armés de leurs certitudes, se voilent la face : pareil déchaînement musical n’est pas imaginable au pays de Descartes ! Dénonçant les abus – des concerts de « rock’n’roll » tournant à l’émeute et au saccage des salles de spectacle – les médias de l’époque ont tôt fait d’associer « Rock’n’roll » et phénomène des « blousons noirs ». Tous sont d’accord pour jouer les Pythies et promettre une mort rapide à ce « Rock’n’roll » qui dérange leur routine et menace leurs privilèges.

Quelques années plus tard, toutefois, déjouant tous les pronostics des « spécialistes » du music-hall d’alors, le raz de marée du « Rock’n’roll » qui avait ébranlé le monde de la chanson traditionnelle était solidement installé et avait suscité maints bouleversements. C’est ainsi que Dalida, malgré ses efforts pour se mettre au « nouveau » goût du jour musical, connut une éclipse certaine (dont elle sortit quelques années plus tard). Jacqueline François entreprit de longues tournées hors de France. Dario Moreno disparut peu à peu. Quant à André Claveau, chanteur pourtant confirmé, populaire et apprécié, amer et déçu des réactions des adultes qui, attirés par cette nouvelle musique, délaissaient les chanteurs traditionnels, il décida d'arrêter immédiatement sa carrière. A l’inverse, les orchestres de « Rock » se multipliaient à travers le pays et des spécialistes ont pu chiffrer à 10.000 le nombre de groupes - la plupart amateurs – créés en France en quelques mois de 1961 à 1962. Quant aux groupes professionnels, il en naît tous les jours : après Les Chaussettes noires d’Eddy Mitchell, voici Les Chats sauvages de Dick Rivers, Les Pirates de Danny Logan, les Vautours de Vic Laurens ; Les Champions de Jean-Claude Chane ; Danny Boy et ses Pénitents ; El Toro et les Cyclones, Les Pingouins de Lou Vincent,etc. Un anglais, Vince Taylor, met le feu sur scène par un jeu de scène sauvagement chorégraphié.



Une revue « Disco-revue » est même créée en octobre 1961 par un Nancéen de 19 ans, Jean-Claude Berthon, qui initie les adolescents au Rock américain des Presley, Little Richard, Jerry Lee Lewis et Gene Vincent et connaît un vif succès avant d’être copiée et concurrencée par le « Salut les Copains », fourre-tout commercial de Filipacchi (1).

Ce fabuleux succès s’expliquait par un besoin d’extériorisation des adolescents en même temps qu’il créait entre eux une immédiate empathie faite de reconnaissance mutuelle. Ce phénomène nouveau et exceptionnel ne peut s’expliquer par le seul attrait d’une danse, mais, bien plutôt, par la liturgie de spectacles hors du commun : salles emplies de jeunes désinhibés et déchaînés venus se livrer à une sorte de rite, s’identifiant à ces diables qui, sur scène, entourent leur chanteur gesticulant, en braquant leurs guitares come des mitraillettes dans un déluge de sons électriques mêlant basses profondes et aigus survoltés. C’est bien à une nouvelle forme de music-hall auquel on assiste : avec ces chanteurs, plus de courbettes aux spectateurs, plus de paroles ou de sourires machinaux, mais du mouvement et surtout du rythme à l’état pur, sans fioritures, afin de libérer les forces obscures qui sommeillent dans l’être humain.

Puis vint l’heure du « twist », sorte de « Rock » faisant la part belle à la danse qui fit une courte carrière mais donna naissance à ce que l’on a coutume d’appeler « le yé-yé », plus proche de la variété rythmée que du « Rock » des origines, et musique préférée du « copain » bon teint ayant pour chefs de file une Sheila ou un Claude François.

Mais – et c’est justice - le vrai « Rock’n’roll » retrouva une nouvelle vigueur. En effet, alors que son succès était jusque-là assuré par de jeunes chanteurs qui reprenaient les titres américains (1959-1962), les « inventeurs américains du « Rock’n’roll » furent remis au goût du jour et Gene Vincent, Little Richard, Jerry Lee Lewis entamèrent partout en France des tournées triomphales. Simultanément, le chiffre de la vente des disques de ces « pionniers » du « Rock » (dont Eddie Cochran, Buddy Holly et Ritchie Valens, morts trop tôt) s’envola. Eddie Mitchell –après avoir quitté le groupe « Les Chaussettes noires » - perpétua la tradition de ce « Rock » des origines qu’un nouveau venu – Moustique – s’empressa de célébrer. Johnny Hallyday lui-même publia un 33 tours entièrement composé de douze « Rocks » classiques.

Quant à la traditionnelle chanson française de variété, elle fut « contrainte » de se mettre au goût du jour : les orchestrations empruntèrent ces résonnances électriques pourtant si décriées à l’origine. Les orchestres mirent l’accordéon en sourdine au profit de la guitare électrique si bien que l’on assista à un rapprochement musical entre chanson « yé-yé » et cette nouvelle chanson de variété devenue rythmée en raison de la mode. Seuls de très grands artistes comme Brel [1], Brassens, Jean Ferrat [2] surent résister aux exigences de la mode en conservant leur personnalité et en perpétuant la chanson française de qualité. Leo Ferré réputé pour ses chansons poétiques et à texte battit même les records de vente en 1969 avec C’est extra dont le succès relança une carrière jusqu’alors plus confidentielle.



Parallèlement, et plus proches de la chanson commerciale, Leny Escudero (Sylvie) et Alain Barrière (Ma Vie) connurent un succès certain. De même pour Michel Delpech (Chez Laurette), Claude Nougaro (Une petite Fille) ou Michel Polnareff (La Poupée qui fait non). La chanson folklorique américaine, aussi, suscita, vers 1963-1964, un vif engouement, dont Hugues Auffray et Long Chris se firent les ardents défenseurs. Adamo (Tombe la neige) et ses chansons romantiques devint aussi l’un des chanteurs les plus appréciés des adolescents.

Ainsi, grâce à la « révolution » du « Rock’n’roll » des « Années Soixante » , le monde du music-hall français gagna en diversité. En éliminant certains styles, ainsi que les artistes qui s’y cramponnaient, cette vague a provoqué le rajeunissement fécond de l’univers musical français. Une transformation, un demi siècle plus tard, à la fois éclatante et toujours en œuvre.


NOTE 1 :

Prolongement de l’émission radio, elle est lancée durant l’été 1962 par Frank Ténot et Daniel Filipacchi. Elle s’inspire du Disco-Revue de Jean-Claude Berthon mais elle ne se limite pas au seul rock’n’roll, contrairement à son prédécesseur. On signalera que Daniel Filipacchi, recevant Jean-Claude Berthon dans son émission s’était montré surpris par les chiffres de vente de Disco-revue ; ce qui lui donna sans doute l’idée d’une revue musicale plus généraliste. On précisera enfin – ironiquement - que Filipacchi était un transfuge de la revue de jazz Jazz Magazine dans laquelle il avait exécuté, dans les années 1957, le film consacré au Rock’n’roll, La Blonde et moi (The Girl Can’t Help It) de Jerri Jordan : il y décrit, notamment, Gene Vincent comme un adolescent malingre hoquetant son Be Bop A Lula. Un jugement très négatif sur le Rock’n’roll dont il fera pourtant la promotion, mais plus tard bien sûr, dans son émission radio. Il y recevra même Gene Vincent en lui tressant maints lauriers en un bel exemple de retournement de veste mercantile !



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Catégorie (1) Chanson 
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Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-11-13 09:20:41




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