Blue Velvet de David Lynch

Intérêt
Blue Velvet marque en 1986 le début de la renommée internationale de David Lynch. On y trouve déjà un univers très personnel et un talent de réalisateur que ses films suivants ne cesseront d’approfondir et de rendre plus complexe et fascinant.


Table des matières

1. Analyse


Un conte moderne pour adolescents

Blue Velvet, sans doute l’un des films les moins énigmatiques de David lynch, peut être perçu comme une sorte de conte traditionnel pour enfant - adolescents , en l’occurence - explorant cette frontière mystérieuse qui sépare l’univers de l’enfance de celui des adultes. Les mêmes personnages s’y retrouvent : les parents qui mettent en garde les innocents des dangers de la vie (la tante et la mère de Jeffrey, le père de Sandy) ; les enfants naïfs qui sont fascinés par la tentation du mystère et désobéissent (Jeffrey le garçon et Sandy la fille) ; le cadre (l’unité de lieu que représente Lumberton, mais dédoublé en un décor lumineux et rassurant le jour et en une jungle obscure et malfaisante la nuit) ; l’ogre (Franck le pervers) ; la bonne fée (Sandy) ; la sorcière initiatrice, fascinante et dangereuse (Dorothy la chanteuse) ; la quête difficile et éprouvante (la découverte de la vérité pour les deux jeunes gens) qui s’apparente à un apprentissage de la vie conduisant à une forme de sérénité née du combat contre le Mal et du refus de son pouvoir de fascination.

La structure même du film en forme de boucle fermée corrobore cette vision : le film s’achève en quelque sorte comme il a commencé. Le générique sur fond de lourd rideau de velours bleu, qui remue doucement, au ralenti, comme s’il invitait à venir voir ce qu’il dissimule de l’autre côté, se retrouve sur le générique de fin du film. De même, les images paisibles - qui font penser aux tableaux de Norman Rockwell - du bleu immaculé du ciel, de la clôture en bois blanc et de la rose rouge vif, du rouge écarlate du camion des pompiers, du jaune d’or des tulipes, de la traversée de la rue par les enfants et des pavillons sagement ordonnés sont celles qui ouvrent et ferment le film ; mais - comme ce lourd rideau de velours bleu vaguement inquiétant - ces images sont un rien si conventionnelles et les attitudes des personnages fimés dans la rue si théâtrales qu’elles évoquent un cadre presque irréel et figé de carte postale. Enfin, un détail signifie que ce mouvement circulaire n’est pas pour autant un retour au statu quo ante : le rouge-gorge qu’aime tant Sandy, filmé en gros plan, à la fin du film, tient cette fois dans son bec un cafard qu’il s’apprête à dévorer...

Entre-temps, Lynch a déroulé le fil d’Ariane qui nous permet d’explorer, de l’autre côté du rideau de velours bleu, et au-delà de cette scène faussement pimpante de Lumberton, les coulisses de ce « monde étrange dans lequel nous vivons ».

A l’entame du film, les premières images aux chaudes couleurs illustrées d’une musique douce, voire éthérée insistent sur la quiétude de la ville et son aspect avenant (pompiers qui saluent un visiteur comme pour le rassurer, enfants qui traversent sagement les rues dans les passages appropriés, ordonnancement régulier des maisons et des jardins clôturées de haies, etc.). Cette atmosphère paisible est renforcée par la banalité tranquille des occupations des adultes : un homme arrose son jardin pendant que son épouse assise sur son canapé regarde l’écran de la télévision. Cette vision, sans doute léthargique, de Lumberton et de ses habitants vole pourtant bientôt en éclats.

La découverte du monde des adultes

Le point de départ du film qui bouleverse la vie toute tracée des apparences est l’intrusion violente de l’accident cardiaque qui envoie le père de Jeffrey au seuil de la mort. De même que la mort du tatou dans Massacre à la tronçonneuse [1] est le signe avant-coureur de l’initiation à la mort que vont subir les jeunes gens dans le film de Tobe Hopper, de même, c’est sur le chemin qui le ramène de sa visite à l’hôpital que Jeffrey découvre l’oreille coupée (annoncée d’abord par un travelling fouillant l’herbe grouillant d’insectes montrés par Lynch en très gros plan immédiatement après la séquence de la crise cardiaque du père et illustrée musicalement de basses inquiétantes renforcées de bruits de mâchoires qui déchiquètent) . Cette concomitance ne relève pas hasard. En effet, le soudain accident de santé du père inverse les rôles : c’est, désormais, lors de sa visite, le fils qui console un père en pleurs, brusquement faible et diminué. Il s’agit, à l’évidence, d’un signe fort. Jeffrey l’adolescent va devoir se dépouiller de son enfance et se préparer à devenir adulte : l’initiation à la vie telle qu’elle est peut alors commencer... Pour reprendre les premières images du film, on pourrait dire, symboliquement, que Jeffrey franchit cette clôture blanche et sort ainsi de l’innocence.

Cette oreille coupée abandonnée dans l’herbe d’un terrain vague provoque un premier choc par son caractère inattendu. Pourtant, selon le principe des Surréalistes et en conformité avec l’esthétique de Lynch, une oreille sur un terrain vague relève bien de l’étrange et du bizarre. Et l’on peut y voir, inspiré du modèle métaphorique célèbre de l’œil incisé et ouvert (signifiant : Il faut savoir ouvrir les yeux) dans Le chien andalou (1929) de Luis Bunuel, un orifice qui ouvre sur un ailleurs qu’il faut savoir entendre ; comme le rideau de velours bleu ouvre sur le théâtre d’une autre vie qu’il faut savoir regarder (1). Par ailleurs, le plan de la chair de l’oreille parcourue de fourmis insiste sur l’importance de la matière, tandis que la texture lourde, épaisse et soyeuse du velours bleu du rideau suggère clairement la sensualité (Franck n’associe-t-il pas velours et sexe lorsqu’il triture compulsivement le tissu dans la boîte de nuit en dévorant Dorothy des yeux ou, chez elle, lorsqu’il la violente ?). Enfin, cette oreille coupée, Lynch l’associe, lors d’une sortie nocturne de Jeffrey dans la ville, au moyen d’un lent travelling sur le conduit auditif, à la nuit et la présente comme un gouffre qui ouvre sur un autre monde, souterrain celui-ci.

L’univers du Mal

Matière insolite débarrassée de toute signification rassurante et associée au monde de la nuit, orifice qui marque le passage initiatique vers une autre réalité plus obscure, cette oreille est l’une des figures métaphoriques du film. Lynch utilise immédiatement, après la découverte de Jeffrey les figures du contraste : alternance régulières des visions nocturnes et diurnes de la ville ; sombre travelling avant sur l’oreille suivi d’un fondu au noir auquel succède le portrait lumineux et paisible de Sandy ; interdictions parentales bafouées par la curiosité des jeunes gens. (On pourrait multiplier les exemples : Sandy est aussi blonde que Dorothy est brune ; la double interprétation de la chanson qui donne son titre au film oppose la version originale, gaie et entraînante, des années soixante chantée par Bobby Vinton (2) et associée aux images de Lumberton le jour, à la version « blues, jazzie » et sensuelle, aux accents mélancoliques, susurrée par une Dorothy évanescente au cœur de la nuit.)

Mais cette curiosité toute légitime pour qui se trouve devant une énigme va se muer, chez Jeffrey, en une véritable fascination lorsqu’il assiste en compagnie de Sandy au spectacle du club Le Blue Lady au cours duquel Dorothy nimbée d’une lumière bleue chante Blue Velvet. L’atmosphère confinée des lieux et la sensuelle douceur méancolique de la jeune femme agissent comme un charme, au sens étymologique de « chant magique », sur un Jeffrey envoûté ou ensorcelé.(3)

Les quatre visites qu'il fait à l'appartement de Dorothy - scènes clés du film - révèlent précisément ce mystère mais lient plus encore Jeffrey à une Dorothy qui lui apparaît comme une victime à protéger, mais aussi comme une initiatrice à des jeux sexuels adultes. Il découvre en effet tour à tour les plaisirs interdits, troubles et pervers, du voyeurisme, du masochisme-sadisme de la chanteuse et du sien.

Il est même mis en présence du Mal absolu incarné par un Franck pervers, drogué, cruel et meurtrier qui torture Dorothy et le fait tabasser. A deux reprises, de retour dans sa chambre d’adolescent, puis une troisième fois en présence de Sandy, Jeffrey profondément bouleversé par cette brusque avalanche d’expériences nouvelles exprime sa révolte contre l’existence du Mal et ceux qui, tel Franck avec Dorothy, abaissent et corrompent les autres: « Mais pourquoi y a-t-il des gens comme Franck ?! », s’exclame-t-il douloureusement. On notera que cette dernière indignation s’exprime devant l’église, la nuit, sous les vitraux éclairés de l’intérieur. La séquence peut s’interpréter soit comme une sorte de démenti que le réel (l’interrogation de Jeffrey) oppose à la Religion et au Bien (présence de l’église), soit, à l’inverse, comme un signe d’espoir (la lumière chaleureuse et rassurante des vitraux) par la croyance que le Mal peut être combattu. Sandy compatit alors : « Tu en as beaucoup vu en une nuit. Nous vivons dans un monde très étrange. ». Les deux jeunes gens n’ont sans doute jamais été si proches.

Le dévoilement de cet univers parallèle, adulte et nocturne, du Sexe et du Mal ne brise pas pour autant leur candeur et leurs rêves d’adolescents avides de beauté et d’amour. Parallèlement à cette descente aux enfers de la réalité que vit Jeffrey , le réalisateur développe une intéressante relation entre les deux jeunes gens qui apprennent peu à peu à se découvrir : une première approche à travers la rencontre de deux voisins ; puis, une connivence née de leur curiosité pour le fait divers qui les occupe ; ensuite, une interrogation sur ce qu’ils sont, comme en témoigne le dialogue suivant : « Je ne sais pas si tu un détective ou un pervers. », s’inquiète Sandy qui ne peut être rassurée par la réponse pour le moins ambiguë de Jeffrey : « C’est à moi de le savoir et à toi de le découvrir. » Enfin, une mise en danger de cette intimité à deux du fait de la liaison de Jeffrey avec Dorothy qui débouche sur la gêne de l’un et la souffrance de l’autre (« Où est mon rêve ? », se désole Sandy). Mais ce duo saura résister à cette aventure de tous les dangers. A l’image de leurs parents réunis à la fin du film, ils formeront un véritable couple cimenté par les épreuves qu’ils ont subies sans que leur commune vision du monde n’en ait été altérée : certes, le monde peut être laid, mais il convient de conserver l’espoir de le rendre attrayant : « Il faut savoir attendre l’arrivée des merles. », conseille ainsi Sandy à Jeffrey, lors de la scène d’attendrissement mutuel évoquée ci-dessus. Dans son oeuvre, David Lynch proposera une nouvelle fois le couple comme une sorte de refuge ou de rempart contre le Mal dans Sailor et Lula, mais les films qui suivront (Twin peaks, Fire walk with me [2]., Lost Highway et Mulholand Drive [3]), qui explorent plutôt l'échec des relations amoureuses, exposent une tout autre vision, plus approfondie, désenchantée et pessimiste, ainsi que l'annonce le plan final du cafard tenu par le bec du rouge-gorge.

Une descente aux enfers du sexe, du masochisme et du sadisme

L’étrange et le bizarre qui imprègnent, de façon récurrente, les situations de Blue Velvet sont développés avec une étonnante liberté au cours de la scène de sexe entre Franck et Dorothy. Cette séquence qui surgit à l’écran au premier quart du film surprend par sa longueur inhabituelle (une vingtaine de minutes), par la crudité surprenante des dialogues (« Ecarte tes jambes/plus/montre-le moi/Conasse. ») et, surtout, par la violence du choc des images filmées (le corps féminin à l’abandon violenté par Franck, le plaisir de Dorothy qui naît des coups qu’il lui porte ; la prise convulsive de drogue de Franck, sa main souillée post coitum et l’humiliante mise en scène qu’il impose à sa victime).
On remarquera que l’intrusion de Franck chez Dorothy est saluée par cette dernière d’un « Hello Baby ! » qui lui est brutalement reproché : « Tais-toi, c’est Papa ! ». Bref, au cours de ce jeu de rôle, Franck sera tour à tour l’enfant ((« Baby veut velours bleu. Oh, Mamy ») et le père (« Papa s’en vient à la maison. ») de cette femme qui est devant lui. Scène oedipienne sans doute fondatrice, pour le réalisateur, au cours de laquelle les fantasmes incestueux (mère/fils et fils/mère - père/fille et fille/père) ajoutent encore aux rapports sadomasochistes pour approfondir cette dimension perverse qui irrigue le film.

Jeffrey (Lynch lui-même ou le spectateur) n'occupe-t-il pas d'ailleurs la place de l'enfant entre la mère-initiatrice désirée, Dorothy, et le père-fouettard, le rival, Franck ? On observera que dans ce schéma tout classique, Jeffrey prend précisément la place de ce père-rival auprès de Dorothy. Mais, après la résolution du complexe œdipien, il se détache de cette mère en trouvant une sexualité normalisé auprès de Sandy, tandis que Dorothy redevient la mère de son fils retrouvé. Bref, l’étrange et le bizarre ne sont tels dans le film que parce qu’ils sont perçus par un regard naïf et innocent. On pourrait dire qu’ils ne sont que le reflet extérieur, dérangeant, de ce qui gît au fond de l’inconscient - nos désirs et nos pulsions interdits et refoulés -, dans ce que Freud nomme « le Id/le ça », et qui révèlent nos difficultés de vivre. Le cinéaste, comme le faisait Hitchcock (et notamment dans Psychose [4]) met en scène ce monde intérieur généralement dissimulé. Une sorte de monde interdit souterrain que Lynch masque de ce lourd rideau de velours bleu présent aux génériques de début et de fin du film..

Pourtant, Lynch, malgré la noirceur de son univers, conserve une vision humoristique de la vie ; notamment dans sa présentation sarcastique des pompiers de la ville sur leur voiture - qui frise la caricature -, dans celle des deux employés du magasin du père de Jeffrey ou encore, peut-être dans les réactions grimaçantes de Sandy-Laura Dern.

Une réalisation savamment orchestrée

On signalera enfin l’art si élaboré du réalisateur toujours soucieux d’enrichir son film de scènes qui surprennent mais sont toujours autant de signes à déchiffrer de ce qui se passe ou va se passer. On proposera à titre d’exemples les trois séquences surprenantes qui s’enchaînent immédiatement après la découverte de l’oreille par Jeffrey. C’est, tout d’abord, sur l’écran obscur du fondu au noir qu’il fait se découper le rectangle blanc d’une porte du premier étage que l’on ouvre lentement sur un Jeffrey dont la silhouhette se détache sur le fond clair avant qu’il ne descende l’escalier face à la caméra cependant qu’il quitte la lumière du jour pour l’obscurité du rez-de-chaussée. (4) C’est alors que le regard-caméra quitte Jeffrey qui sort et par un lent mouvement latéral vient fixer l’écran de la télévision dans lequel deux jambes montent un escalier (référence à un classique du film noir).

Immédiatement après, Jeffrey est filmé la nuit dans les rues de Lumberton et la caméra fixe les arbres en contre-plongée (à la façon de Hitchcock dans Vertigo [5]) avant qu’un nouveau fondu au noir ne fasse transition sur le plan de l’oreille en très gros plan, sur fond de musique inquiétante, et qu’un travelling avant ne s’enfonce dans le conduit auriculaire jusqu’à ce que l’écran redevienne noir. Lynch montre ensuite Jeffrey se rendant chez l’inspecteur et aussitôt la caméra fixe longuement le portrait de Sandy dans un cadre ovale. A l’issue de sa visite, et alors qu’il est dans le jardin de son hôte, une voix le fait se retourner. De nouveau, sur un fondu au noir accompagné d’une musique glissant de l’inquiétant des sons sourds au lyrisme épanoui des violons crescendo, surgit l’image, cette fois bien réelle, d’une Sandy tout de rose vêtue illuminant la nuit de sa radieuse présence, comme une protection contre le monde nocturne. (5)

Ces trois séquences quasiment dans la continuité du film révèlent combien Lynch est tout à la fois un cinéaste, un peintre et un musicien pour qui mouvements, couleurs et sons s’associent pour faire naître la magie du cinéma. (6) Ce sont en effet ces trois séquences qui, par leur seule force suggestive, annoncent le drame que Jeffrey, au seuil de sa proche métamorphose en adulte, va vivre : face aux menaces qui s’annoncent (symbolisées visuellement par sa descente dans le noir de l’escalier ; par les personnages inquiétants montant les marches d’un escalier à la télévision ; par sa déambulation dans la nuit de Lumberton et par l’étrange voûte renversée des arbres), Jeffrey a comme recours, sans le savoir encore mais en le pressentant peut-être, une bonne fée protectrice (représentée par les images de la double apparition lumineuse d’une Sandy montrée comme une sorte d’ange gardien).

Ce film, quelque vingt années plus tard, apparaît bien comme une indispensable introduction au cinéma de Lynch dont l’oeuvre s’approfondira. C’est ainsi que si dans Blue Velvet, la réalité qui se révèle dépasse la simple apparence des choses et se complète d’une vision souterraine, il n’en reste pas moins que les personnages du film appartiennent à l’une ou l’autre des catégories, et que le Bien et le Mal sont incarnés par deux groupes bien différenciés, celui du jour (la famille de Jeffrey et celle de Sandy vivant selon les valeurs traditionnelles) et celui de la nuit (Franck et sa bande s’abandonnant à leurs pulsions les plus perverses). De leur côté, Sandy et, surtout, Jeffrey représentent plutôt les messagers qui vont de l’un à l’autre groupe et jouent les redresseurs de tort pour aider Dorothy la victime. Dans les films suivants, cette dichotomie s’efface et les personnages, contaminés par le Mal, perdent leur innocence : de façon plus complexe, ils portent en eux la nostalgie du Bien et vivent sous la brûlure du Mal. On songe, bien sûr, à Laura Palmer, l’héroïne du feuilleton Mystères à Twin Peaks [6] et du film Twin Peaks, Fire walk with me [7].


NOTES :


(1) On notera qu’à la fin du film, un gros plan suivi d’un travelling arrière de la caméra induit le mouvement inverse d’une sortie de l’oreille, signifiant ainsi visuellement que Jeffrey a bien intériorisé cet apprentissage de la vie et que, désormais, l’expérience a pris fin.

(2) Il s’agit de Blue velvet (1963), version originale de Bobby Vinton.

(3) Le très bref extrait (1mn19) de la chanson jazzie interprétée par Dorothy sur la scène du cabaret suggère douceur et fragilité, mais transcrit, surtout, la fêlure qui est en elle, puisqu’il s’interrompt brutalement sur le mot tears/larmes, tandis que s’éteint la voix dans l’égrènement des dernières notes comme suspendues, puis, decrescendo, fuyantes et ponctuées de basses graves et sombres. Comme si Dorothy, vivant sa chanson, ne pouvait aller au-delà de cette émotion et se brisait, semblable à la musique qui s’évanouit dans le silence précédant les applaudissements...

(4) Il s’agit bien d’une descente aux enfers que David Lynch annonce – métaphoriquement – immédiatement après la découverte de l’oreille par Jeffrey. Une séquence montre le jeune homme observant les policiers, à la recherche d’indices, ratisser méticuleusement le terrain de la découverte, qu’un fondu au noir interrompt. Puis l’écran noir est vivement éclairé par l’ouverture d’une porte à l’étage par Jeffrey dont la silhouette s’inscrit sur le palier, à contre-jour, avant qu’il ne descende lentement l’escalier obscur. (La séquence, filmée en contre-plongée, s’achève, après la sortie de Jeffrey signalant à sa mère et à sa tante devant la télévision, qu’il va faire un tour dans le quartier, sur un gros plan qui filme le petit écran : on y voit un individu monter lentement un escalier.)

Cette « descente » de Jeffrey associée au passage de « la lumière » du palier à « l’obscurité » de l’escalier est significative et annonciatrice de sa découverte éprouvante du monde complexe des adultes. Il en est de même pour sa « sortie » de l’univers familial rassurant au profit d’une «  déambulation » nocturne qui le conduit, d’ailleurs... chez l’inspecteur Williams ! La curiosité de Jeffrey le conduit du côté des adultes, pour le meilleur et, surtout, pour le pire…

(5) Cette séquence filmant Sandy évoque, à l’évidence, le Vertigo d’Hitchcock [8] dans lequel l’héroïne (Judy-Madeleine) surgit du néant comme une apparition nimbée d’une lueur verte. Ici, Lynch filme, à l’identique, Sandy : il fait d’abord entendre sa voix dans la nuit, avant de la présenter comme si elle naissait littéralement de la nuit. Mais ce fantôme est bénéfique, qui illumine la nuit de sa présence auréolée d’un rose bienveillant.

(6) Dans une interview accordé au Figaro le 4 juin 1992, David Lynch répond à la question qui lui est posée par Jean-Luc Wachthausen (« Travaillez-vous plus en musicien qu’en cinéaste ? ») de la façon la plus claire : « Sans doute. En composant certaines parties musicales avec Angelo, j’ai construit Mystères à Twin Peaks [9] comme une symphonie avec différents mouvements. Je crois que la musique tout comme le cinéma peut traduire tellement de sentiments, sans paroles. En tant que peintre, je crois à l’art abstrait et expressionniste. Le cinéma en est un. »


2. Synopsis détaillé


Une lourde tenture de velours bleu qui remue doucement sert de toile de fond au défilement du générique.

Un ciel bleu écru, une clôture de bois d’un blanc immaculé, un camion de pompiers rouge vif, des tulipes jaune d’or, une traversée de rue par des enfants scolarisés, et un fond musical de chanson des années 1960 (1) : nous sommes à Lumberton, une calme petite ville américaine… Dans son jardin bien entretenu, M. Beaumont arrose sa pelouse cependant que sa femme se détend devant un film policier, quand une crise cardiaque le jette à terre dans le désordre du jet d’eau serpentant sous l’effet de la pression et les jappements fous du chien. Peu après, son fils adolescent, Jeffrey, de retour d’une visite au chevet de son père à l’hôpital, découvre une oreille humaine grouillant d’insectes dans l’herbe d’un terrain vague. Il l’apporte à l’inspecteur Williams qui est, par ailleurs, le père d’une ancienne connaissance, Sandy. Le médecin légiste pense que l’oreille a sans doute été coupée à l’aide d’un ciseau sur une personne peut-être vivante. Jeffrey assiste de loin à la fouille méticuleuse du terrain par les policiers. [9ème mn]

Le soir, il quitte sa maison pour aller – sans le dire à sa mère et à sa tante – chez l’inspecteur Williams qui le reçoit avec amabilité mais se refuse à divulguer quoi que ce soit pour l’instant. A Jeffrey attiré par le métier de détective, Williams insiste plutôt sur l’aspect « horrible » de son travail. Lorsqu’il quitte les Williams, il est abordé par leur fille, Sandy, tout aussi curieuse, qui lui donne des informations glanées secrètement : il est question d’une chanteuse, Dorothy Vallens qui habite à proximité du terrain où l’oreille a été découverte et qui est surveillée depuis deux ans. Sur la demande de Jeffrey, elle l’y conduit. Puis ils échangent des souvenirs sur l’école secondaire « Central » qu’il a fréquentée avant elle, et se montrent parfaits complices. [16ème mn]

Jeffrey travaille quelques heures à la quincaillerie familiale et plaisante avec deux employés, puis se rend dans sa décapotable rouge devant l’école de Sandy à qui il propose de parler un moment sous les regards admiratifs et envieux de ses amies. Il la conduit au café « Chez Arlene » où, devant un verre, il lui demande de l’aider à s’introduire chez la chanteuse et de faire le guet pendant qu’il cherchera des indices. Elle se récrie, mais finit par accepter. Ils se rendent aussitôt à l’immeuble en question, Deep River, et Jeffrey se présente comme un agent de dératisation à Dorothy Vallens qui le laisse entrer effectuer le travail annoncé. A ce moment, on frappe à la porte et un homme passe la tête pour observer Jeffrey, puis disparaît. Jeffrey quitte les lieux après avoir dérobé une clé. De retour dans la voiture, il propose cette fois à Sandy de pénétrer dans l’appartement la nuit même pour en apprendre davantage sur la chanteuse. Elle hésite, puis finit par accepter bien qu’elle ait un rendez-vous avec Mike qu’elle aime, lui dit-elle. Réjoui par son acceptation, il lui propose un bon repas ce vendredi soir avant d’aller voir chanter Dorothy Vallens. Sandy lui précise qu’elle chante au « Slow Club » sur la route 7. Ils conviennent de se revoir à 20 heures. [27ème mn]

Ils assistent au tour de chant de Dorothy qui subjugue Jeffrey et glace Sandy jalouse de cette attirance. Jeffrey propose à Sandy, ravie, de quitter le spectacle pour appliquer son plan et s’introduire chez Dorothy. Sandy décide de l’attendre dans la voiture pendant sa visite et de klaxonner à quatre reprises si la chanteuse revient plus tôt que prévu. Ce qui advient : Dorothy rentre chez elle accompagné d’un homme et Sandy a beau prévenir de leur arrivée, Jeffrey ne l’entend pas occupé à tirer la chasse d’eau. Dorothy entre et l’homme la quitte aussitôt. Jeffrey n’a que le temps de se cacher dans un placard d’où, à travers les interstices, il la voit se déshabiller et se vêtir d’une robe de chambre de velours bleu. Un coup de téléphone la met en relation avec un certain Don et un enfant, qui semblent menacés par un nommé Franck. Elle rassure Don en affirmant qu’elle sera gentille avec ce Franck. [38ème mn] Dorothy découvre bientôt Jeffrey dans le placard et, menaçante et sadique, le force à se déshabiller lui-même avant que le coup de sonnette d’un visiteur ne la pousse à dissimuler de nouveau Jeffrey dans le même placard. Ce dernier assiste alors, toujours caché, à une scène sadomasochiste au cours de laquelle le fameux Franck a des relations perverses avec la chanteuse (se faisant tour à tour passer pour son père puis pour son fils tout en se droguant) qui semble soumise à sa violence. Une fois Franck parti, Dorothy s’offre à Jeffrey qui sort du placard en le confondant avec Don et en lui demandant de l’aide. Jeffrey essaie de la consoler, après avoir compris, grâce à une photo personnelle de la chanteuse, que l’homme à l’oreille coupée serait le mari de Dorothy et qu’il serait pris en otage, avec leur fils, par ce Franck qui peut ainsi abuser de Dorothy à son gré. Puis il quitte l’appartement et rentre chez lui. La fin de sa nuit est agitée de cauchemars. [53ème mn]

Le lendemain soir, Jeffrey et Sandy se voient à proximité d’une église. Jeffrey la met au courant de l’histoire malheureuse de Dorothy, et explique qu’il ne peut mettre la police au courant sans avouer qu’il a agi illégalement. De son côté, Sandy lui raconte son rêve d’un monde obscur qui est brusquement envahi d’une nuée de merles symbolisant l’amour, et lui en explique le sens : ils vont connaître des problèmes, mais les merles arriveront. Ils se séparent très émus. [58ème mn]

La nuit suivante, Jeffrey retourne voir Dorothy chez elle où ils font l’amour, puis au Slow Club où il remarque Franck dans l’assistance. Il attend la sortie de Franck qu’il prend en filature jusqu’à son domicile, apprenant ainsi qu’il se nomme Franck Booth. Il surveille aussi les gens qu’il voit. Il va chercher Sandy à son école malgré la présence de son ami Mike et, « Chez Arlene », il l’informe de ses dernières découvertes. Leur relation devient plus intime. [66ème mn] Pourtant il voit de nouveau Dorothy chez elle et vit avec elle une passion sensuelle. Mais au moment où il la quitte, Franck et sa bande surgissent. Jeffrey et Dorothy sont emmenés de force et conduit chez l’un de ses intimes, un nommé Ben qui vit dans un lieu sordide. Jeffrey y voit le mari de Dorothy et son fils, retenus en otages, avant d’être violemment frappé pour s’être interposé entre Franck et Dorothy et abandonné sur le site d’une usine. [88ème mn] Psychologiquement très ébranlé par ces événements, Jeffrey met au courant Sandy des derniers rebondissements et se rend au commissariat pour informer l’inspecteur Williams de ses découvertes. Il s’aperçoit que l’homme qui raccompagnait Dorothy lors de sa première visite est en fait un policier, l’inspecteur Tom Gordon ; ce dont il prévient l’inspecteur Williams en se rendant chez lui et en lui montrant des photos prises lors de ses filatures de Franck. L’inspecteur s’inquiète de savoir si Sandy a participé à cette enquête, mais Jeffrey la met hors de cause. [94ème mn]

Jeffrey semble retrouver une vie plus sereine : on le retrouve en famille avec son père, sa mère et sa tante. Avec Sandy qu’il va chercher chez elle ils se rendent à une surprise-partie chez des amis où ils s’avouent leur amour. Mais, lorsqu’il la raccompagne, il est pris en chasse par Mike, l’ex-petit ami de Sandy, qui bloque leur voiture devant le domicile des Beaumont. Au moment même de la confrontation, Dorothy, entièrement nue et dans un état second, surgit en tenant des propos incohérents tout en se jetant dans les bras de Jeffrey. Sandy est bouleversée par ce qu’elle découvre de l’intimité de Jeffrey et de Dorothy. Tous deux la conduisent chez Sandy et la confient à Mme Williams qui appelle une ambulance. Jeffrey, au téléphone, rappelle Sandy qui lui reproche ses mensonges, mais l’assure qu’elle lui pardonne et qu’elle l’aime toujours. Jeffrey lui demande de prévenir son père d’envoyer des hommes à l’appartement de la chanteuse où il va se rendre. [106ème mn]

Un taxi l’y conduit. Une fois à l’intérieur, il découvre une bien étrange scène : le policier corrompu, apparemment tué depuis peu, se tient encore debout cependant que le mari de Dorothy gît mort, l’oreille coupée. Jeffrey quitte l’appartement mais il voit Franck, déguisé et menaçant monter l’escalier. Jeffrey prévient alors l’inspecteur Williams de la situation en se servant de la radio de l’inspecteur Gordon à qui il prend son pistolet. Mais Franck qui possède une radio de policier a entendu que Jeffrey s’est caché dans le placard. Sur le point d’être découvert, Jeffrey fait feu à bout portant sur Franck. L’inspecteur Williams et Sandy arrivent à ce moment-là. [116ème mn]

Le drame ainsi dénoué, les deux familles Beaumont et Williams sont réunies pour un lunch : les deux pères devisent dans le jardin, les deux mères dans la cuisine. Ainsi chaleureusement entourés, Jeffrey et Sandy, unis, alertés par la tante Barbara, s’aperçoivent qu’un rouge-gorge tient un cafard dans son bec. « Nous vivons dans un monde étrange », en concluent-ils. De son côté, Dorothy a retrouvé son petit garçon qu’elle entoure de son affection. Quant à la ville, elle a repris son aspect paisible et les images radieuses du début défilent de nouveau.

Avant qu’une lourde tenture de velours bleu ne remue doucement... [120ème mn]


3. Fiche technique


  • Année : 1986.
  • Réalisation et scénario : David LYNCH.
  • Directeur de ]a photographie : Frederick ELMES.
  • Musique : Angelo BADALAMENTI.
  • Production : Dino DE LAURENTIIS.
  • Distribution : AMLF.
  • Durée : 120 minutes.

Distribution :

  • Jeffrey Beaumont : Kyle MacLACHLAN.
  • Mrs. Beaumont : Priscilla POINTER.
  • Tom Beaumont : Jack HARVEY.
  • Dorothy Vallens : Isabella ROSSELLINI.
  • Frank Booth : Dennis HOPPER.
  • Sandy Williams : Laura DERN.
  • Mrs Williams : Hope LANGE.
  • Raymond : Brad DOURIF.
  • le détective John D. Williams : George DICKERSON.
  • la tante Barbara : Frances BAY.
  • Mike, le petit ami de Sandy : Ken STOVITZ.
  • Ben : Dean STOCKWELL.


4. Edition DVD zone 2


Différentes éditions sont désormais proposées. L’une, bon marché, appelée Edition simple (sortie le 17 août 2004) fait l’impasse sur les suppléments. Une seconde (Edition Collector), plus intéressante pour qui veut, à travers des suppléments utiles, mieux comprendre la genèse du film, est proposée depuis le 18 septembre 2002. Malheureusement, les deux suppléments les plus intéressants ne sont pas sous-titrés. Elle propose un documentaire "Mysteries Of Love" (vost), des scènes inédites, Siskel et Ebert au cinéma (vost), une galerie de photos : deux mois à Lumberton ; la bande-annonce cinéma et deux annonces TV et un livret (?!) symbolique sur le film.

Image Format : 2.35:1 D'une bonne qualité, elle propose, le jour, des couleurs vives. Les scènes de nuit très nombreuses se caractérisent par un très bon contraste, et une excellente fidélité aux bleus et aux mauves de la version cinéma.

Son Il s'agit d'un remixage en Dolby Digital 5.1 qui s'apparente à un Dolby surround et conserve à la musique de Badalamenti tout son pouvoir dérangeant, sensuel et lyrique. Les langues proposées sont les suivantes : français (Dolby Digital 5.1), anglais (Dolby Digital 5.1) Les sous-titres existent en anglais, français, hollandais, grec, hongrois, italien, polonais, portugais et tchèque.


5. Edition Blu-Ray Collector limitée


Cette édition Blu-Ray, sortie le 15 février 2012, se présente sous la forme d’un boîtier digibook qui s’ouvre comme un livre pour offrir, placés dans sa partie gauche, le disque Blu-Ray, et dans sa partie droite, le DVD. Entre les deux s’insère un court livret exclusif illustré de photos du film. Le texte de Marc Toullec propose trois parties succinctes intitulées successivement La petite histoire de Blue Velvet (La protection du nabab/De longue haleine) ; la musique des sphères et David Lynch Filmographie.

Des Suppléments complètent cette édition : des documentaires d'une durée de 1h10 (Les Mystères de l'Amour) ; des scènes coupées au montage ; des bandes-annonces et des spots TV.

Le disque est un Blu-Ray double couche - Encodage MPEG4 - Ecran 16/9ème Compatible 4/3 – Format 2.35 – Couleur. Le son est en 5.1 dts (Français) 5.1 dts master audio (Anglais) – Sous-Titres français et anglais. L'image HD de résolution 1080 est incomparable de précision (Par exemple, les lettres de la ville de Lumberton inscrite sur un panneau se lisent sans difficulté dans l'image offerte par le Blu-Ray, ce qui n'est pas le cas pour l'image du DVD.




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et plus précisement par le contrat Creative Commons Paternité - Partage des Conditions Initiales à l’Identique Licence France 2.0 de Creative Commons, plus connue sous le nom de "CC-BY-SA".


Droits d'auteur © Henri PHILIBERT-CAILLAT



6. Bande annonce





 
Mots-clef film  USA  David Lynch  1986 
Évaluation 81.82 %
Contenu sous droits d'auteur — Dernière mise-à-jour : 2017-11-21 09:26:45




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